Le tilleul de la rue des Remparts

Odette Fauvel avait quatre-vingt-sept ans et une théorie qu'elle ne partageait qu'avec le tilleul planté devant chez elle, rue des Remparts, à Sancerre. La théorie, c'était que la vie retirait les choses une par une, comme on ôte les couverts d'une table après le repas, sans bruit, sans qu'on demande jamais la permission.

Elle avait commencé à quarante-huit ans, quand la pharmacie qu'elle dirigeait depuis vingt ans avait été rachetée par un groupe basé à Bourges. On lui avait offert un pot de départ, des fleurs, un chèque de treize mille francs — c'était encore les francs, à l'époque — et le lendemain, son nom n'était plus sur la vitrine. Elle se souvenait d'être passée devant, un jeudi, et d'avoir vu une jeune femme qu'elle ne connaissait pas ranger des boîtes derrière le comptoir où elle avait passé la moitié de sa vie. Elle n'avait rien dit. Elle avait juste continué son chemin jusqu'au marché, acheté des asperges, et rentré chez elle.

Puis étaient venues les années où les amies avaient commencé à manquer aux rendez-vous du mardi, au café de la Tour. D'abord Ginette, partie vivre près de sa fille à Vierzon. Puis Roger, dont le cœur avait lâché un matin de janvier pendant qu'il taillait sa vigne. Le café de la Tour existait toujours, mais Odette s'y asseyait souvent seule, avec un café crème qu'elle laissait refroidir en regardant la place.

Ses enfants — Bernard, à Orléans, et Françoise, à Tours — venaient la voir aux vacances scolaires et parfois à Pâques. Bernard téléphonait le dimanche soir, toujours à la même heure, dix-neuf heures trente, entre l'apéritif et le repas. Elle avait remarqué qu'il regardait sa montre pendant qu'ils parlaient — elle l'entendait dans sa voix, ce petit détachement poli des gens pressés. Elle ne lui en voulait pas vraiment. Il avait ses propres enfants, un cabinet d'expertise comptable, une hypothèque. Elle se disait que l'amour n'avait pas besoin d'être quotidien pour être réel, même si, certains soirs, la maison rue des Remparts lui semblait aussi grande qu'une église vide.

Ce qui l'avait le plus marquée, ce n'était pas la solitude en elle-même. C'était une phrase que sa petite-nièce Camille, dix-sept ans, avait lâchée sans malice lors d'un déjeuner de famille, l'été dernier : « Mais tata Odette, c'est quoi que tu faisais avant, déjà ? » Comme si toute une vie professionnelle, les nuits de garde, les clients qu'elle avait sauvés d'une overdose de médicaments, les apprentis qu'elle avait formés, tout cela s'était dissous dans la mémoire de sa propre famille, ne laissant qu'une vieille dame qui préparait de la tarte Tatin.

Odette n'avait pas répondu grand-chose ce jour-là. Elle avait juste souri et changé de sujet. Mais le soir, seule dans sa cuisine, la radio allumée sur France Bleu Berry pour le bulletin météo, elle avait pleuré un peu, pas beaucoup, juste assez pour que ses yeux piquent en épluchant les pommes du lendemain.

C'est à ce moment-là — elle s'en souvenait précisément, parce que c'était un mercredi, jour du marché, et qu'il pleuvait fin — qu'elle avait décidé de changer quelque chose. Pas dans sa vie entière. Une chose précise, concrète, qu'elle pouvait tenir dans ses mains.

Elle avait une assurance-vie, ouverte trente ans plus tôt à la Caisse d'Épargne, quarante et un mille euros, qu'elle destinait depuis toujours, sans jamais vraiment le formaliser, à ses deux enfants, moitié-moitié. Un lundi matin, elle avait pris le bus pour Bourges, son dossier bleu sous le bras, et elle était entrée dans l'agence bancaire près de la cathédrale. Elle avait demandé à voir un conseiller, une femme jeune nommée Sabine qui portait un badge et un café à emporter du Paul d'en face.

Odette avait posé son dossier sur le bureau et dit, sans détour : « Je veux modifier la clause bénéficiaire. » Sabine avait hoché — non, avait tapé quelque chose sur son écran et demandé les nouveaux noms.

Odette avait réfléchi une nuit entière avant de venir. Elle ne retirait rien à ses enfants par colère ; elle savait bien qu'ils l'aimaient, à leur façon, avec leurs vies pleines et leurs dimanches comptés. Mais elle voulait qu'une partie de ce qu'elle avait bâti serve à quelque chose qui la regarde, elle, pendant qu'elle était encore là pour le voir. Elle avait gardé vingt et un mille euros pour Bernard et Françoise, comme prévu. Les vingt mille restants, elle les avait affectés à une bourse qu'elle venait de créer avec le lycée professionnel de Sancerre, pour de jeunes apprentis préparateurs en pharmacie — le métier qu'elle avait tant aimé et que personne, dans sa propre famille, n'avait jamais pris la peine de lui demander de raconter.

Elle avait aussi fait une autre chose, plus modeste mais qui comptait tout autant pour elle : elle avait résilié l'abonnement au journal régional qu'elle recevait sans jamais le lire vraiment, et avec l'argent économisé, elle avait pris un abonnement au théâtre de Bourges, une place, tous les deuxièmes vendredis du mois. Elle s'y rendait seule, en robe grise, et cela ne dérangeait personne, et cela ne demandait la permission de personne.

Trois semaines plus tard, Bernard l'avait appelée un mardi — pas un dimanche, un mardi, ce qui en soi était déjà un événement — après que la banque lui eut envoyé, comme la loi l'exige, une notification de changement de bénéficiaire sur un contrat où son nom figurait. Sa voix, au téléphone, avait perdu sa politesse habituelle. « Maman, qu'est-ce que c'est que cette histoire de bourse ? T'as parlé à un notaire au moins ? »

Odette avait posé sa tasse de tisane sur la table de la cuisine, celle en formica bleu qu'elle refusait de changer depuis 1974, et avait répondu calmement : « Oui, Bernard. Maître Delalande, à Sancerre. Tout est en ordre. » Il y avait eu un silence, puis : « Mais pourquoi tu nous as pas prévenus avant ? » Elle avait regardé par la fenêtre le tilleul, dont les feuilles commençaient à jaunir. « Parce que c'est mon argent, mon fils. Et parce que, pour une fois, j'ai voulu décider de quelque chose avant qu'on décide à ma place. »

Il n'avait rien trouvé à répondre. Le dimanche suivant, à dix-neuf heures trente précises, il avait rappelé — mais cette fois pour demander comment allait sa hanche, et pour lui dire que Camille voulait justement en savoir plus sur son ancien métier, pour un exposé au lycée.

Odette n'avait pas cherché à triompher de rien. Elle avait juste raccroché, ouvert le tiroir du buffet où dormait un vieux classeur photo de la pharmacie, et l'avait posé sur la table, prête pour la visite de sa petite-nièce le samedi suivant. Dehors, le tilleul perdait ses dernières feuilles sur le trottoir mouillé, et à l'intérieur, la cuisine sentait la tisane et les pommes qui cuisaient doucement dans le four, pour une tarte qu'elle avait décidé, cette fois, de faire pour elle-même d'abord.

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