Le lycée à Nancy, une amitié muette et cinq ans plus tard

J'avais seize ans et j'étais en terminale au lycée Henri-Poincaré, à Nancy. Il s'appelait Julien, il était dans la classe d'à côté, et pendant deux ans entiers, je n'ai pensé qu'à lui sans jamais lui adresser la parole.

Ce n'était même pas grand-chose, au fond. On ne s'était jamais parlé. On n'a jamais pris le bus ensemble, jamais partagé une table à la cantine. Mes copines, elles, savaient tout — Léa surtout, qui me donnait des coups de coude chaque fois qu'il traversait la cour avec son blouson en jean élimé aux coudes. Moi, je changeais de trottoir presque, tellement j'étais persuadée qu'il ne me remarquerait jamais.

Le bac est arrivé, et avec lui la fin de cette histoire qui n'en était pas une. Deux ans après, mes parents ont décidé de partir s'installer au Canada pour le travail de mon père, et je suis partie avec eux. J'ai fait mes études de droit à Montréal, j'ai eu deux histoires sérieuses là-bas, j'ai construit quelque chose. Julien, je n'y pensais plus. Enfin — presque plus. De temps en temps, en rangeant des cartons, je retombais sur une photo de classe et je me disais : tiens, celui-là. Rien de plus.

Neuf ans après le bac, mes parents sont rentrés en France, et moi avec eux, à Nancy. Le hasard a voulu qu'en décembre, l'association des anciens élèves du lycée organise une grande soirée de retrouvailles, toutes promotions confondues, dans la salle des fêtes du quartier Saint-Léon. Je n'avais aucune envie d'y aller. J'avais perdu le contact avec presque tout le monde. C'est Léa, justement, qui m'a traînée là-bas de force, en me promettant du vin chaud et des macarons de chez la pâtisserie du coin de la rue.

La salle sentait le vin chaud et le parquet ciré. Il y avait des guirlandes lumineuses accrochées un peu n'importe comment, un buffet avec des flûtes en plastique, et une table entière couverte de vieilles photos de classe punaisées sur un panneau en liège. Je saluais des gens que je reconnaissais à peine, un verre à la main, quand je l'ai vu. Julien. Reconnaissable tout de suite, même avec dix ans de plus et une barbe qu'il n'avait pas avant.

Je me disais : on va se dire bonjour, deux mots polis, et puis chacun repart de son côté. Sauf que c'est lui qui est venu vers moi. Il a dit mon nom — mon nom entier, prénom et nom de famille, comme s'il ne l'avait jamais oublié. Et puis : « Mais où est-ce que tu as disparu, toutes ces années ? »

On a parlé presque toute la soirée, debout près du radiateur, pendant que les autres dansaient sur une playlist d'Étienne Daho et de Téléphone. À un moment, il a lâché : « Après le bac, tu t'es littéralement volatilisée. » Ça m'a fait rire, un rire un peu nerveux. Dans ma tête, je pensais : comment j'aurais pu disparaître de ta vie, alors que je ne savais même pas que j'y avais mis un pied ?

Le lendemain, il m'a écrit. Un message tout simple, sur l'appli, pour me demander si j'avais aimé la soirée. À partir de là, on s'est écrit tous les jours, des messages qui s'étiraient jusqu'à minuit passé, sur rien — la meilleure boulangerie du quartier, un film qu'on avait détesté chacun de son côté. On s'est vus pendant un mois avant que ça devienne officiel — des cafés au Café de la Régence, une balade au bord de la Meurthe un dimanche où il pleuvait à moitié, lui qui tenait le parapluie trop bas et me cognait le front sans s'en rendre compte.

Un soir, chez lui, il préparait des pâtes, une casserole d'eau qui commençait tout juste à frémir sur le feu, et j'ai senti que si je ne le disais pas maintenant, dans ce silence de cuisine, je ne le dirais jamais. Je me suis appuyée contre le plan de travail, j'ai attrapé un paquet de spaghettis pour avoir quelque chose à tenir, et je lui ai avoué que je l'avais aimé, ou presque, pendant tout le lycée. Il a coupé le feu sous la casserole. Il n'a rien dit pendant ce qui m'a paru une éternité, juste assez longtemps pour que je commence à regretter d'avoir parlé, pour que je me dise : voilà, je viens de tout gâcher, il va rire poliment et changer de sujet.

Et il s'est mis à rire, justement — pas poliment, un vrai rire, qui m'a piquée au vif. J'ai reposé le paquet de pâtes sur le plan de travail, un peu brusquement, prête à lui dire d'oublier ce que je venais de dire. C'est là qu'il a ajouté : « Toi aussi, tu me plaisais. »

Je ne l'ai pas cru une seconde. Je lui ai dit que c'était facile à dire après coup, que ça ne coûtait rien. Alors il a commencé à me donner des détails qu'il n'aurait jamais pu inventer. Où je m'asseyais pendant les cérémonies au gymnase. Comment il faisait parfois un détour pendant la pause pour passer devant ma salle de classe, sans raison apparente. Comment il avait cherché, plusieurs fois, une excuse pour venir me parler — et n'en avait jamais trouvé une assez bonne. Lui aussi se disait, à l'époque : je n'ai aucune chance.

On est restés plantés là, dans sa cuisine, la casserole d'eau qui refroidissait sur la plaque éteinte, à énumérer chacun notre tour tout ce que l'autre avait raté. Il s'est frappé le front avec la paume de la main en disant qu'il avait failli m'aborder à la sortie du bac de français, et puis avait fait demi-tour à trois mètres de moi. Moi, je lui ai raconté la fois où j'avais changé de trottoir exprès pour ne pas croiser son regard devant la boulangerie. On a fini par manger les pâtes complètement trop cuites, en refaisant le film de deux années entières, minute par minute, comme deux détectives qui rouvrent une enquête classée depuis longtemps.

Trois ans après cette soirée de retrouvailles, on s'est mariés à la mairie du 5e arrondissement de Nancy, un samedi de juin où il faisait une chaleur à ne pas y croire. Cette année, ça fait cinq ans de mariage. On a des jumeaux de deux ans, Théo et Léna, qui mettent la maison sur les nerfs à longueur de journée et qu'on adore, tous les deux, sans réserve.

De temps en temps, on se dispute encore — gentiment — pour savoir qui aurait dû parler à l'autre en premier, au lycée. Il dit : « Tu avais toujours l'air de vouloir qu'on te laisse tranquille. » Je réponds : « Et toi, tu étais toujours entouré d'une bande de copains, on ne pouvait pas t'approcher à moins de trois mètres. »

Il y a quelques semaines, en vidant un carton de vieilles affaires dans le grenier de mes parents, j'ai retrouvé la photo de la remise des diplômes. On est là, tous les deux, chacun avec son groupe, à l'autre bout de la cour. Je l'ai glissée dans le tiroir de ma table de chevet, entre un livret de famille et une paire de boucles d'oreilles que je ne mets jamais, au moment même où Théo a hurlé depuis sa chambre que Léna venait de lui piquer son doudou. Julien est monté les séparer en criant plus fort qu'eux deux réunis, et j'ai refermé le tiroir en riant toute seule dans le couloir.

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