Je m'appelle Clémentine Vasseur, j'ai cinquante-huit ans, et depuis vingt-trois ans je tiens la petite épicerie fine rue des Tanneurs, à Sarlat-la-Canéda. On y vend des noix, du foie gras en bocal, des confits — le genre de boutique où les touristes s'arrêtent en été et où, le reste de l'année, ce sont les habitués du quartier qui passent, toujours à la même heure, pour la même baguette de tradition achetée chez le voisin.
C'est comme ça que j'ai connu Odile. Elle venait le mardi et le vendredi, vers dix heures, acheter deux noix de cajou grillées et un pot de confiture de figues — jamais plus, jamais moins, depuis au moins quinze ans. Une petite femme sèche, toujours en cardigan bleu marine même en juillet, qui parlait peu mais qui, un jour de novembre, m'a tendu son porte-monnaie ouvert en me demandant : « Vous pouvez compter à ma place ? Je ne vois plus bien les pièces. »
Sa fille, Marion, venait parfois la chercher en voiture — une Clio grise garée en double file, le clignotant qui clignote pendant qu'Odile finit sa phrase. Marion travaillait dans une agence immobilière du côté de Vitrac, la trentaine passée, toujours pressée, toujours le téléphone à l'oreille en entrant dans la boutique. Elle payait souvent pour sa mère, réglait sans discuter, embrassait Odile sur les deux joues et repartait.
Le dernier hiver, Odile est venue moins souvent. Puis plus du tout. Un jour de janvier, j'ai appris par Solange, qui tient la mercerie deux portes plus loin, qu'Odile avait été hospitalisée à Périgueux, un cancer du pancréas découvert trop tard. Elle est morte fin février, dans sa maison de Vitrac, entourée de Marion — c'est ce qu'on m'a dit. Je n'y étais pas. Je ne fais pas partie de la famille, je suis juste la commerçante qui comptait ses pièces le mardi et le vendredi.
Mais j'ai vu la suite, parce que Marion, elle, a continué à venir. Pas pour les noix de cajou — pour autre chose.
Elle s'est arrêtée à la boutique un mercredi de mars, en fin de journée, alors que je baissais déjà le rideau à moitié. Elle m'a demandé si elle pouvait entrer cinq minutes. Elle avait les yeux rouges mais la voix posée, celle de quelqu'un qui a pleuré la nuit et rangé son visage le matin pour aller travailler. Elle tenait une chemise cartonnée bleue contre elle, du genre qu'on utilise pour les dossiers de vente immobilière.
Elle m'a raconté, debout entre les bocaux de confit et la caisse, que sa mère avait un frère, Bernard, installé à Bergerac depuis toujours, qu'elle voyait deux fois par an, à Noël et parfois à la Toussaint. Ce frère s'était présenté chez le notaire de Sarlat, maître Delfaut, trois semaines après l'enterrement, pour réclamer sa part de la maison de Vitrac — une bâtisse en pierre avec un jardin de huit cents mètres carrés, estimée autour de deux cent dix mille euros. Bernard soutenait que leur mère à eux, la grand-mère d'Odile donc, avait toujours voulu que la maison revienne pour moitié à chaque enfant, et que le testament rédigé par Odile onze ans plus tôt, qui laissait tout à Marion, ne reflétait pas « la vraie volonté de la famille ». Il parlait d'abus de faiblesse, de la maladie qui aurait pu influencer sa sœur, il avait même mentionné un avocat.
Marion m'a dit ça sans pleurer, en tournant machinalement un pot de miel de châtaignier sur le présentoir devant elle, remettant l'étiquette bien droite, encore, et encore. J'ai remarqué que ses ongles étaient rongés jusqu'au vif, chose que je n'avais jamais vue chez elle avant.
« Il n'est jamais venu la voir à l'hôpital, m'a-t-elle dit. Pas une fois en quatre mois. C'est moi qui ai géré les rendez-vous, les traitements, qui ai dormi sur le fauteuil de la chambre 214 pendant les trois dernières semaines. Et maintenant il veut la maison. »
Je n'ai rien dit sur le moment, sinon que je fermais et que si elle voulait s'asseoir deux minutes sur le tabouret derrière la caisse, elle pouvait. Elle a refusé, elle avait un rendez-vous chez le notaire le lendemain matin.
Ce rendez-vous, je l'ai su par la suite — parce que Solange, la mercière, connaît la secrétaire de maître Delfaut, et qu'à Sarlat tout finit par se savoir, surtout en dehors de la saison touristique.
Marion s'est présentée à neuf heures, avec sa chemise bleue. Dedans, il y avait le testament olographe d'Odile, daté et signé, enregistré chez le notaire onze ans auparavant — bien avant le diagnostic, bien avant que quiconque puisse parler de maladie ou d'influence. Il y avait aussi les relevés de la carte Vitale d'Odile, les factures de l'hôpital de Périgueux, les tickets de parking du parking souterrain de l'hôpital — cent dix-sept jours d'hospitalisation ou de suivi, cent dix-sept tickets, que Marion avait gardés dans une boîte à chaussures sans savoir vraiment pourquoi, sur le moment. Et il y avait une lettre, deux pages, écrite de la main tremblante d'Odile un mois avant sa mort, adressée « à qui de droit », dans laquelle elle expliquait elle-même sa décision : que Bernard n'avait jamais soutenu leur mère non plus, dans le passé, que c'était elle, Odile, qui avait payé la maison de retraite de leur mère pendant six ans sans qu'il ne participe un centime, et que la maison de Vitrac revenait à Marion « parce qu'elle est la seule à être restée ».
Bernard est venu, lui aussi, avec son avocat, un homme de Bergerac au costume trop large pour la pièce étroite du notaire. Maître Delfaut a posé le testament sur la table, puis la lettre, puis les cent dix-sept tickets de parking étalés comme un jeu de cartes. Il n'a pas eu besoin d'en dire beaucoup plus. Bernard a regardé les tickets longtemps — c'est Solange qui tient ça de la secrétaire, qui elle-même était dans la pièce voisine, porte entrouverte. Il a regardé longtemps, et il n'a rien dit.
L'avocat a évoqué la possibilité de contester quand même, sur le fond, l'abus de faiblesse. Maître Delfaut a répondu que le testament datait d'onze ans, que le certificat médical du médecin traitant confirmait la pleine lucidité d'Odile jusqu'aux derniers jours, et que la jurisprudence ne serait pas favorable. Bernard s'est levé le premier. Il a dit, à ce qu'on m'a rapporté, une seule phrase avant de sortir : « Elle ne m'a jamais rien dit de tout ça. » Comme si le silence de sa sœur, pendant onze ans, était encore quelque chose qu'on pouvait lui reprocher à elle.
Marion est repassée à l'épicerie début avril, un vendredi, à dix heures, l'heure habituelle de sa mère. Elle a acheté deux noix de cajou grillées et un pot de confiture de figues, sans que je lui demande rien. Elle m'a dit qu'elle avait signé, la veille, l'acte définitif chez le notaire, que la maison de Vitrac était à elle, dans les règles, et qu'elle comptait y vivre — quitter son appartement de location à Sarlat, s'installer dans le jardin où sa mère plantait des dahlias chaque printemps.
Elle a posé les deux pots sur le comptoir, elle a sorti sa carte bancaire, et pendant que je passais le paiement, elle a regardé par la vitrine la rue des Tanneurs, les pavés encore mouillés de la pluie du matin. Elle n'a pas pleuré. Elle a juste dit, avant de sortir : « Elle aurait aimé que je vienne acheter ça aujourd'hui, je crois. » Puis la porte a sonné derrière elle, comme à chaque fois, et je l'ai regardée traverser la rue vers sa voiture, la chemise bleue posée sur le siège passager, à côté d'un bouquet de dahlias qu'elle avait dû acheter chez le fleuriste du coin.
