« La peur ne se cache jamais dans ce que l'on voit. Elle attend, tapie dans ce qu'on imagine juste avant. »
C'est ce que répétait Élise Vasseur à ses étudiants, chaque mardi soir, dans la petite salle de projection qu'elle louait au sous-sol du cinéma Le Rex, à Nantes. Elle y donnait des cours sur le cinéma de genre depuis onze ans. Onze ans à décortiquer des plans-séquences devant une vingtaine d'inscrits, entre deux tasses de café tiède achetées au distributeur du couloir.
Ce soir-là, le 7 septembre, elle avait apporté un gâteau. Pas pour elle — pour un metteur en scène né ce jour-là en 1940, dont elle projetait un film chaque année à la même date, comme un rituel. Ses élèves ne savaient jamais si c'était un hommage ou une private joke qu'elle se faisait à elle-même.
— Vous allez encore nous montrer un couloir qui ne finit pas, avait soufflé Thomas, au troisième rang, avec ce sourire fatigué des étudiants qui ont un dernier métro à ne pas rater.
— Exactement, avait répondu Élise. Et vous allez avoir peur avant même que quelque chose n'arrive.
Elle avait éteint les lumières. Le projecteur avait craché son ronron habituel. Et dans le noir, elle avait senti — comme chaque année — cette petite décharge familière, ce frisson qui n'appartenait à aucune image précise du film, mais à l'attente elle-même.
Le problème, c'est que cette année-là, l'attente n'était pas seulement dans le film.
Depuis trois semaines, quelqu'un déposait des enveloppes dans sa boîte aux lettres. Pas de nom, pas de timbre. À l'intérieur, une seule photo à chaque fois : sa porte d'immeuble, prise de nuit. Puis sa fenêtre, éclairée. Puis, la troisième semaine, une photo d'elle-même, de dos, en train de fermer à clé la porte du cinéma.
Elle n'en avait parlé à personne. Pas à son frère Bertrand, qui vivait à Rennes et l'aurait suppliée de déménager. Pas à Nadia, sa voisine de palier, rue des Tanneurs, avec qui elle partageait parfois un verre de muscadet le vendredi. Elle s'était dit que c'était une blague d'étudiant, un admirateur maladroit, rien qui ne mérite qu'on dérange la police pour trois photos floues.
Elle avait tort, mais elle ne le saurait que plus tard.
Ce mardi-là, en sortant du Rex vers vingt-deux heures quarante, elle avait remarqué que le lampadaire au coin de la rue des Tanneurs était éteint. Il l'était depuis deux jours — la mairie avait promis une intervention « sous quinzaine », comme toujours. Elle avait marché plus vite que d'habitude, sac en bandoulière serré contre elle, ses clés déjà entre les doigts, pointe vers l'extérieur, comme on le lui avait appris enfant.
Dans le hall de son immeuble, une bâtisse en pierre du dix-neuvième avec une minuterie capricieuse, elle avait entendu un bruit au-dessus d'elle. Pas un bruit de pas. Un raclement, léger, contre le bois de la rampe.
Elle s'était arrêtée. Avait écouté.
Rien.
Elle avait grimpé les trois étages en comptant les marches — dix-huit, comme toujours — pour s'occuper l'esprit. Devant sa porte, elle avait trouvé une enveloppe. Encore une. Elle l'avait ouverte sur le palier, sous la lumière jaunâtre de la minuterie qui allait s'éteindre dans quelques secondes.
Une photo de sa porte. Prise, cette fois, de l'intérieur du couloir. À cinquante centimètres.
La minuterie s'était éteinte.
C'est ce soir-là qu'elle avait enfin appelé Nadia.
— J'arrive, avait dit sa voisine, sans poser de question. Bouge pas.
Nadia était arrivée en pyjama, un rouleau à pâtisserie à la main — arme dérisoire, mais geste qui avait suffi à faire redescendre le cœur d'Élise à un rythme à peu près humain. Elles avaient inspecté ensemble le palier, la cage d'escalier, le local à poubelles au rez-de-chaussée. Rien. Personne.
— Tu appelles les flics demain matin, avait tranché Nadia. Pas dans trois semaines. Demain.
Élise avait dormi chez elle cette nuit-là, porte verrouillée, chaise coincée sous la poignée — un vieux réflexe qu'elle croyait avoir seulement au cinéma.
Le lendemain, au commissariat du centre-ville, une brigadière avait pris sa déposition avec un sérieux qu'Élise n'avait pas anticipé. Elle avait montré les trois photos, gardées dans une pochette plastique comme des preuves qu'elle n'avait jamais imaginé devoir produire un jour.
— Vous avez une petite idée ? avait demandé la brigadière.
Élise avait hésité, puis avait dit un nom. Julien Fabre. Un ancien étudiant, inscrit deux ans plus tôt, renvoyé du cours après qu'il avait suivi Élise jusqu'à sa voiture, un soir, en lui récitant des dialogues entiers de Suspiria comme si c'était une déclaration. Elle avait porté plainte à l'époque — classée sans suite, faute de preuve tangible. Il avait disparu des radars. Jusqu'à ces enveloppes.
La brigadière avait noté, promis une surveillance renforcée du quartier, et conseillé une main courante systématique. Ce n'était pas rien. Ce n'était pas non plus suffisant, et Élise le savait.
Le vendredi suivant, elle n'avait pas donné cours. Elle avait pris rendez-vous avec Maître Corvisart, une avocate que Nadia lui avait recommandée, spécialisée dans les procédures de harcèlement. Dans son cabinet du quartier Graslin, entre deux dossiers empilés sur le bureau, l'avocate avait été directe :
— On dépose une plainte formelle, cette fois avec constitution de partie civile. On demande une ordonnance de protection. Et vous changez votre serrure — aujourd'hui, pas la semaine prochaine.
Élise avait sorti son téléphone, ouvert l'application de sa banque, et transféré sur-le-champ deux cent quarante euros vers le compte d'un serrurier que Nadia connaissait, rue Crébillon. Un geste bête, mécanique, mais qui lui avait fait plus de bien que n'importe quelle parole rassurante.
Le soir même, l'artisan avait posé un nouveau barillet, trois points, sur sa porte. Elle avait regardé ses mains travailler le métal, senti l'odeur de limaille se mêler à celle du vieux bois verni du couloir, et pensé — sans bien savoir pourquoi — au distributeur de café du Rex, à son gobelet toujours trop chaud contre la paume.
Dix jours plus tard, une caméra de vidéosurveillance installée par la copropriété — à la demande insistante d'Élise et de deux autres locataires excédés par les cambriolages du quartier — avait capté une silhouette. Un homme, capuche relevée, glissant une enveloppe sous la porte cochère à deux heures dix du matin. La police l'avait identifié en quarante-huit heures : Julien Fabre, trente-quatre ans, sans domicile fixe stable, déjà connu pour un fait similaire dans le Maine-et-Loire.
Il avait été interpellé un mardi matin, devant l'entrée de service d'un supermarché où il travaillait de nuit à la mise en rayon. Il n'avait pas résisté. Il avait seulement dit, aux policiers, qu'il « voulait juste qu'elle sache qu'il était là ».
Élise avait appris son arrestation par un appel de la brigadière, en fin d'après-midi, alors qu'elle préparait justement le cours du soir. Elle avait raccroché, posé le téléphone sur la table de la cuisine, et n'avait rien ressenti de spectaculaire — pas de soulagement en cascade, pas de larmes. Juste un poids un peu plus léger dans la poitrine, comme un sac qu'on repose enfin après l'avoir porté trop longtemps sur une seule épaule.
Ce mardi-là, elle avait quand même donné son cours. Elle avait projeté le même film que trois semaines plus tôt, devant les mêmes étudiants un peu somnolents.
— Vous voyez, avait-elle dit, avant d'éteindre la lumière, ce qui fait peur, ce n'est jamais le coup de couteau. C'est le couloir avant.
Thomas, au troisième rang, avait levé la main.
— Et après le couloir ? Une fois qu'on a fermé la porte à clé ?
Élise avait souri — pas le sourire fatigué de d'habitude, un autre, plus net.
— Après, avait-elle dit, on retourne s'asseoir. Et on regarde le film jusqu'au bout.
Elle avait éteint la lumière. Le projecteur avait craché son ronron habituel. Et pour la première fois depuis trois semaines, dans le noir, elle n'avait rien attendu du tout.
