Le géant couché sur la route D-47

Marthe n’aurait jamais dû passer par là. Elle avait raté l’embranchement après le pont de pierre, celui qui coupe à travers les châtaigneraies, et le GPS de son vieux téléphone l’avait envoyée sur cette départementale oubliée du monde. Octobre en Périgord, ça mord la peau. Le vent descendait des plateaux avec une odeur de terre mouillée et de bois pourri.

Une masse grise barrait le bas-côté, juste avant le virage.

Un sac, pensa-t-elle. Un de ces gros sacs de gravats que les cantonniers oublient. Mais la masse respirait. Un mouvement lent, très lent, comme un soufflet de forge rouillé.

Marthe s’arrêta à dix mètres. La bête était énorme. Un molosse couleur de cendre, la tête large comme une brique, les pattes épaisses comme des manches de pioche. Un cane corso, ça elle le savait — son frère en avait eu un, avant son divorce, une bête qui tenait les sangliers à elle seule. Celui-ci ne tenait plus rien. Les côtes soulevaient la peau par saccades, les babines retroussées sur des gencives sèches, l’œil vitreux ouvert sur le fossé.

Elle fit un pas.

— Eh oh… tu m’entends?

L’oreille trembla. Le chien tourna la tête d’un millimètre, juste assez pour que leurs regards se croisent, et Marthe sentit quelque chose se déchirer derrière son sternum.

Elle avait soixante-trois ans. De l’arthrose dans les hanches. Elle vivait seule avec trois poules et un vieux matou nommé Pépin. Et voilà qu’elle s’agenouillait dans l’herbe gelée, les mains tendues vers une mâchoire capable de broyer un fémur.

Le chien ne gronda pas. Il expira longuement, comme un ballon qui se vide.

— Tu es complètement folle.

Annie, sa voisine, se tenait sur le seuil de sa cuisine, les bras croisés sur un tablier à fleurs. Elle avait cette tête des gens qui savent déjà qu’ils vont céder.

— Marthe, c’est un chien de combat, tu te rends compte? Il va te bouffer la main et ensuite on va te retrouver au bord du même fossé.

— Il ne se lève même pas, Annie. Il est en train de crever.

— Raison de plus! Un animal acculé, c’est le plus dangereux.

Marthe prit la vieille couverture de l’armoire et la bouteille d’eau sur l’évier.

— Je ne peux pas le laisser comme ça.

Annie soupira. Ce soupir-là, Marthe le connaissait par cœur — trente ans de mitoyenneté, des clôtures réparées ensemble, des réveillons où l’on boit trop de blanquette.

— Attends, je prends la lampe torche.

La nuit était tombée, une nuit sans lune, et la départementale n’avait plus aucun passage. Marthe éclairait le flanc du chien pendant qu’Annie glissait la couverture sous lui en pestant entre ses dents.

Une voiture ralentit. Le conducteur baissa sa vitre.

— Mesdames? Tout va bien?

— Oui, oui, dit Marthe sans se retourner.

— C’est à vous ce chien?

— Maintenant, oui.

L’homme haussa les sourcils. Un type d’une cinquantaine d’années, veste de chasse, l’air de celui qui connaît le pays et ses règles.

— Vous savez ce que c’est, au moins? Ces bêtes-là, faut pas les approcher, c’est dressé pour tuer.

— Il n’a même plus la force de boire, dit Annie en relevant la tête. Alors tuer, hein…

L’homme resta un moment interdit, puis redémarra. Marthe le regarda disparaître dans le noir, ses feux arrière qui dansaient sur les nids-de-poule. Combien de voitures étaient passées avant elle? Combien avaient vu la masse grise et avaient accéléré?

Le chien but à la troisième tentative. Marthe avait versé l’eau dans le creux de sa main, parce qu’il ne pouvait pas soulever la tête jusqu’à la bouteille. La langue râpeuse toucha sa paume, à peine, et ce contact minuscule lui fit monter les larmes aux yeux.

— Bon, dit Annie en se relevant, les mains sur les reins. On ne va quand même pas le porter à la maison, cette armoire normande?

Elles le portèrent.

Enfin, pas toutes seules. Annie réveilla son gendre à onze heures du soir, un grand type placide nommé Kévin qui travaillait aux ateliers municipaux et qui savait soulever des choses lourdes. Il débarqua en pyjama sous sa parka, regarda le chien, regarda les deux femmes, et dit simplement:

— Putain, il est beau.

Ils glissèrent la couverture sous son ventre et tirèrent. Le chien pesait une tonne. Une tonne de muscles atrophiés et d’os saillants. Kévin tirait en avant, Marthe et Annie soutenaient l’arrière, et toutes les trois secondes quelqu’un lâchait un juron. L’animal émit un gémissement sourd, le premier bruit qu’il produisait, une plainte qui venait du fond de la poitrine et qui ressemblait à un roulement d’orage.

Dans la cour de Marthe, sur la terrasse en ciment, ils étalèrent la couverture. Le chien haletait, épuisé, mais il avait les yeux ouverts. Ouverts et fixés sur elle.

— Lève-toi, murmura-t-elle. Allez. Lève-toi.

Il essaya. Les antérieurs tremblèrent, la tête se souleva de cinq centimètres, et il s’effondra. L’arrière-train ne voulait pas suivre. Kévin passa ses bras sous le poitrail et le redressa à moitié. Le chien tremblait de tout son corps, un tremblement de fièvre et de faiblesse absolue.

— Allez, mon grand. Encore.

La troisième fois, il tint debout. Dix secondes à peine, les pattes écartées, la tête pendante, le souffle rauque. Puis il se rassit, lourdement, et leva les yeux vers Marthe.

Annie se détourna pour cacher ses yeux rouges. Kévin alluma une cigarette, le briquet tremblait un peu dans sa main.

Le vétérinaire vint le lendemain matin à domicile — un grand sec avec des mains de pianiste qui s’appelait Meyer et qui s’occupait plutôt des vaches et des chevaux. Il examina le chien pendant une demi-heure, en silence, puis déclara:

— Il n’a rien de cassé. Pas de fracture, pas de morsure infectée. Juste la faim. Et la soif. Ce chien était en train de mourir d’épuisement.

— Il a été abandonné?

— Jeté d’une voiture, probablement. Regardez les coussinets. Complètement abrasés par le bitume. Il a dû courir derrière un véhicule sur des kilomètres avant de s’écrouler.

Marthe serra les dents. Elle n’avait jamais compris comment on pouvait faire ça. Son père disait: «Si tu prends une bête, tu la gardes. Sinon tu n’es pas un homme.» Son père était mort depuis vingt ans, mais la phrase restait.

Le vétérinaire prescrivit des compléments, des antibiotiques pour une infection cutanée, et surtout du repos et de la nourriture fractionnée.

— Et pour le comportement?

— Madame, ce chien ne vous mordra pas. Il a décidé que vous étiez son dernier espoir. Ce genre de bête, quand elle choisit quelqu’un, elle ne change plus jamais.

Ils l’appelèrent Castor.

C’était une blague de Kévin. «Avec cette tête grosse comme ça, on dirait un castor.» Et le nom resta. Un cane corso de soixante kilos répondant au nom de Castor, c’était parfaitement absurde, et parfaitement juste.

Les premières semaines, il dormait dans l’ancienne buanderie, sur un matelas de mousse récupéré chez Emmaüs. Marthe lui apportait à manger trois fois par jour, et chaque fois il se levait pour l’accueillir — péniblement d’abord, puis avec une vigueur croissante. À la fin du premier mois, il trottinait derrière elle dans le jardin, ombre fidèle et silencieuse.

Kévin construisit un abri au fond du terrain pendant ses week-ends. Un vrai abri en bois, avec un auvent, isolé contre l’humidité de l’hiver. Castor s’asseyait à côté de lui et le regardait planter chaque clou avec une attention de maître d’œuvre.

— T’es un sacré client, toi, disait Kévin en lui grattant le crâne.

Castor fermait les yeux de contentement.

Les mauvaises langues ne manquèrent pas.

Au marché de Sarlat, Marthe tomba sur la mère Giraud, qui tenait le stand de fromages et qui savait tout sur tout le monde avant même que ça arrive.

— Paraît que t’as ramassé une bête dangereuse sur la route?

— Il est moins dangereux qu’un conseil municipal, Marthe.

— C’est un chien de garde, ces machins-là. Faut pas leur faire confiance. Un jour, il se retournera contre toi.

Marthe mit ses fromages dans son cabas et sourit.

— C’est lui qui a failli se retourner, Germaine. Contre la vie. Il a pas osé.

La mère Giraud resta bouche bée, et Marthe s’éloigna entre les étals avec le sentiment délicieux d’avoir gagné une bataille silencieuse.

L’hiver fut rude, cette année-là. Le gel fit éclater les tuyaux de l’abreuvoir, et il fallut casser la glace tous les matins pour les poules. Castor, lui, semblait revivre. Son poil était devenu dense, un pelage gris-bleu qui brillait au soleil pâle de janvier. Il se tenait près du portail, immobile, et fixait la départementale d’un regard que Marthe connaissait maintenant par cœur.

Ce regard n’avait rien de menaçant. Il disait: je me souviens. Je me souviens du bitume froid, des phares qui ne s’arrêtaient pas, de la faim qui creuse le ventre comme une vrille. Je me souviens du bruit du moteur qui s’éloigne. Et je sais ce que je protège maintenant.

Le facteur ne descendait plus de sa camionnette. Il klaxonnait, et Marthe devait sortir chercher le courrier. Un jour, un représentant en alarmes sonna au portail et repartit littéralement en courant.

Castor n’avait même pas grondé. Il s’était juste approché, la tête haute, les oreilles dressées, et il s’était assis. Soixante kilos de jugement silencieux.

Ce qui stupéfiait Marthe, c’était la douceur de l’animal avec les enfants.

Sa petite-fille, Lola, venait passer les vacances scolaires. La première fois, sa belle-fille avait téléphoné, affolée:

— Vous êtes sûre que c’est prudent? Avec Lola? Un chien comme ça?

— Viens voir toi-même.

Elle était venue. Elle avait vu Lola, six ans, endormie dans l’herbe du jardin, la joue posée sur le flanc de Castor comme sur un coussin. Le chien respirait tranquillement, les yeux mi-clos, sans bouger d’un poil depuis une heure.

— J’avoue, avait murmuré la belle-fille. J’avoue.

Lola l’appelait «mon ours». Elle lui mettait des colliers de pâquerettes autour du cou, et Castor portait ces ornements ridicules avec une dignité de sénateur romain.

Un soir de mars, alors que le printemps commençait à ramollir la terre, Marthe s’assit sur le banc du jardin. Castor vint se coucher à ses pieds, le museau sur ses pantoufles.

Elle repensait à ce virage sur la D-47. À tous ces gens qui étaient passés avant elle. Le boulanger qui livre à six heures du matin. Les cars scolaires. Les tracteurs. Les chasseurs du dimanche. Personne ne s’était arrêté. Pas parce qu’ils étaient mauvais — non, la plupart étaient sans doute de braves gens. Ils s’étaient arrêtés mentalement. Ils avaient vu la masse grise, et ils avaient pensé: pas mon problème. Pas ma responsabilité. Et si c’est dangereux? Et si je me fais mordre? Et si je perds une heure? Et si, et si, et si.

Toutes ces bonnes raisons qu’on se donne pour ne rien faire.

— Si je t’avais écouté, dit-elle en grattant l’oreille de Castor, tu serais dans un fossé.

Le chien leva la tête vers elle, ses yeux ambrés pleins d’une lumière douce, puis la reposa sur ses pattes en poussant un soupir de contentement.

Dans la cuisine, la bouilloire siffla, et Marthe se leva pour son infusion du soir.

La suite, c’est que la mère Giraud fut cambriolée en avril.

Pas chez Marthe. Chez Marthe, personne ne s’approchait du portail après la tombée de la nuit. Les gendarmes de Sarlat n’en revenaient pas: la vieille dame vivait seule, isolée, et pourtant aucun incident en dix-huit mois, alors que les résidences secondaires du coin se faisaient visiter les unes après les autres.

— C’est le chien, dit la mère Giraud au marché, un matin de mai. J’aurais jamais cru, mais c’est le chien.

Marthe acheta un camembert et ne répondit pas.

Quand elle rentra, Castor l’attendait derrière le portail, la queue battant l’air à grands coups. Il avait cette façon bien à lui de la saluer: il posait sa tête énorme contre sa hanche et restait là, immobile, une seconde ou deux. C’était de cette manière-là qu’il disait bonjour. Et c’était de cette manière-là qu’il disait merci.

La départementale D-47 est toujours aussi déserte, les soirs d’octobre. Les châtaigneraies bruissent dans le vent d’automne, et la brume monte des prairies. Mais si vous passez par là au crépuscule, vous verrez peut-être une vieille femme et un énorme chien gris qui marchent côte à côte le long du bas-côté.

Ils ne vont nulle part en particulier. Ils vont ensemble, c’est tout.

Le chien s’arrête parfois, là, juste avant le virage. Il renifle l’herbe, lève la tête, regarde la route. Il se souvient peut-être du froid. De la faim. Des phares qui ne s’arrêtaient pas.

Puis il tourne les yeux vers Marthe, et il repart.

Tout doucement, à son rythme, une ombre fidèle contre la jambe de la vieille dame. Comme s’il avait toujours été là. Comme s’il n’était jamais parti.

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