La salle des fêtes du CM2 sent la craie et le radiateur trop chaud. Vingt-cinq paires d'yeux fixent Thibault, debout devant le tableau noir, sa règle graduée coincée entre les doigts. La maîtresse a demandé qui pouvait réciter la fable de La Fontaine. Il connaît le texte par cœur, il l'a récité douze fois dans sa tête sous la couette. Mais dès qu'il ouvre la bouche : « Le c-c-c… »
Le mot ne vient pas. Il pousse un peu d'air, recommence, bute encore sur la même syllabe. Au troisième rang, Sébastien Rigal étouffe un rire dans son coude. La maîtresse dit « prends ton temps, Thibault », ce qui est pire que tout, parce que maintenant toute la classe regarde le temps qu'il prend. Il finit par lâcher « le corbeau », d'un coup, presque en criant, et s'assoit sans attendre qu'on lui dise de le faire.
À partir de ce jour-là, il ne lève plus la main. Rue des Gras, au-dessus de la boulangerie Perrier où sa mère achète le pain tous les matins avant d'aller pointer au centre des impôts, il apprend à compter les syllabes avant de parler, à remplacer les mots qui commencent par certaines lettres. « Chat » devient systématiquement « le petit animal qui miaule ». Son père, plombier-chauffagiste, lui dit un soir en réparant la chasse d'eau : « T'as qu'à parler moins vite, fiston. » Comme si c'était une question de vitesse.
Au collège Blaise-Pascal, puis au lycée, Thibault développe une stratégie simple : il devient celui qui écoute. Il a de bonnes notes en maths, personne ne lui demande jamais de les lire à voix haute. Le bac obtenu avec mention, il s'inscrit sans hésiter à l'IFMA, l'école d'ingénieurs mécanique de Clermont-Ferrand. Ses parents respirent. Un métier, une paie, pas de micro à tenir.
C'est là, un soir de novembre 1985, dans le foyer des étudiants qui pue la bière tiède et le tabac froid, que Fabrice Auduc, le président du club théâtre, vient s'asseoir en face de lui à la cafétéria.
— Il me manque quelqu'un pour le sketch de fin d'année. T'as une tête à faire ça.
— N-non, dit Thibault. Certainement pas.
Fabrice revient trois fois en une semaine. La troisième fois, il pose un exemplaire du programme sur la table : « Gala des Mines, 14 décembre, amphi B, deux cents personnes. » Thibault refuse encore. Puis, deux jours avant, un des acteurs se casse le poignet en jouant au foot dans la cour. Fabrice débarque dans sa chambre de résidence à vingt-deux heures.
— T'as juste à ne pas parler. Zéro texte. Je te jure.
Thibault accepte à une condition : pas une seule réplique. Le sketch, c'est un étudiant qui passe un examen catastrophique. Il a deux jours pour régler les gestes.
Le 14 décembre, l'amphi B est plein à craquer, presque deux cents étudiants entassés sur les gradins en bois qui grincent. Thibault entre en scène avec une trousse, une copie et un air affolé. Il s'assoit. Il sort son stylo. Le stylo lui échappe des mains et roule sous la table voisine. Silence dans la salle. Il se penche pour le récupérer, cogne sa tête contre le bureau, se redresse en grimaçant, un sourcil levé vers le plafond comme pour demander des comptes à Dieu.
Un rire isolé, au fond, à droite. Puis un deuxième, plus franc, près de la scène. Thibault s'immobilise une seconde de trop avant de reposer le stylo — une seconde, pas plus, mais toute la salle attend cette seconde-là maintenant, suspendue. Il rouvre sa copie. Elle est à l'envers. Il la regarde, la retourne lentement d'un geste presque solennel, comme s'il corrigeait une erreur cosmique. L'amphi explose. Des types se tapent sur les cuisses trois rangs devant lui. Une fille au premier rang a les larmes aux yeux et n'arrive plus à respirer.
Il continue son texte à l'envers pendant deux minutes qui lui paraissent une heure — renverse son encrier, s'empêtre dans les pieds de sa chaise en voulant se lever, se rassoit d'un coup sec avec un hoquet de surprise feint. Chaque fois qu'il croit que le rire retombe, un geste minuscule — un clignement, un doigt qui tapote nerveusement le bureau — relance la salle plus fort qu'avant. Quand il sort, en boitant volontairement d'une jambe, l'ovation dure presque autant que le sketch lui-même.
Dans les coulisses, en nage, il s'appuie contre un mur et se laisse glisser jusqu'à terre. Fabrice arrive en courant, le prend par les épaules :
— T'as compris ce que tu viens de faire ? T'as pas dit un mot !
— Je sais, dit Thibault. C'est bien ça le truc.
Il termine son diplôme d'ingénieur en 1987, entre dans un bureau d'études thermiques à Lyon, quartier de Gerland, où il dessine des plans de climatisation pour des usines pendant trois ans, à 8 200 francs par mois. Le soir, deux fois par semaine, il monte sur la petite scène du Théâtre de l'Iris, boulevard de la Croix-Rousse, cent vingt places, un rideau rapiécé. Il y joue des sketchs muets qu'il écrit lui-même sur des carnets à spirale.
En 1993, un metteur en scène parisien du nom de Bertrand Fresnais, venu juger le festival théâtral amateur du Rhône, assiste par hasard à une de ses représentations. Il le retrouve dans la loge après le spectacle, une bière à la main.
— Vous avez déjà pensé à la télé ?
— Non, dit Thibault. Je fais de la clim.
— On cherche quelqu'un qui parle pas. Un client de banque, un peu maladroit. Ça vous tente d'essayer ?
Le casting a lieu à Boulogne-Billancourt un mardi de janvier 1994. Thibault prend le train de nuit depuis Lyon Part-Dieu, dort trois heures assis, arrive avec une cravate empruntée à son père. Le rôle s'appelle Norbert. Costume marron acheté 180 francs aux Puces de Saint-Ouen par la costumière, cravate rouge élimée qui a déjà servi sur trois tournages différents. Thibault improvise une scène de guichet de banque où il fait tomber sa carte d'identité, la ramasse, se cogne contre le comptoir, renverse le stylo du guichetier attaché par une chaînette. Bertrand Fresnais rit tellement qu'il doit sortir de la salle de casting pour reprendre son souffle.
La série démarre en septembre 1994 sur une chaîne régionale, treize épisodes de sept minutes tournés en trois semaines à Lyon. Norbert traverse chaque épisode comme un ouragan silencieux : un rendez-vous chez le dentiste qui finit avec le fauteuil renversé, un pique-nique au bord de l'Allier qui se termine dans l'eau jusqu'au cou, un anniversaire de voisins où le four à micro-ondes explose devant un gâteau au chocolat. Six mois plus tard, une chaîne nationale rachète les droits. Puis viennent les ventes à l'étranger — sans une ligne de dialogue à traduire, Norbert fait rire de la même façon un gamin à Séoul et une grand-mère à Buenos Aires. Deux longs métrages suivent, l'un après l'autre, cumulant plusieurs millions d'entrées en salle.
Aujourd'hui, à soixante et un ans, Thibault vit toujours près de Lyon, dans une maison avec un jardin qu'il entretient lui-même. Un vieil ami journaliste, venu pour une interview, le retrouve un dimanche après-midi accroupi sous le noyer planté par l'ancien propriétaire, en train de ramasser des noix tombées dans l'herbe humide. Il les met une à une dans un seau en fer-blanc cabossé.
— Alors, cette fameuse histoire du bégaiement, on me dit que vous refusez toujours de la broder.
Thibault se redresse, époussette son pantalon, regarde le seau à moitié plein.
— Y a rien à broder. J'ai bégayé, j'ai fait de la mécanique, j'ai enfilé un costume marron. Le reste, les gens l'ont vu à la télé.
Il ramasse une dernière noix, la fait rouler entre deux doigts avant de la lâcher dans le seau, qui résonne d'un petit bruit métallique. Puis il se remet à quatre pattes dans l'herbe, cherchant les suivantes.
