— Tu vas poser ta démission. Et tu pars t’occuper de mes parents à Poitiers, voilà.
Julien avait lâché ça dans l’embrasure de la porte du salon, un jeudi soir, sans même avoir retiré son manteau. Alice était assise sur le canapé, un plaid sur les genoux, les doigts encore tachés d’encre à force de corriger des copies. Elle releva la tête, les sourcils en accent circonflexe, comme si elle cherchait une caméra cachée.
— Pardon ? Je crois que j’ai mal entendu. Tu m’as parlé ?
— T’as très bien entendu, fit-il en jetant ses clés sur la console. Ma mère est épuisée, mon père se lève à peine de son lit. On a besoin de toi là-bas.
— « On » ? répéta-t-elle en reposant son stylo rouge. Qui ça, « on » ? Parce que là, tout de suite, j’ai l’impression d’être la seule dans cette pièce à qui on n’a rien demandé.
Il soupira, décrocha son écharpe d’un geste sec. Il avait cette façon bien à lui de parler à travers les meubles, toujours pressé, toujours ailleurs.
— Écoute, on va pas en faire un drame. C’est pour la famille. Toi, t’es libre. T’as les vacances scolaires, tu bosses à mi-temps à la bibliothèque, c’est pas la mer à boire. Tu prends tes affaires, un billet de train, et dans trois jours tu y es.
— Libre… répéta-t-elle en se levant. Julien, personne n’est « libre » par défaut. Je suis juste… en pause, tu sais ? Comme un livre rangé sur l’étagère du fond. Et là, bim, quelqu’un me sort pour un déménagement forcé.
Il ne répondit pas. Il était déjà parti vers la cuisine, le nez dans son téléphone. Alice resta debout dans le salon, les bras ballants, puis éclata d’un rire sans joie. « Poitiers », murmura-t-elle. Elle n’y avait jamais mis les pieds.
Le lendemain, au marché de la place Monge, elle croisa Laurence, une collègue de la bibliothèque. Elles prirent un café au zinc, entre deux étals de légumes d’hiver.
— Il a dit ça comment ? s’étrangla Laurence en reposant sa tasse. Genre, avec un arc et des flèches, ou juste une hache ?
— À mains nues. Très propre. « Tu pars à Poitiers, un point c’est tout. » Tu vois le niveau de poésie.
— Attends, je rêve. Ils ont quoi, ses parents, comme enfants ?
— Lui. Et sa sœur, Capucine.
— …Capucine ?
— Oui. Elle habite à Bordeaux. Elle a un mari, deux enfants, un chien, une maison avec piscine, et un discours très bien rodé sur l’épuisement maternel.
— Donc, récapitule, fit Laurence en comptant sur ses doigts. Le fils habite ici et bosse soixante heures par semaine. La fille est à Bordeaux avec sa smala et sa piscine. Mais la personne désignée pour tout plaquer et partir en mission gériatrique, c’est… la belle-fille ?
— La pièce rapportée, version utile. Je suis passée du statut d’épouse à celui de couteau suisse. Section « dévouement silencieux ».
— Alice, tu plaisantes j’espère ? Tu vas pas y aller ?
— Regarde-moi. J’ai une tête de dépanneuse ?
Le soir même, Capucine appela.
— Allô, Alice ? Ah, quel bonheur ! Julien m’a tout raconté. Franchement, chapeau ! C’est tellement généreux ce que tu fais. Moi, je t’admire, tu sais, j’en serais incapable, avec les enfants, Antoine qui voyage sans arrêt…
Alice cala le téléphone contre son épaule, attrapa une mandarine dans la corbeille et entreprit de la peler, très lentement.
— Capucine, je suis ravie que tu m’admires. Mais de quoi on parle, exactement ? Parce que moi, je n’ai encore rien décidé.
— Comment ça ? Mais… Julien a dit que c’était bon, que tu avais accepté, que tu partais mardi !
— Julien dit aussi que je vais repeindre l’entrée depuis trois ans. L’entrée est toujours jaune, Capucine. Jaune poussin.
— Oui, mais là, c’est différent ! C’est mes parents ! Enfin… nos parents. Pour toi aussi, quelque part.
— Quelque part, oui. Et quelque part, tu es leur fille. Et quelque part, tu vis à trois heures de chez eux. Ça fait beaucoup de quelque part, non ?
Silence. Puis la voix de Capucine, soudain plus sèche :
— Tu ne vas pas me faire croire que tu refuses, quand même ?
— Je ne te fais rien croire du tout. Je te dis juste que si un jour je monte dans un train, c’est parce que je l’aurai décidé. Pas parce qu’on m’a poussée sur le quai.
Elle raccrocha. Le blanc du plafond n’avait jamais été aussi intéressant. Julien rentra à vingt-deux heures, le visage fermé, et se dirigea sans un mot vers le dressing.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Alice, adossée au chambranle.
— Je t’aide, répondit-il en posant sur le lit une énorme valise à roulettes. Il commença à y jeter ses pulls, ses jeans, son vieux jean en velours qu’elle mettait le dimanche, une trousse de toilette.
Elle le regardait faire, presque amusée. Il pliait n’importe comment, bourrait les chaussures au fond, tassait les vêtements d’une main rageuse. À un moment, il attrapa même son écharpe en laine, celle qu’elle tricotait encore l’hiver dernier, et la fourra sous la pile.
— Tu plies comme tu parles, Julien, c’est fascinant. Sans douceur et à contresens.
— Arrête, souffla-t-il. On en a déjà parlé. Maman a préparé ta chambre. Ma sœur est soulagée. Le train est réservé. Je te demande juste de ne pas tout foutre en l’air.
Et il ajouta, les yeux presque brillants d’une fierté d’enfant qui croit avoir bien travaillé :
— Je suis un bon mari. Je te prépare ta valise. T’as même pas à lever le petit doigt.
Au matin, il se leva avec l’assurance d’un homme qui a gagné une guerre avant le petit-déjeuner. Il but son café, beurra sa tartine, la mâcha longuement en fixant les bagages alignés dans l’entrée. Il rayonnait.
— N’oublie pas d’appeler ma mère avant de partir, dit-il la bouche pleine. Juste pour dire merci. Merci pour la chambre, merci pour le plateau-repas qu’elle t’a préparé, merci pour tout.
Alice sourit et prit son téléphone.
— Allô, Colette ? Oui, c’est Alice. Merci infiniment pour la chambre. C’est une attention qui me touche, vraiment. Merci, merci. Je vous embrasse.
Elle reposa l’appareil. Julien hocha la tête, conquis. « Tu vois, quand tu veux… »
Le taxi arriva à dix heures. Reine-Claude, le chauffeur s’appelait Reine-Claude, une femme d’une soixantaine d’années avec une casquette à carreaux et le sourire des gens qui en ont vu d’autres. Julien porta les trois sacs jusqu’au coffre, en sueur mais triomphant. Il claqua le hayon.
— Et voilà. Tu m’appelles à l’arrivée, hein. Et dis à maman que j’ai trouvé son écharpe, je te l’enverrai par la poste.
— Entendu, dit Alice en s’installant à l’arrière.
Elle lui fit un petit signe de la main, pas triste, pas joyeux, juste… ailleurs. La voiture s’éloigna dans la rue de Tolbiac. Julien remonta l’escalier quatre à quatre, le cœur léger, et s’assit dans le canapé encore tiède de la veille.
Ce n’est qu’une heure plus tard, en posant sa tasse vide sur la table basse, qu’il se figea. L’adresse. Il ne lui avait jamais donné l’adresse exacte de ses parents. Ni le numéro de la maison, ni le code de la boîte aux lettres. Il attrapa son portable, composa le numéro. Ça sonna dans le vide. Il rappela. Une fois, deux fois, six fois. Rien. Il envoya un texto avec l’adresse complète, le nom de l’arrêt de bus, les horaires du prochain train. « Dis-moi juste que c’est bon, bisous. »
À quinze heures, sa mère appela.
— Julien ? Tu es sûr qu’elle est partie ? Parce que là… je vois la route, je vois le portail, je vois le facteur. Mais je ne vois pas Alice.
— Comment ça, tu ne la vois pas ? Elle est partie à dix heures, maman. En taxi. J’ai fermé la portière moi-même.
— Eh bien, mon chéri, la portière, elle a dû s’ouvrir ailleurs. Parce qu’ici, y a personne.
Le sang de Julien se glaça. Il raccrocha et resta debout au milieu du salon, les bras ballants, comme un acteur à qui on vient de voler son texte. Puis une idée, absurde, lui traversa l’esprit. Il se rua vers le dressing. Les tiroirs étaient vides. Pas seulement ceux d’Alice. Tous. Les chemises, les pulls, le manteau en cachemire, les chaussures. Tout ce qui lui appartenait à elle avait disparu.
— Mais… qu’est-ce que…
Il l’appela frénétiquement. Le répondeur. Il tapa un message : « Où es-tu ???? » Aucune réponse. Il était vingt heures, puis vingt-deux, puis minuit. Rien.
Le lendemain matin, il débarqua à l’ouverture de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, le visage défait. Alice sortait de la salle de lecture, un chariot de livres à la main. Elle portait un gilet bleu qu’il ne connaissait pas. Elle était calme. Reposée. Comme une femme qui sort d’un très long sommeil.
— Alice ! hurla-t-il en traversant le trottoir. Où sont mes affaires ? Où sont TES affaires ? Pourquoi ma mère n’a rien vu ? Tu m’as menti !
Elle posa le chariot contre le mur et le regarda droit dans les yeux.
— Tes affaires, Julien, tu les as mises toi-même dans une valise. Pas moi. Je ne t’ai pas menti, je suis montée dans un taxi. J’ai simplement donné une autre adresse.
— Où ? Chez qui ?
— Chez moi. L’adresse d’une amie qui ne me considère pas comme une annexe de ta famille.
Il ouvrit la bouche, la referma. Il devenait cramoisi.
— Et tu comptais me le dire quand ?
— Jamais, peut-être. Ou ce matin. Mais puisque tu es là : je ne pars pas à Poitiers, Julien. Ni mardi, ni jamais. Et si tu veux qu’on parle d’avenir, commence par me parler au présent. Sans ordres. Sans valise. Sans « c’est réglé ».
Elle fit une pause, puis ajouta, presque douce :
— Tu te souviens de la semaine dernière ? Tu m’as demandé ce que je voulais pour mon anniversaire. Je t’ai répondu : « le même respect que tu offres à tes collègues de bureau ». Tu ne m’as pas écoutée. Alors je suis allée chercher ce respect ailleurs.
Julien blêmit. Dans sa poche, son téléphone vibra. Capucine. Il décrocha sans réfléchir.
— Alors, elle est partie ? lui cracha sa sœur sans préambule. Parce que maman vient de m’appeler en larmes. Je croyais que c’était réglé, Julien. C’est pas possible d’être aussi lâche.
— Lâche ? répéta-t-il, la mâchoire crispée. Capucine, prends ta voiture. Tu as un break, un mari, un GPS. Roule jusqu’à Poitiers et va voir tes parents.
— Pardon ?! Tu oses me parler comme ça ?!
— Ose est le mot, oui.
Il coupa la communication. Puis il leva les yeux vers Alice. Elle le considérait sans haine, sans triomphe, avec cette patience tranquille qui l’avait toujours déstabilisé.
— Et nous ? demanda-t-il d’une voix blanche. Qu’est-ce qu’on fait de nous ?
— « Nous », c’est un mot qui demande deux signatures, Julien. La mienne, je la pose ce soir. Toi, tu relis le contrat. Avec un peu de chance, tu comprendras que je ne suis pas une clause.
Elle fit demi-tour, poussa la porte battante de la bibliothèque et disparut dans l’ombre fraîche des rayonnages. Dehors, le vent de février balayait les feuilles mortes sur la place du Panthéon. Julien resta planté là, le téléphone éteint au creux de la main, et sentit pour la première fois le poids de tout ce qu’il n’avait pas écouté.
Il rentra chez lui à pied. L’appartement sentait le renfermé. La valise était toujours dans l’entrée. Il s’assit par terre, à côté, et l’ouvrit. Dessus, pliée à la va-vite, l’écharpe en laine qu’il avait fourrée au dernier moment. Il la prit, la serra dans ses poings. Elle portait encore son odeur.
Au même moment, à l’autre bout de la ville, Alice buvait un thé chez Laurence. Elle avait posé ses valises dans un coin, près d’une fenêtre qui donnait sur les toits. Son amie lui tendit une part de tarte aux pommes.
— Tu vas faire quoi, maintenant ? À part être un génie ?
— Je vais faire ce que je fais toujours, répondit Alice en souriant. Ranger les livres. Un par un. Dans le bon ordre.
Et elle mordit dans la tarte, les yeux clairs, comme on croque dans un jour nouveau.
