Le car de sept heures moins le quart passait au bout de la rue avec dix minutes de retard, comme toujours, et Yvonne Lacroix attendait sur le trottoir de la place de l'Église, à Saint-Amand-en-Puisaye, un thermos de café dans son sac et les mains gercées par le froid de novembre. Elle avait cinquante-trois ans. Elle allait faire le ménage dans les bureaux de la coopérative agricole, à Cosne-Cours-sur-Loire, vingt-deux kilomètres plus loin.
L'usine de conserverie où elle avait travaillé vingt-six ans avait fermé au printemps. Delocalisation, avait dit le directeur, dans une salle où personne n'avait posé de question parce que tout le monde savait que ça ne servirait à rien. Depuis, dans le village, il n'y avait plus grand-chose : une boulangerie qui fermait le lundi, un bureau de tabac, et cette annonce collée à la vitrine de la supérette — "Recherche personnel d'entretien, six jours sur sept, 1 250 euros net" — qu'Yvonne avait lue trois fois avant de décrocher son téléphone.
La responsable, une femme d'une quarantaine d'années nommée Sandrine Perrot, l'avait reçue debout, dans un couloir qui sentait la javel et le café refroidi.
— Vous commencez à six heures. Vous finissez quand c'est propre, pas avant.
— Et les jours fériés ?
— On verra. Si vous êtes sérieuse, on pourra parler prime de fin d'année.
Peut-être. On verra. Yvonne connaissait ce langage-là — celui qu'on emploie avec les gens à qui on ne doit rien expliquer.
Le soir, à table, Bernard, son mari, avait posé sa fourchette plus fort que nécessaire.
— Douze cents euros pour torcher des chiottes de bureau six jours sur sept. T'as fait le calcul de l'essence ?
— J'ai fait le calcul de rien du tout, avait-elle répondu. J'ai fait le calcul qu'on n'a plus d'usine, plus de treizième mois, plus rien. Douze cents euros, c'est le crédit de la voiture et la moitié du gaz. Ça compte.
— Tu vas t'épuiser pour une poignée de miettes.
— Les miettes, Bernard, c'est ce qui reste sur la table quand le pain est fini. On mange des miettes ou on ne mange pas.
Il n'avait rien répondu. Dehors, le chien du voisin, un vieux beauceron édenté, aboyait après une mobylette qui ne passait jamais avant sept heures. Yvonne avait desservi, laissant le fromage entamé sur la planche, et elle était montée se coucher tôt, comme la veille d'un examen.
Les premières semaines avaient été dures dans le corps : les genoux sur le carrelage froid des sanitaires, le dos courbé sous les bureaux pour ramasser les trombones et les mégots planqués dans les gobelets. Mais Yvonne avait pris ses marques. Elle connaissait le prénom du gardien de nuit, Fabrice, qui lui gardait toujours un café chaud dans la machine du rez-de-chaussée. Elle savait que le bureau du fond, celui du directeur adjoint, sentait toujours le tabac froid malgré l'interdiction, et qu'il fallait vider sa corbeille en premier pour ne pas incommoder les autres avec l'odeur pendant tout le service.
C'est un jeudi, à la mi-décembre, que tout avait basculé. Sandrine Perrot avait convoqué Yvonne dans son bureau, un dossier ouvert devant elle.
— On a un souci. Il manque de l'argent dans la caisse des pourboires du distributeur, en bas. Deux cent quarante euros. Depuis trois semaines, ça baisse chaque nuit où vous êtes de service.
— Je ne touche pas à cette caisse. Je n'y ai même pas accès.
— La porte du local est ouverte pendant que vous nettoyez.
— Elle est ouverte pour tout le monde entre dix-neuf heures et minuit. Le gardien, les commerciaux qui partent tard, les livreurs.
Sandrine avait fermé le dossier, sans un mot de plus, et Yvonne était rentrée chez elle avec, au ventre, cette sensation précise d'avoir été jugée sans procès. Elle n'en avait pas parlé à Bernard tout de suite. Elle avait attendu le samedi, devant le café, pour tout lui raconter — la caisse, le soupçon, le silence de Sandrine qui pesait plus lourd qu'une accusation franche.
Bernard avait posé sa tasse.
— Tu vois. Je te l'avais dit. Tu bosses comme une bête pour douze cents euros et en prime on t'accuse de voler deux cents balles. Démissionne.
— Non.
— Pourquoi tu t'accroches à ça ?
— Parce que si je pars maintenant, ils vont croire que j'ai eu peur d'être démasquée. Je ne pars pas coupable de quelque chose que je n'ai pas fait.
Le lundi suivant, Yvonne était arrivée une heure plus tôt que d'habitude, à cinq heures. Elle avait demandé à Fabrice, le gardien, de lui montrer le registre des badges d'accès au local du distributeur — celui que la société de sécurité conservait sur l'ordinateur du poste de garde. Fabrice, qui l'aimait bien parce qu'elle lui laissait toujours deux sucres de côté quand elle refaisait le stock de la machine, n'avait pas hésité.
Le registre montrait, noir sur blanc, que le badge utilisé pour entrer dans le local les nuits en question n'était pas celui d'Yvonne — elle n'en possédait même pas — mais celui, personnel, du directeur adjoint, Marc Théveny, l'homme au bureau qui sentait le tabac froid. Il rentrait chaque soir vers vingt et une heures, après le départ des équipes, soi-disant pour récupérer des dossiers.
Yvonne avait imprimé les relevés — trois pages, avec les dates et les heures — et les avait glissées dans une pochette en carton qu'elle gardait d'habitude pour ses fiches de paie. Le mardi matin, elle s'était présentée dans le bureau de Sandrine Perrot sans rendez-vous.
— Vous m'avez accusée sans preuve. En voici une, moi.
Elle avait posé la pochette sur le bureau. Sandrine avait pâli en lisant les trois feuilles, puis avait décroché son téléphone pour appeler la direction régionale de la coopérative. L'après-midi même, Marc Théveny avait été convoqué à Auxerre. On avait appris, une semaine plus tard, qu'il avait été licencié pour faute — non pas seulement pour les deux cent quarante euros de la caisse, mais parce que le contrôle des comptes, une fois lancé, avait révélé près de trois mille euros de notes de frais falsifiées sur l'année.
Sandrine Perrot, elle, avait convoqué Yvonne une dernière fois avant les vacances de Noël. Elle n'avait pas d'excuses à présenter — ce n'était pas son genre — mais elle avait posé un nouveau contrat sur la table : responsable d'équipe entretien, cent quatre-vingts euros de plus par mois, et le mercredi off, chaque semaine, sans négociation.
Yvonne avait signé, avec le même stylo à bille rongé qu'elle gardait dans son sac depuis l'usine de conserverie. En rentrant, elle était passée par la boulangerie, avait acheté une tarte aux mirabelles pour le dessert du soir, et avait posé le contrat, plié en deux, à côté de l'assiette de Bernard.
— Douze cents euros, c'était les miettes, avait-elle dit. Ça, c'est le pain entier.
Bernard avait déplié la feuille, l'avait lue deux fois, puis avait coupé une part de tarte qu'il lui avait tendue sans un mot. Dehors, le beauceron du voisin aboyait encore après une mobylette qui, cette fois, était bel et bien en retard.
