Le carnet bleu de la rue des Tanneurs

Camille Ferrand avait quarante-sept ans quand elle a compris que son fils lui en voulait sans se l'avouer à lui-même.

C'était un mardi de novembre, dans la cuisine de leur appartement rue des Tanneurs, à Rouen. Dehors, la pluie tombait sur les pavés mouillés, et l'odeur du chauffage au fioul montait du sous-sol, cette odeur âcre qui s'accrochait aux rideaux depuis vingt ans. Camille rentrait de son deuxième service à la clinique Saint-Hilaire — elle était aide-soignante depuis l'âge de vingt-trois ans — et elle a trouvé Julien assis à la table, dix-neuf ans, un café froid devant lui, les yeux fixés sur une photo qu'elle n'avait jamais vue.

— C'est qui, sur cette photo, maman?

Elle a posé son sac. Elle savait déjà.

— Où tu as trouvé ça?

— Dans le grenier. Dans une boîte à chaussures. C'est lui, hein? C'est mon père.

Le carnet bleu — celui où Camille notait les dépenses, les rendez-vous médicaux, les trois cent quinze euros de la cantine, les quatre-vingts euros du dentiste — était resté ouvert sur la table à côté de la photo. Julien avait dû fouiller pendant des heures. Peut-être des jours.

Camille s'est assise. Elle a pris le carnet et l'a refermé, sans un bruit.

— Il s'appelait Marc. On s'est séparés quand tu avais huit mois.

— Pourquoi tu m'as jamais montré cette photo?

— Parce que tu ne l'as jamais demandée.

— J'avais huit mois, maman. Comment j'aurais pu demander quoi que ce soit?

Elle n'a pas su répondre. Dans l'évier, un robinet qui fuyait depuis trois semaines faisait un bruit régulier, presque apaisant dans ce silence qui n'en était pas un.

Pendant quinze ans, Camille avait travaillé les nuits de garde, les week-ends fériés, les remplacements que personne ne voulait. Elle avait payé seule le loyer de soixante-douze mètres carrés, les études de Julien, les baskets qui coûtaient cher parce que "tout le monde en a au collège", les vacances chez sa sœur à La Baule parce que c'était gratuit et que Julien méritait quand même la mer. Elle s'était levée à cinq heures du matin pendant des années, avait dormi quatre heures par nuit sans jamais s'en plaindre devant lui. Elle pensait avoir fait ce qu'il fallait. Elle pensait que l'amour qu'elle donnait comblerait le vide de celui qui manquait.

Elle s'était trompée, pas sur l'amour — sur le vide.

— Il vit où? a demandé Julien.

— Je ne sais pas. Dernière nouvelle, il était à Lyon. Ça fait douze ans.

— Il a jamais appelé?

— Deux fois. Pour ton anniversaire, la première année. Après, plus rien.

Julien a repoussé sa chaise d'un coup. Le bois a raclé le carrelage, un bruit sec, presque une gifle.

— Tu m'as jamais dit qu'il avait appelé.

— À quoi ça t'aurait servi de le savoir? Tu avais un an.

— Et à seize ans? Et à dix-huit? Tu aurais pu me le dire à un moment où j'étais en âge de comprendre. Tu me racontes des trucs sur les impôts, sur la cantine, sur tout — sauf ça. Comme si j'avais pas le droit de savoir d'où je viens.

Il s'est levé, a pris la photo et le carnet, et est monté dans sa chambre sans finir son café. La porte s'est refermée, pas claquée, juste fermée — et c'est ce bruit-là, ce clic net et contrôlé, qui a fait le plus mal à Camille : la preuve qu'il ne perdait pas le contrôle, qu'il l'excluait froidement, en connaissance de cause.

Il a fallu trois semaines avant qu'ils ne se reparlent normalement. Julien passait ses soirées dans sa chambre, la porte fermée. Camille continuait ses gardes à la clinique, rentrait, préparait le dîner pour deux, mangeait souvent seule, la chaise en face d'elle vide.

Le tournant est arrivé un dimanche de décembre. Julien est descendu avec son ordinateur portable.

— Je l'ai retrouvé. Sur Facebook. Il habite à Villeurbanne. Il a refait sa vie, deux enfants.

Camille a posé sa fourchette.

— Tu veux le contacter?

— Je sais pas. Je voulais juste savoir si toi, ça te dérangerait.

Elle a mis du temps à répondre. Pas parce qu'elle hésitait sur le fond, mais parce qu'elle cherchait les mots justes, ceux qui ne trahiraient ni sa fierté ni la vérité.

— Ça ne me dérange pas que tu cherches des réponses, Julien. Ce qui m'aurait dérangée, c'est que tu penses avoir besoin de me le cacher.

Il n'a rien répondu. Il a refermé l'ordinateur et est remonté dans sa chambre.

Trois mois plus tard, un dimanche soir, Julien a demandé à sa mère de rester dans le salon pendant l'appel. « Au cas où », a-t-il dit, sans préciser au cas où quoi. Camille s'est assise sur le canapé, à distance de l'écran, faisant semblant de plier du linge.

— Salut, a dit Marc, la voix hachée par la connexion. Ça fait… ouais. Ça fait un bail.

— Dix-neuf ans, a répondu Julien.

Un silence. Sur l'écran, on devinait une cuisine, un enfant qui passait en arrière-plan.

— T'as grandi, a fini par dire Marc.

— C'est ce qui arrive en dix-neuf ans.

— Julien, je… je sais pas par où commencer.

— Commence par pourquoi t'as appelé deux fois et jamais après.

Marc s'est frotté la nuque. — J'avais pas les mots. Et plus le temps passait, moins j'en avais.

— C'est pas une réponse.

— Non. T'as raison. C'est pas une réponse.

L'appel a duré vingt-deux minutes. Il n'y a pas eu de pardon échangé, pas de promesse de se revoir vite. Julien a raccroché le premier, a posé le téléphone sur la table basse, écran contre le bois, et est resté un moment à regarder le mur.

— Ça va? a demandé Camille.

— Il a une autre vie. Complète. Sans moi dedans.

— Je sais.

— C'est pas grave, en fait. Enfin — si, c'est grave. Mais je crois que je voulais juste l'entendre le dire.

Ce qui a vraiment changé la maison rue des Tanneurs, ce n'est pas cet appel. C'est ce que Camille a fait le lendemain de cet appel, un lundi de mars.

Elle a pris rendez-vous chez Maître Bréchet, notaire rue Jeanne-d'Arc, dans un cabinet qui sentait le cuir et le papier vieilli, avec un ficus poussiéreux dans un coin et un tic-tac d'horloge trop fort pour la pièce. Elle avait apporté les dix-huit mille euros de son livret A, nourri centime par centime depuis vingt-deux ans, et les papiers de la maison de Louviers, celle de sa mère, héritée deux ans plus tôt. Elle n'avait jamais su, jusqu'à cette nuit d'insomnie après l'appel vidéo, que ce qui la terrifiait vraiment n'était pas que Marc revienne réclamer quoi que ce soit — il n'avait jamais rien réclamé en douze ans — mais que Julien, un jour, se sente si peu ancré chez elle qu'il finisse par chercher ailleurs, chez cet homme aux deux enfants et à la cuisine inconnue, l'endroit où poser ses valises.

— Vous êtes sûre de vouloir que ce soit irrévocable? a demandé Maître Bréchet, le stylo suspendu au-dessus de l'acte.

— Certaine.

Sa main tremblait légèrement en signant, trois fois, aux endroits marqués d'une croix au crayon. Le notaire a apposé son tampon, l'encre encore luisante sur le papier. Elle a réglé les frais d'acte, quatre cent quarante euros, en sortant les billets d'une enveloppe froissée qu'elle gardait depuis des semaines au fond de son sac.

Elle n'a rien annoncé en grande pompe. Elle a simplement posé le dossier bleu sur la table, ce soir-là, devant Julien qui finissait ses pâtes.

— C'est quoi?

— La maison de ta grand-mère. Elle est à toi maintenant. Officiellement. Personne ne pourra jamais te la disputer.

Julien a repoussé son assiette et a ouvert le dossier. Il a lu la première page, puis la deuxième, son pouce s'arrêtant sur la ligne où figurait son nom en entier : Julien Marc Ferrand.

— T'as mis son prénom aussi. Mon deuxième prénom.

— C'est le tien. Je n'allais pas te l'enlever parce que lui, il est parti.

Il a fixé la page un moment. Puis il a refermé le dossier et l'a posé à plat sur la table, la main dessus, comme pour vérifier qu'il était bien réel.

— Merci, maman.

Elle a hoché — non, elle a simplement tiré la chaise en face de lui et s'est assise, et tous les deux sont restés là, sans rien ajouter, pendant que le robinet, toujours pas réparé, continuait de goutter dans l'évier.

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