Le réveil affiche 6h12 quand Camille pose sa tasse de café sur le rebord de l'évier et relit le message pour la douzième fois. Treize mots, envoyés à 23h58 la veille : *Joyeux anniversaire ma sœur, je t'aime plus que tout au monde.* Un cœur rouge en emoji à la fin. Rien de plus.
Elle connaît Manon depuis trente-quatre ans. Elle sait reconnaître une phrase écrite en pleine nuit par quelqu'un qui n'a plus les mots pour dire autre chose.
Ça fait huit mois qu'elles ne se sont pas vues. Depuis l'enterrement de leur mère, à Chalon-sur-Saône, quand Manon est repartie le soir même sans dormir chez personne, sans prendre le café du lendemain, sans laisser d'adresse où la joindre autrement que par ce téléphone qui sonne dans le vide. Camille a essayé onze fois. Onze appels, zéro réponse. Et ce matin, ces treize mots.
Elle enfile sa veste, prend les clés de la Clio garée devant l'immeuble, et roule jusqu'à Mâcon sans prévenir personne. Une heure de route sur la nationale, les mains crispées sur le volant, en repensant à la dernière vraie conversation qu'elles ont eue — une dispute, en fait, à propos de la maison de leur mère. Manon voulait la vendre tout de suite. Camille voulait attendre. Elles s'étaient dit des choses qu'on ne rattrape pas avec un coup de fil.
L'adresse, elle l'a trouvée en fouillant dans les papiers du notaire. Un studio au-dessus d'une boulangerie, rue Gambetta. Camille sonne. Personne. Elle sonne encore, plus longtemps, jusqu'à ce qu'une voix fatiguée réponde par l'interphone.
— C'est moi. C'est Camille.
Un silence qui dure. Puis le déclic de la porte.
En haut, Manon ouvre en pyjama à 8h du matin, les cheveux attachés n'importe comment, un carton de médicaments posé sur la table de la cuisine, encore scellé. Camille le voit tout de suite — l'ordonnance collée dessus, le nom du service d'oncologie du centre hospitalier, la date d'hier.
— Tu comptais me le dire quand ?
Manon s'assoit sur le tabouret, pose ses avant-bras sur la table, la tête entre les épaules.
— Je voulais pas que tu payes encore pour moi. La maison, les frais du notaire, tout ce que t'as avancé après maman. Je pouvais pas en plus t'annoncer ça.
— Et tu comptais m'envoyer un message d'anniversaire à minuit en te disant que c'était suffisant ?
— Je voulais que tu saches, avant. Au cas où.
Camille attrape le carton, lit les instructions, compte les comprimés dans la plaquette — vingt-huit, pour un traitement de quatre semaines. Elle sort son téléphone, ouvre l'appli de sa banque, et vire deux mille trois cents euros sur le compte de sa sœur avant même de reposer la boîte.
— C'est pour la franchise médicale et les trajets jusqu'à Lyon, si les séances sont là-bas. Tu discutes pas.
— Camille…
— On n'a plus le temps pour la fierté. On l'a perdu il y a huit mois, à l'enterrement de maman, sur ce trottoir où t'es partie sans un mot. Je le reprends pas.
Elle tire une chaise, s'assoit en face, et attend que Manon parle enfin des dates, des rendez-vous, du protocole. Dehors, le boulanger du rez-de-chaussée sort son premier fournée, l'odeur du pain chaud monte par la fenêtre entrouverte. Manon pousse le carton vers le centre de la table, comme pour le partager, et commence à raconter.
