Le Chantier du Vieux Marc

— Qu’est-ce que tu lui as fait ?

La voix de Tina a claqué dans l’air frais du matin. Elle se tenait en pyjama au milieu de la cour encore humide de rosée, les poings serrés. Son père, Marc, a failli lâcher la caisse à outils qu’il portait. Il s’est arrêté net devant le portail rouillé, les sourcils en accent circonflexe.

— Tina ? Il est six heures et demie, qu’est-ce que tu fabriques debout ?

— M’en fiche. Qu’est-ce que t’as fait de Zéphyr ?

Les larmes sont montées d’un coup, sans prévenir. Elle savait. Forcément, elle savait. Son père avait cette manie de tout régler en douce, de prendre des décisions pendant que les autres dormaient. Et ce sourire en coin qui s’affichait maintenant sur son visage, ce sourire qu’elle ne lui connaissait pas… C’était presque cruel. Comme s’il avait attendu ce moment.

***

Cet été-là devait être l’été du grand large. La famille Morel — Marc, Isabelle et Tina, onze ans — avait promis à la petite de voir l’océan pour la première fois. Arcachon, la dune du Pilat, les vagues. Sauf qu’en mars, un cousin d’Isabelle leur avait parlé d’une vieille fermette à retaper du côté de Monflanquin, dans le Lot-et-Garonne. Une bicoque en pierre avec un appentis, un verger laissé à l’abandon, le tout pour trois fois rien. Marc, qui bossait dans le bâtiment, avait craqué. « On retape, et dans deux ans c’est notre résidence secondaire. La mer attendra bien un peu. »

Alors l’océan, pouf, envolé. Remplacé par un champ de ronces et un toit de tuiles à moitié effondré.

Le premier matin, en remontant le chemin cabossé dans leur vieille Mégane break, Tina avait collé son front à la vitre. Elle boudait. Elle boudait fort. Et puis elle avait vu une boule de poils rousse aplatie dans une flaque de boue sur le bas-côté, juste avant le portail. Un chiot. Un truc minuscule, les côtes visibles sous le pelage trempé, qui les regardait passer avec des yeux de vieux.

— Papa, arrête-toi ! Il est tout seul !

Marc n’avait même pas ralenti.

— Laisse, c’est sûrement celui du voisin. Il va retrouver son chemin.

— Mais il est coincé sous la pluie, tu vois bien qu’il tremble !

— Tina, on n’est pas là pour ça. On a un chantier qui nous attend.

La voiture s’était garée dans un crissement de gravier. Tina avait jailli dehors, mais la boule rousse avait détalé dans les hautes herbes. Évaporée. Restait juste la trace de ses pattes dans la gadoue.

La petite était rentrée dans la maison délabrée, et elle avait claqué la porte de la chambre qu’on lui avait attribuée — un réduit avec une lucarne et des toiles d’araignée. Elle s’était assise sur le matelas gonflable, toute droite, les bras croisés. Non, mais pour qui il se prenait ?

***

Les jours avaient filé dans le bruit des marteaux et l’odeur de la peinture. Isabelle avait pris le commandement du potager — « Je veux des tomates bio avant septembre » — et elle menait la bataille contre les chardons avec une énergie de guerrière. Marc s’était attaqué à la charpente. Tina, elle, était de corvée de portail.

Tous les matins, elle trempait son pinceau dans le pot de bleu paon — parce que c’était la couleur qu’elle avait choisie, plein de caractère, pas du marron déprimant — et elle attaquait une nouvelle planche. Et tous les soirs, elle remplissait ses poches de bouts de jambon chipés dans le frigo et elle s’éclipsait par la petite brèche au fond du verger.

Parce que le chiot roux était revenu. Il s’était trouvé une tanière de fortune sous des planches moisies derrière l’appentis. Il ne faisait pas de bruit, ne couinait pas. Il attendait. Quand il voyait Tina arriver, sa queue minuscule démarrait un balancier tellement frénétique que son arrière-train tout entier partait en va-et-vient.

— Hé, toi. T’as un nom ?

Le chiot avait penché la tête, les oreilles en triangle, l’œil noir et perplexe.

— Zéphyr, ça t’irait bien. T’as une tête à t’appeler Zéphyr, avec tes airs de renard maigrichon.

Zéphyr. Elle avait trouvé ça dans un livre de mythologie. Le vent d’ouest. Le vent qui rapproche de la mer. C’était joli et ça n’appartenait qu’à elle.

Il a bien fallu dix jours pour que son père les surprenne. Un soir, il est descendu à l’appentis chercher un niveau à bulle qu’il croyait avoir oublié là. Il a entendu des chuchotements, et il s’est figé derrière le muret.

— Tu vois, aujourd’hui c’est cordon bleu, avait murmuré Tina en posant les morceaux de poulet pané dans une vieille gamelle. Maman a fait du poulet, et Mamie Huguette dit toujours que le poulet ça rend le poil brillant.

— Tu nourris un chien errant ?

Tina avait sursauté. Marc se tenait là, adossé au mur de pierre. Il ne criait pas. C’était pire : il parlait d’une voix sourde, fatiguée.

— Il a faim.

— Tu lui donnes à manger, tu joues avec lui, et après ? Dans deux semaines on remballe tout et on rentre à Agen. Tu y as pensé, à ce qui se passe après ?

— On pourrait l’emmener.

— Non.

— Mais pourquoi tu détestes autant les chiens ? Je croyais que quand t’étais petit tu avais un chien, Papy m’a raconté. Il s’appelait Sultan. Tu l’adorais.

Marc avait fermé les yeux. Il avait serré la mâchoire.

— Justement.

— Justement quoi ?

— Sultan, c’est moi qui l’ai enterré. J’avais quatorze ans, Tina. Je l’ai trouvé au bord de la nationale, deux cents mètres avant la maison. Je l’ai porté sur deux kilomètres pour le ramener, et il est mort dans mes bras avant qu’on arrive chez le véto. Alors je sais, hein. Je sais que c’est des amis formidables, et je sais aussi que ça fait un mal de chien, sans mauvais jeu de mots, quand ils s’en vont.

Il s’était tu. Tina avait baissé les yeux vers le chiot qui mâchouillait sa croûte de fromage avec application, inconscient du drame en cours.

— Mais si on le laisse ici, à l’automne il sera mort de froid, ou écrasé par une voiture, avait-elle articulé posément, comme si elle s’adressait à un enfant un peu lent. Sultan, il a eu une belle vie avant, non ? Toi tu l’aimais. Alors il a eu de la chance. Lui, la chance qu’il a pour l’instant, c’est mes bouts de jambon. C’est pas une vie.

Marc n’avait rien répondu. Il était reparti vers la maison, les épaules voûtées, sans même prendre son niveau à bulle.

Le lendemain, la gamelle avait disparu. À sa place, un vieux plaid râpé plié en quatre sous l’auvent. Les nuits commençaient à fraîchir.

Tina n’avait rien dit. Elle avait fait semblant de n’avoir rien vu. Mais ce soir-là, elle avait raconté à Zéphyr, en lui grattant le ventre, que son père n’était pas un monstre. Juste un monsieur qui avait encore un trou dans le cœur, même après trente-cinq ans.

***

L’avant-dernier jour, Marc s’est attaqué à la grande façade côté route. Le crépi était gris de crasse, et il fallait tout poncer avant la première couche. Il est monté sur l’échafaudage à sept heures du mat’, le masque sur le nez, le casque antibruit sur les oreilles. Il a passé la journée entière dans un nuage de poussière de pierre.

Pendant ce temps, Tina a mis son plan à exécution. Elle a attiré Zéphyr jusqu’au coffre de la Mégane, a installé des coussins, une écuelle, un os en caoutchouc dégoté au marché de Monflanquin avec ses économies. Elle a tout calé pour qu’il ne soit pas balloté pendant le trajet.

— Je te présente pas mon père, c’est un ours, je te présente pas ma mère, elle suit l’ours, mais t’inquiète. Je te planque et une fois à la maison, ils oseront plus te jeter dehors. C’est ma technique.

La veille du départ, à minuit passé, elle s’est glissée hors de la chambre. La lune était pleine, immense sur la vallée. Elle a couru jusqu’à l’appentis, a soulevé le plaid… et le dessous était vide. Froid.

— Zéphyr ?

Rien. Le silence, juste le chant des criquets. Elle a refait le tour du verger, la gorge nouée, les mains tremblantes. Elle a inspecté le fossé, le chemin, le petit bois de noisetiers en contrebas. Rien. Pas une trace.

Elle n’a pas dormi de la nuit.

Aux premières lueurs de l’aube, elle est sortie sans bruit. La rosée mouillait ses chaussons, l’air sentait l’herbe coupée et la terre humide. Elle a marché jusqu’au portail, le cœur en guimauve brûlée.

C’est à ce moment-là que le portail a grincé. Et que Marc est apparu, une caisse à outils bancale dans les bras, le sourire flottant aux lèvres. Ce fichu sourire qui ne voulait rien dire de bon.

— Qu’est-ce que tu lui as fait ? a-t-elle crié.

Et maintenant elle pleurait pour de bon, des sanglots de petite fille qui a cru gagner et qui réalise qu’on l’a trahie. « Il l’a abandonné sur une aire d’autoroute », se disait-elle. « Il l’a donné à un voisin, à la fourrière, il l’a… »

— Mais rien, ma puce. Rien du tout.

— Pourquoi tu souris, alors ? T’es content ? T’es fier de toi, c’est ça ?

Marc a posé sa caisse à outils. Il s’est accroupi devant elle, les mains sur ses épaules. Il ne souriait plus. Il avait les yeux rouges — pollen, fatigue, ou autre chose.

— On est allés se promener. Tous les deux. Fallait bien qu’il apprenne à marcher en laisse avant d’habiter en ville.

— En laisse ?

Une petite langue râpeuse est venue lécher le mollet de Tina. Elle a baissé les yeux. Zéphyr était là, assis sagement, une laisse toute neuve — bleue, avec des os imprimés — accrochée à un collier en cuir.

— J’ai soudé une niche, cette nuit, a soufflé Marc. Devant l’atelier. Je te montrerai quand on rentrera.

Tina a regardé son père. Il avait des copeaux de bois dans les cheveux et une ampoule fraîche au creux de la paume droite. Il avait passé la dernière nuit à bricoler dans la remise, pendant qu’elle le croyait en train de dormir.

— Je lui ai refilé des bouts de rosette, a-t-il ajouté en se relevant, une main dans la poche. Mais je te préviens, les croquettes c’est toi qui t’en charges. Et le pipi dans le salon, pareil.

La porte de la fermette a claqué. Isabelle est apparue en peignoir, les cheveux en pétard, une tasse de café fumante à la main.

— Ah, vous êtes là tous les quatre. Marc, tu lui as dit ?

— Dit quoi ?

Isabelle a désigné le panier à chat en osier qu’elle avait posé la veille près de la cheminée.

— Je suis passée au refuge de Villeneuve. J’ai craqué pour une gouttière noire avec trois pattes et une oreille en moins. Elle arrive en milieu de matinée. Si on prend un chien, je prends un chat. C’est la règle.

Marc a éclaté de rire, un rire franc qu’on ne lui avait pas entendu depuis le début du chantier.

— Une famille de fous.

— Une famille nombreuse, a corrigé Tina en attrapant Zéphyr dans ses bras. Avec quatre pattes par personne.

Maintenant, la Mégane fait l’aller-retour Agen-Monflanquin tous les vendredis soir. Elle est pleine à craquer. Entre le sac de croquettes, la litière, le panier de Mistinguette le chat et la couverture râpée de Zéphyr, il faut jouer à Tetris pour caser les valises. Marc s’est remis à parler de Sultan. Il raconte des anecdotes qu’il n’avait jamais dites à personne, des histoires de bêtises monumentales et de baignades interdites dans le Lot. Tina l’écoute, le menton posé sur la tête de Zéphyr, qui ronfle doucement en rêvant sans doute de poulet pané.

La semaine dernière, Marc a commencé à creuser une mare au fond du verger. Pour les canards. Il paraît qu’Isabelle y pense depuis le printemps.

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