24 décembre, gare de Lyon Part-Dieu

24 décembre, Lyon Part-Dieu

Geneviève était arrivée avec deux heures d’avance, un gobelet de noisette à la main. Son train pour Avignon partait à 14h42, elle avait pris large à cause des grèves, de la foule des veilles de Noël. Elle aimait bien les gares, s’asseoir face aux panneaux, regarder les gens courir. Et puis elle avait flâné.

La boutique du joaillier occupait l’aile droite du hall, avec sa devanture bleu profond et ses spots halogènes qui faisaient trembler l’or sur le velours. Elle s’était arrêtée devant une vitrine, et c’est là que la vendeuse l’avait alpaguée.

« Madame, entrez donc… J’ai exactement ce qu’il vous faut. »

Une femme élégante, la soixantaine, brushing impeccable, tailleur prune. Son sourire ne laissait aucune échappatoire. Avant que Geneviève ait pu dire « je regarde simplement », elle était assise sur un tabouret, une montre sertie de diamants au poignet.

« Regardez ce cadran. Une merveille, non ? Mécanisme suisse, boîtier or rose, trente-deux diamants sur le tour. Et le bracelet… touchez-le. Cuir d’alligator véritable. »

Geneviève prit la montre entre ses doigts. Légère. Le cadran nacre reflétait la lumière en éclats doux, presque liquides. Elle la tourna, la retourna, puis demanda, sans intention d’achat, juste pour savoir :

« Combien ?

— Trente mille euros, madame. Pour une pièce pareille, c’est une affaire. Cette maison n’en produit que cinquante par an. »

Trente mille euros. Le chiffre se planta dans sa poitrine. Elle pensa à son appartement de la Croix-Rousse, au plafond de la cuisine qui s’écaillait depuis octobre, au devis du plâtrier qu’elle n’avait toujours pas accepté. Quinze ans d’économies sur sa retraite d’institutrice.

Elle reposa la montre sur le coussinet de velours avec un soin presque cérémonieux.

« Elle est superbe. Vraiment. Mais ce n’est pas pour moi aujourd’hui. »

La vendeuse n’insista pas, mais son sourire se figea. Geneviève crut voir son regard glisser vers un téléphone posé près de la caisse, l’écran noir. Puis la femme se reprit, rangea la montre.

« Elle vous allait si bien… »

Sa voix était un peu moins sûre.

Geneviève remercia et sortit.

Douze mètres plus loin, elle s’arrêta devant le marchand de journaux. Dans un présentoir en carton, un bocal en verre contenait un petit terrarium avec une plante grasse, un galet, une étiquette : « Arrosez-moi deux fois par mois ». Prix : sept euros cinquante. Elle le prit sans hésiter. C’était pour sa petite-fille Éloïse, six ans, qui adorait les cactus et parlait à ses plantes comme à des amies.

Elle régla avec un billet de dix, fourra la monnaie — deux euros cinquante — dans la poche de son manteau, et sourit en pensant à la réaction d’Éloïse le lendemain, quand elle déballerait le bocal sous le sapin.

Elle retourna au café de la mezzanine, commanda un second noisette, et sortit le roman de Simenon qu’elle traînait depuis deux semaines.

La montre lui trottait encore dans la tête. Pas avec envie, pas avec amertume. Avec cette curiosité qu’on a devant un tableau de maître : beau, inaccessible, et qu’on n’imagine pas une seconde décrocher. Trente ans plus tôt, elle n’aurait même pas pu s’offrir le café qu’elle buvait. Des enveloppes marquées « loyer », « cantine », « électricité » alignées sur la table de la cuisine comme des dominos prêts à tomber. Elle avait appris à ne pas regarder ce qui brillait dans les vitrines. Maintenant, elle pouvait regarder. C’était déjà beaucoup.

Le haut-parleur annonça son train. Voie D. Elle referma son Simenon, ramassa son sac, et se dirigea vers l’escalator.

C’est alors qu’elle la vit.

La femme au tailleur prune était assise sur un banc, à l’écart, le visage défait. Plus d’assurance du tout. Les yeux rouges, un mouchoir en boule dans la main, le dos voûté. Une femme qui pleurait dans une gare un 24 décembre, et que personne ne regardait.

Geneviève hésita, puis s’approcha.

« Madame ? Vous allez bien ? »

La femme sursauta, se redressa, essuya ses joues d’un geste vif.

« Pardon, je… Un coup de fatigue.

— Vous êtes sûre ? Je peux rester un instant. »

La vendeuse la reconnut, confusément. Quelque chose vacilla dans son expression.

« Mon fils, dit-elle d’une voix étranglée. Il devait m’attendre à Paris ce soir. Il a téléphoné il y a une heure. Il ne viendra pas. Sa femme a décidé qu’ils passeraient Noël chez ses parents à elle. Alors il ne viendra pas. »

Elle renifla. Son regard tomba sur la montre qu’elle portait au poignet — un modèle plus simple que celui de la boutique, mais de la même marque. Son visage se tordit dans une grimace qui n’était pas un sourire.

« Je travaille ici depuis quinze ans. Tous les 24 décembre, je travaille. Pour pouvoir prendre le train du soir et le rejoindre. Et cette année… »

Elle n’acheva pas. Geneviève resta debout, silencieuse.

« Ma fille et moi, on ne s’est pas parlé pendant six ans, dit-elle doucement. Six ans. Un jour, elle m’a envoyé une photo de sa petite par la poste. Rien d’autre. Juste la photo. J’ai pris le train le lendemain, sans prévenir. Maintenant, on se voit tous les mois. Ce soir, je vais chez elles. »

La vendeuse avait relevé la tête. Elle écoutait, le mouchoir immobile.

« Six ans, murmura-t-elle.

— Il faut que j’y aille, reprit Geneviève en jetant un œil au panneau. Sept minutes.

— Alors allez-y. Et… merci. »

Elles échangèrent un sourire, un vrai, sans velours ni diamants, et Geneviève s’éloigna vers la voie D.

Dans le train, elle posa le bocal sur la tablette côté fenêtre. Le soleil d’hiver, bas et doré, traversait le verre. La plante grasse était d’un vert profond, le petit galet luisait doucement. Elle pensa à la montre aux trente-deux diamants, au poids léger qu’elle avait eu dans sa main, au visage défait de la vendeuse sur le banc. Le train s’ébranla dans un grincement de freins. Demain, Éloïse déballerait le bocal et dirait « oh mamie » de sa petite voix aiguë. Geneviève ouvrit son Simenon et sourit.

Le train roulait vers le sud.

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