Sur la table de la cuisine, à Annecy, il y a une photo un peu jaunie : un homme debout devant une paroi de basalte noir, le regard levé vers un ciel bas et gris. C'est mon grand-père, Étienne Rocheteau. Il l'a prise en 1987, lors d'un voyage qu'il n'a jamais raconté en entier — seulement par bribes, le soir, quand ma grand-mère avait déjà éteint la télévision et que j'étais censée dormir dans la chambre d'amis.
Étienne était géologue, formé à Grenoble, et il avait passé une bonne partie de sa carrière à cartographier des massifs qu'on croyait déjà bien connus. Mais il y avait un endroit dont il parlait autrement : le Mont Roraima, à la frontière entre le Venezuela, le Brésil et la Guyana. Un plateau presque plat, perché à 2 810 mètres, encerclé de falaises de plusieurs centaines de mètres — une forteresse de pierre coupée du reste du monde depuis des millions d'années.
Je me souviens d'un dimanche de novembre, chez lui, près du lac. Il pleuvait sur les volets, l'odeur du café se mêlait à celle du bois qui séchait près du poêle, et il m'avait montré cette photo pour la première fois sans détourner la conversation. J'avais quinze ans, les cheveux encore mouillés de la douche, et j'avais posé ma tasse pour prendre le cliché à deux mains.
— Là-haut, m'avait-il dit, il pousse des plantes qui mangent des insectes. Des cristaux de roche pure, gros comme mon poing. Des mares où l'eau est presque noire. Et des bêtes qu'on ne trouve nulle part ailleurs sur terre.
Il avait ajouté, presque en confidence, que cet endroit avait inspiré à Arthur Conan Doyle son roman *Le Monde perdu*. Pas étonnant, disait-il : là-haut, l'évolution avait suivi son propre chemin, isolée du reste du continent par ces murs de pierre infranchissables.
Ce que mon grand-père ne racontait pas, c'est pourquoi il n'était resté sur ce plateau que trois jours au lieu des deux semaines prévues. Ma grand-mère, elle, le savait — et n'en parlait pas non plus, jusqu'à sa mort, il y a quatre ans.
C'est en vidant leur appartement, l'été dernier, que j'ai trouvé le carnet, coincé derrière une pile de *Géo* dans le tiroir du bas. Relié de toile brune, les pages gondolées par l'humidité tropicale d'une expédition vieille de près de quarante ans. Dedans, l'écriture serrée de mon grand-père racontait ce qu'aucune photo ne montrait : la disparition, pendant une nuit entière, d'un des deux guides qui les accompagnaient — un homme nommé Andrés, originaire d'un village pemón au pied du massif.
Andrés était parti seul vers le nord du plateau pour repérer un passage, et n'était pas revenu au campement. Toute la nuit, mon grand-père et l'autre guide avaient cherché à la lampe torche entre les blocs de grès noir, criant son nom dans le brouillard qui montait des failles. Au petit matin, ils l'avaient retrouvé recroquevillé contre un rocher, à quelques mètres d'un à-pic de plus de trois cents mètres qu'il n'avait pas vu venir dans le noir. Vivant, mais incapable de prononcer un mot ; il leur avait fallu un jour entier, assis près de lui à lui tendre de l'eau et des biscuits qu'il ne mangeait pas, pour le convaincre de redescendre.
Dans le carnet, mon grand-père écrivait qu'il avait passé cette nuit-là à calculer, encore et encore, ce qu'il dirait à une famille pemón s'il devait redescendre seul — les phrases qu'il tournait et retournait sans jamais les trouver bonnes. Il avait décidé, au matin, d'écourter l'expédition. Les échantillons de cristaux qu'il devait ramener au laboratoire de Grenoble, les relevés qu'il n'avait pas terminés, tout cela lui avait paru soudain dérisoire face à un homme muet contre un rocher.
Il y a trois semaines, j'ai décidé d'aller voir cet endroit par moi-même. Pas en expédition scientifique — je ne suis pas géologue, je suis kinésithérapeute à Annecy — mais parce que ce carnet m'avait donné envie de comprendre ce que mon grand-père avait vu, et taiseux qu'il était sur ce point précis. Le trek complet, guide compris, m'a coûté 380 dollars, payés en liquide à Ramón le premier matin, à Paraitepuy.
J'ai retrouvé, grâce à une association de guides pemón toujours active dans la région, la famille d'Andrés. Il est mort en 2019, mais son fils, Ramón, guide comme son père, a accepté de me faire monter sur le plateau. Le trajet dure six jours aller-retour depuis le village de Paraitepuy, environ huit heures de marche par jour, en traversant la savane puis en grimpant une unique faille naturelle — la Rampe — qui permet d'accéder au sommet, la seule voie sans matériel d'escalade. Mon sac pesait quatorze kilos ; au bout du deuxième jour, les sangles m'avaient laissé deux marques rouges sur les épaules que je sentais encore une semaine après.
Là-haut, j'ai vu ce que le carnet décrivait : les rochers noirs polis par des millions d'années de pluie, sculptés en formes qui ressemblent à des animaux accroupis. Les mares d'eau sombre où poussent des plantes carnivores minuscules, rougeâtres, tapies entre les pierres. Des cristaux de quartz purs, presque transparents, coincés dans les fissures de grès. Ramón m'a montré une grenouille noire pas plus grande qu'un ongle, une espèce qu'on ne trouve, m'a-t-il dit, nulle part ailleurs sur cette montagne. Le soir, on mangeait des pâtes réchauffées au réchaud à gaz et des sardines en boîte, assis sur nos sacs, parce que le vent rendait toute autre position impossible.
Le troisième soir, le brouillard est monté d'un coup, exactement comme mon grand-père l'avait décrit dans le carnet — une masse blanche qui a avalé la tente de Ramón à dix mètres de moi en moins de deux minutes. J'étais sortie pour ranger la gamelle et je ne retrouvais plus l'ouverture de ma propre tente ; j'ai marché les bras tendus devant moi, la toile de mon pantalon trempée jusqu'aux genoux, en comptant mes pas à voix haute pour ne pas paniquer. Quand ma main a enfin touché le tissu de la tente, elle tremblait tellement que j'ai mis trois essais à défaire la fermeture éclair.
C'est cette nuit-là que Ramón m'a raconté à son tour l'histoire de 1987 — la version de son père, transmise avant sa mort. Il se souvenait avoir entendu crier deux voix françaises dans le noir, avoir senti le vide juste derrière son dos sans pouvoir le voir, et avoir gardé toute sa vie une dette envers cet homme qui avait renoncé à sa mission pour le ramener en bas.
Le lendemain, levée à cinq heures pour voir le soleil filtrer à travers la faille, j'ai attendu près d'une heure sur le bord, les mains enfoncées dans les poches de ma veste pour ne pas avoir à les regarder trembler encore.
Je suis rentrée à Annecy avec, dans mon sac, un petit fragment de cristal que Ramón m'a offert — pas prélevé sur le parc, a-t-il précisé, mais ramassé des années plus tôt par son père, hors des zones protégées. Je l'ai posé à côté de la photo jaunie, sur l'étagère du salon, à côté du carnet resté ouvert à la dernière page écrite par mon grand-père.
Le cristal a roulé un peu sur le bois avant de se caler contre le cadre de la photo. Je l'ai laissé comme ça.
