Un sauvetage à quatre pattes

Camille n’aurait jamais dû écouter Estelle.

— Tu sais ce que je pense, Cam ? Ton cher Julien, il te dévore des yeux, avait glissé sa collègue entre deux gorgées de café infect à la machine du bureau.

Le bureau en question, c’était celui d’une agence de communication lyonnaise, planquée au troisième étage d’un immeuble haussmannien rue de la République. L’agence Marchand & Associés. Un open space clair, des affiches de campagnes encadrées aux murs, et cette fichue moquette grise qui absorbait le bruit des pas mais jamais les rumeurs. Estelle, la trentaine dynamique, les ongles toujours impeccables et le carré plongeant, officiait comme responsable marketing. Et elle adorait les ragots.

— Arrête, avait marmonné Camille, les yeux rivés sur l’écran où elle retouchait une maquette. Julien Marchand, c’est le patron. Point barre.

— Et alors ? Il a trente-six ans, il est célibataire, il roule en Peugeot hybride sobre et il ne porte jamais d’alliance. Tu veux que je te fasse un dessin ?

Camille avait soupiré. Cela faisait un an qu’elle était graphiste ici. Un an qu’elle échangeait des politesses avec Julien, qu’elle se perdait parfois dans la teinte noisette de ses yeux, et qu’elle se répétait le même mantra : pas de ça au travail. Elle avait déjà donné, merci bien – un ex qui travaillait au même endroit, un placard à balais transformé en champ de mines. Non, les histoires de bureau, c’était terminé. Elle voulait un CDI tranquille, pas un drame en Technicolor.

Le soir même, pour éviter de ruminer, elle était rentrée chez elle à pied. Traversant le parc de la Tête d’Or aux allées presque vides sous le crachin de novembre. L’air sentait l’herbe mouillée et les marrons grillés du petit kiosque qui venait de fermer. Voilà. Du calme. De la raison.

Et c’est là, au pied d’un banc vert bouteille, qu’une chose infime et détrempée avait couiné.

Une boule de poils gris souris. Une vieille chaussette de laine avec deux yeux immenses, couleur d’huître. Un chaton. Il était minuscule, tremblant, une patte avant coincée entre deux lattes métalliques du dossier du banc. Il ne miaulait même plus vraiment, il émettait un grésillement continu, un appel de détresse de la taille d’un ongle.

Camille avait posé son sac à main en bandoulière, s’était agenouillée dans l’herbe trempée sans réfléchir une seconde à son pantalon en lin beige. « Mais comment t’es arrivé là, toi… » lui avait-elle soufflé en essayant de comprendre le mécanisme. La patte était bloquée. Il avait dû paniquer, tirer un coup sec, et ne plus jamais pouvoir se dégager.

Il avait fallu cinq bonnes minutes à Camille pour, délicatement, écarter le métal et libérer le petit membre. Le chaton, épuisé, n’avait même pas tenté de fuir. Il s’était juste affalé dans sa paume, le flanc palpitant. Une vague de chaleur inattendue lui était montée dans la poitrine. Elle s’était redressée, l’animal blotti contre son cou, et avait repris le chemin de son appartement du Vieux Lyon en répétant : « Je te garde juste pour la nuit. Juste pour la nuit. »

Elle l’avait baptisé Félix. L’antiphrase de sa vie pépère, sans doute. Elle lui avait donné à manger un fond de yaourt brassé, aménagé un carton avec un vieux plaid. Félix s’était endormi, roulé en boule, parfait. Un petit tableau de paix domestique.

À quatre heures vingt-neuf précises le lendemain matin, le tableau avait volé en éclats.

Un cri. Un hurlement guttural, rauque, totalement disproportionné par rapport au gabarit de l’animal. Une sirène de brume miniature perché au sommet de la commode. Camille avait bondi du lit, le cœur à 180, persuadée qu’il s’était sectionné une artère ou coincé sous une poutre. Rien. Félix, l’air satisfait, avait sauté de la commode pour atterrir sur l’oreiller, s’était léché la patte et s’était rendormi en ronronnant. Camille était restée debout, avec l’adrénaline qui lui brûlait les veines, fixant le réveil qui affichait 04:31.

Ce rituel absurde dura deux semaines. Chaque matin, à quatre heures et demie, Félix hurlait à la mort. Une fois sa performance terminée, il allait se pelotonner sur le lit, épuisé par son propre talent. Camille, elle, passait une heure sous la couette à fixer les poutres apparentes du plafond en espérant un sommeil qui ne venait jamais.

Le résultat au bureau fut… spectaculaire.

D’abord vint le stagiaire, Benoît, qui la surprit en train de s’endormir le nez sur son café dans la salle de pause. Puis il y eut Estelle, qui la vit reposer sa tête sur le clavier, laissant une trace de la lettre « G » sur sa joue.

— Eh ben dis donc, t’as une mine de déterrée, toi. C’est Julien qui te fait perdre le sommeil ? avait susurré Estelle, le sourire en coin.

— Mon chat, avait grogné Camille.

— Ah oui, ton *chat*. C’est ça. Moi aussi, j’ai eu un *chat* une fois.

Le pire, c’est que l’histoire du « chat de Camille » avait fait le tour de l’open space en moins de deux jours, transformée en blague salace par des collègues qui n’attendaient que ça. « Camille a un nouveau copain, il paraît qu’elle ne dort plus. » « C’est une bombe, son nouveau mec, elle a une tête à réviser ses nuits. »

Julien Marchand, lui, restait muet. Il la croisait dans les couloirs, le regard fuyant, un peu raide. Il se grattait la nuque, ouvrait la bouche comme pour dire quelque chose, puis lâchait un « Bonjour Camille » précipité avant de se réfugier dans son bureau vitré. Il avait l’air… embêté. Froissé, même. Un homme qui a avalé une arête.

L’explosion eut lieu un jeudi. Camille, après une nuit hachée où Félix s’était surpassé, avait calé sa tête sur le calque d’une maquette et sombré dans un coma léger. C’est la voix de Julien, juste au-dessus d’elle, qui l’avait ramenée à la surface.

— Je peux vous voir dans mon bureau, s’il vous plaît ? Le tutoiement discret qu’ils utilisaient depuis des mois avait disparu.

Elle l’avait suivi, la mâchoire serrée, sentant les regards de l’open space peser sur sa nuque. La porte coulissante vitrée claqua doucement derrière elle. Julien se tenait debout, les mains crispées sur son bureau en merisier. Sa nuque était empourprée.

— Écoute, Camille, je vais être direct. Je suis très heureux que ta vie personnelle soit aussi… épanouie. Vraiment. Mais ici, il faudrait envisager de dormir un peu chez toi, pas sur les maquettes destinées au client. Le timing est serré, tu le sais.

« Épanouie ». Ce mot. Ce seul mot résonna comme une claque. Elle n’avait jamais vu cela chez lui – cette rigidité dans la voix, comme si on lui avait mis un costume trop neuf qui le grattait. Camille sentit une bouffée de colère pure, mêlée à une fatigue si immense qu’elle en était presque physique. Elle n’avait pas de vie privée. Elle avait un chaton suicidaire et des cernes jusqu’au menton.

Sans répondre, elle fouilla dans la poche de son jean, en sortit son téléphone, déverrouilla l’écran et le posa brutalement sur le buvard du bureau. La galerie photo était ouverte sur la dernière vidéo.

— Ma vie personnelle, Julien, la voilà.

Il baissa les yeux vers l’écran. On y voyait un salon plongé dans une pénombre bleutée, l’heure en surimpression (04h29), et une petite chose poilue, debout sur ses pattes arrière, les moustaches hérissées, en train de pousser un cri à écorcher les troupes de babouins.

— C’est… un chat ?

— Non, c’est une licorne déguisée. Évidemment que c’est un chat ! Je l’ai trouvé coincé dans un banc au parc. Avec une patte bloquée. Je l’ai sauvé, nourri, séché au sèche-cheveux. Et pour me remercier, cette boule de poils donne un concert de death metal tous les matins à quatre heures et demie pétantes. Alors oui, désolée d’être fatiguée, désolée de ne pas avoir cette « vie épanouie » à laquelle tu fais allusion. Ma vie, c’est un chaton qui m’empêche de dormir et un patron qui me fait la morale.

Elle se tut, un peu essoufflée. Julien la regardait. Sa nuque restait rouge, mais son visage s’était ouvert. La ride soucieuse entre ses sourcils s’était lissée.

— Je croyais que tu avais rencontré quelqu’un… murmura-t-il.

— Pourquoi est-ce que tout le monde ici pense ça ?

Un lourd silence s’installa. Julien fit le tour du bureau, s’appuya contre le rebord en aluminium, tout près d’elle. Il fixait ses propres chaussures. Dans la pièce voisine, on entendait la photocopieuse bourdonner.

— Parce que j’avais peur, Camille. Ça fait des mois que je veux t’inviter à boire un verre, et des mois que je me dégonfle, lâcha-t-il d’une traite, comme si on venait d’ouvrir une vanne. Je suis ton patron, c’est compliqué, je ne voulais pas te mettre mal à l’aise, je me disais que c’était déplacé. Et puis ces deux dernières semaines, je t’ai vue épuisée, j’ai entendu les autres rire dans ton dos, parler d’un nouveau mec… Je me suis senti bête. Un idiot qui avait raté le train.

Camille le dévisageait. Elle vit ses doigts tapoter nerveusement le bois du meuble. Pas un geste de supérieur hiérarchique. Un geste de type intimidé.

— Je sais pas faire ça, reprit-il. Draguer dans un cadre pro. Je suis doué pour les bilans trimestriels, pas pour… ça.

Un fou rire nerveux monta dans la gorge de Camille. Ce fut plus fort qu’elle – un éclat bref, libérateur. Toute la tension, la fatigue, l’absurde pression du qu’en-dira-t-on se dissipaient.

— Donc si je résume, dit-elle plus doucement. Mon chat m’empêche de dormir, je me fais passer pour une traînée, et toi, pendant ce temps, tu rumines en te disant que c’est foutu ?

— En gros, oui. Pathétique, non ?

Il avait relevé la tête. Il souriait, un sourire un peu bancal, fatigué lui aussi. Il ajouta, presque timidement :

— Tu crois que… on pourrait peut-être rejouer la scène ? Je reprendrais par : « Camille, je t’invite à dîner » plutôt que par une remarque idiote sur tes heures de sommeil ?

À quelques centaines de mètres de là, dans l’appartement du Vieux Lyon, Félix terminait un nouveau cycle de sommeil, ignorant totalement son rôle de cupidon involontaire.

Deux jours plus tard, le chaton tigré courait comme un fou entre les pieds du canapé et les jambes de Julien. Camille les regardait, appuyée contre le chambranle de la cuisine où mijotait une blanquette de veau. Son appartement, d’habitude si calme, résonnait des bruits de cavalcade et de meubles bousculés. Un bazar joyeux.

— Il a un lance-patates ? demanda-t-elle en voyant Julien fabriquer une boulette de papier aluminium.

— Euh… c’est un projectile improvisé. C’est plus technique que ça en a l’air.

Félix bondit, roulé-boulé, attrapa la boulette et détala vers la chambre. Julien, accroupi sur le parquet ciré, avait l’air de s’amuser franchement.

Plus tard, alors qu’elle rinçait les assiettes, Camille jeta un œil vers le salon. Félix s’était endormi en rond sur le torse de Julien, lui-même à moitié assoupi sur le canapé. Une scène improbable, un tableau de paix domestique. Cette fois, un vrai.

Le lendemain matin, le hurlement habituel de Félix ne vint pas. La lumière du jour filtrait à travers les persiennes quand Camille ouvrit les yeux. Il était sept heures passées. Elle se tourna dans le lit, surprise par ce silence, et vit le chaton lové calmement au pied de la couette, comme s’il avait fait cela toute sa vie. Dans le lit, à côté d’elle, il n’y avait personne. Mais sur la table de chevet, un petit mot griffonné sur une serviette en papier :

« Je ne ronfle pas, contrairement à Félix. La preuve par l’exemple ce soir ? »

Elle ne put s’empêcher de rire, en se laissant retomber sur l’oreiller. La rue s’éveillait. Une odeur de pain chaud montait de la boulangerie d’en bas.

Un an plus tard, le faire-part était posé sur le frigo de la salle de pause de l’agence. Camille et Julien Marchand y souriaient, elle en blanc, lui ajustant sa cravate. Personne au bureau n’avait été vraiment surpris. Sauf peut-être Benoît le stagiaire, qui regrettait surtout la promesse de Julien de lui livrer une cargaison de cannelés de chez Pignol en échange de son silence sur la période sombre où Camille dormait sur le clavier.

Quant à Félix, devenu un chat adulte au poil lustré et au port altier, il avait définitivement pris possession des lieux. Il avait troqué les concerts de quatre heures du matin contre un rituel bien plus profitable : se poster exactement au centre du lit conjugal à six heures trente, et ronronner assez fort pour que toute la pièce vibre. Un réveil doux, cette fois. Acceptable.

De temps en temps, Julien le regardait et marmonnait, avec cette pointe d’ironie tendre qu’elle aimait tant : « C’est quand même grâce à ce petit monstre à moustaches que j’ai osé t’inviter. Je lui dois ma vie, à ce chat. »

Camille, elle, ne disait rien. Elle se contentait de gratter Félix derrière les oreilles, là où ça le faisait ronronner de plus belle. La blanquette mijotait doucement dans la cuisine, le parquet craquait sous les pas, et le chaos joyeux de leur vie à quatre pattes remplissait chaque recoin de l’appartement.

Like this post? Please share to your friends:
Mass Effect
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: