— Écoute, Lisa… c’est fini. N’en fais pas un drame.
Pierre avait lâché ça entre deux gorgées de café, le dos appuyé contre le plan de travail de la cuisine, comme s’il annonçait la météo. Lisa était restée figée devant l’évier, les mains sous l’eau glacée. Elle ne l’avait pas vu venir. Quinze ans de mariage, un déménagement de Lille à Paris pour sa carrière à lui, les premières années de galère dans un studio minuscule, et puis cette vie confortable qu’ils s’étaient construite à deux. Un matin de septembre, tout s’effondrait pour une histoire de « besoin d’air » avec une collègue de vingt-cinq ans.
— Une simple secrétaire, Lisa ! On ne va pas en faire un opéra.
Elle avait serré les dents. Une simple secrétaire. Le mot lui restait en travers de la gorge, comme une arête. Mais elle n’avait plus la force de se battre. Le soir même, Pierre avait pris sa veste et était parti dormir chez sa sœur, la laissant seule avec la vaisselle du dîner et le silence assourdissant du salon.
Deux mois de procédure, un partage des biens à l’amiable et cette sensation tenace que le sol se dérobait sous ses pieds. Lisa avait fini par jeter l’éponge. Elle avait décidé de quitter Paris pour retourner vivre à Marseille, sa ville natale, là où sa mère et sa sœur cadette pouvaient l’épauler. Un petit T2 près du Vieux-Port, avec un balcon minuscule. Loin de tout ce qui lui rappelait l’échec de son couple.
Le camion des déménageurs était déjà passé. Il ne restait plus qu’une question à régler : la chatte. Sojka. Un drôle de nom pour une drôle de bête — une petite chatte grise et rousse au regard doré, qu’ils avaient trouvée un soir de pluie, blottie sous une voiture. Pierre, qui avait des origines polonaises, l’avait baptisée ainsi parce que sa robe gris et roux évoquait le plumage d’un geai — *sojka*, dans la langue de sa grand-mère. Il l’adorait. Il lui parlait comme à une personne, lui achetait des croquettes hors de prix, la laissait dormir sur son oreiller. Quand Lisa avait évoqué le sujet, il l’avait prise dans ses bras, et la chatte s’était mise à ronronner en se frottant contre son torse.
— Écoute, un déménagement, c’est un stress énorme pour un animal. Ici, elle a ses habitudes.
Lisa avait hoché la tête. La gorge serrée, elle avait regardé Sojka. Ce jour-là, la chatte n’avait pas son air habituel. Elle ne quémandait pas de caresse. Elle était restée immobile sur le canapé, le dos tourné, et Lisa, en croisant son regard doré, avait senti une vague de honte lui serrer la poitrine. Elle s’en voulait, mais elle se persuadait que c’était la meilleure décision. Pierre aimait cette chatte. Il en prendrait soin. Elle, elle repartait à zéro.
Le trajet en TGV fut une longue rumination. Elle essayait de lire un roman, de regarder le paysage défiler derrière la vitre, mais elle ne voyait que le dos rond de Sojka.
Les premières semaines à Marseille furent un tourbillon de cartons, de peinture fraîche et de courses chez Castorama. Lisa s’étourdissait de tâches ménagères pour ne pas penser, mais le soir, en rentrant, elle tendait l’oreille. Pas de petit trot précipité sur le carrelage. Pas de frottement chaud contre ses chevilles. Le silence lui vrillait le ventre. Elle se couchait tard, fixait le plafond et se traitait de tous les noms.
Quatre mois passèrent. Elle n’avait pas donné de nouvelles à Pierre — à quoi bon appeler pour entendre la voix guillerette de sa nouvelle compagne à l’arrière-plan ? Mais un mercredi, sur un coup de tête, elle avait appelé sa fille, qui était restée à Paris pour ses études de graphisme.
— Maman… Papa m’a dit un truc. Sojka a disparu. Ça fait presque un mois.
Lisa avait raccroché, les doigts glacés. Cette nuit-là, elle ne ferma pas l’œil. Le lendemain matin, elle posa trois jours de congé, réserva un billet de train et se planta devant l’appartement de Pierre, à deux pas du canal Saint-Martin. C’est une fille à peine plus âgée que sa propre fille qui lui ouvrit. Brune, les dents blanches, le sourire carnassier.
— Je viens pour le chat, lâcha Lisa sans même saluer.
Pierre apparut dans l’encadrement, les traits creusés par la surprise. Il bafouilla une excuse. Disparue depuis bientôt un mois. Sortie, pas revenue.
— Tu l’as laissée sortir ? lâcha Lisa, la voix sourde. Tu sais qu’elle ne connaît rien dehors.
La jeune femme haussa les épaules, visiblement excédée. Pierre soupira.
— On a cherché partout. Les rues, les squares. Rien. Franchement, Lisa, tu es venue à Paris pour un chat ?
Lisa ne répondit pas. Elle descendit les escaliers mécaniquement. Elle se retrouva dans le métro, puis dans un bus, sans réfléchir, et refit le trajet jusqu’à leur ancien quartier, là où ils avaient vécu les dix plus belles années de leur vie. Elle erra dans les allées, les yeux rivés sur les bosquets. Puis elle aperçut une silhouette familière près du kiosque à journaux : madame Germain, leur ancienne voisine, en train de nourrir les pigeons.
— Lisa ! Quelle surprise !
La vieille dame lâcha ses miettes de pain. Ses yeux se plissèrent.
— Vous savez, ma petite, votre chatte… je l’ai vue l’autre soir. Enfin, une chatte qui lui ressemble. Une tricolore, maigre comme un clou. Elle traînait près des containers, mais elle est farouche. Je lui ai tendu du thon, elle a détalé.
Le cœur de Lisa bondit. Elle remercia la vieille dame d’une voix étranglée et se mit à quadriller le quartier. Elle sifflait, elle appelait « Sojka ! » d’une voix qui s’éraillait, se penchait sous les haies, soulevait les bâches. Une heure. Deux heures. Trois heures. Ses pieds la faisaient souffrir, ses collants étaient filés. Le jour déclinait, et elle n’avait rien vu. Elle finit par s’effondrer sur le banc public, la tête entre les mains, et les sanglots qu’elle retenait depuis des mois éclatèrent enfin. Elle pleurait sur elle, sur ces années gâchées, sur cette petite bête qu’elle avait trahie par faiblesse.
La nuit tombait quand elle releva la tête. Elle n’avait nulle part où aller, mais elle ne pouvait pas quitter ce quartier. Elle appela une ancienne collègue qui habitait encore à deux stations, se fit héberger pour la nuit, et passa au supermarché avant la fermeture. Elle acheta trois boîtes de thon, une petite couverture polaire, et se présenta dès l’aube du vendredi devant les containers.
Elle installa la couverture contre le mur, ouvrit une boîte de thon qu’elle posa à deux mètres, et s’assit dans l’ombre, silencieuse. Elle attendit. Le froid la mordait, le bruit des premiers camions-poubelles la faisait sursauter, mais elle ne bougea pas. Elle pensait à Sojka, aux nuits d’hiver qu’elle avait dû passer, à cette confiance qu’on avait brisée. Vers huit heures, alors que le jour se levait tout à fait, une ombre fluette se détacha de derrière le bac à verre. Une boule de poils sales, collés, indéfinissables. Un museau minuscule se leva, renifla l’air. Lisa murmura « Sojka », et la boule de poils se mit à courir vers elle, zigzaguant, comme si elle n’y croyait pas.
Lisa la cueillit au vol. La chatte enfouit sa tête dans le creux de son cou, plantant ses griffes dans le col de son manteau. Elle était légère, tremblante, squelettique. Lisa sentit le ronronnement avant de l’entendre, une vibration rauque et désespérée.
— Pardon, mon cœur… pardon…
Elle prit quelques minutes pour reprendre son souffle, puis elle attrapa son téléphone et composa le numéro de sa fille.
— Je l’ai retrouvée. Elle est vivante. Je te tiens au courant.
Le reste de la journée se passa en visites chez trois vétérinaires pour un bilan et un traitement d’urgence contre les parasites, puis dans une animalerie pour acheter une caisse de transport aux normes de la SNCF. Lisa dépensa une petite fortune sans même regarder les prix. Le surlendemain, Sojka, propre, soignée et repue, somnolait dans sa caisse à bord du train de 10h44 pour Marseille.
Quelque chose avait changé. Lisa ne se sentait plus vide.
Le train était bondé. Un homme d’une quarantaine d’années, la barbe poivre et sel et un bouquin de Modiano à la main, était assis près de la fenêtre. Il reluquait la caisse, un sourire en coin.
— Vous transportez un bagage très spécial, on dirait.
— Une réfugiée politique, répondit Lisa. Sauvée de justesse.
— J’ai toujours eu un faible pour les causes justes.
Il s’appelait Antoine. Il était architecte naval, divorcé lui aussi, et rentrait d’un chantier à La Rochelle pour rejoindre sa fille en garde alternée. Ils parlèrent pendant des heures. De la lumière de la Méditerranée, des marchés du Panier, et de cette étrange manie qu’ont les chats de retomber sur leurs pattes. Lisa riait, sans savoir pourquoi. Elle se surprit à refaire son chignon, les joues légèrement colorées.
À l’arrivée en gare Saint-Charles, Antoine insista pour porter la caisse et le sac de voyage.
— Et maintenant ? On fait quoi ? demanda-t-il avec une hésitation charmante.
— Si vous voulez, je peux vous offrir un café, proposa Lisa. Une manière de vous remercier pour le service.
— Juste un café ?
— Peut-être qu’au bout du troisième, on pourra parler d’autre chose.
Antoine éclata de rire. Dans sa caisse, Sojka poussa un miaulement sonore, comme pour donner son approbation.
Ce soir-là, Lisa s’installa sur son petit balcon marseillais, une tasse de café à la main. Sojka, roulée en boule sur ses genoux, ronronnait doucement en fixant la lumière dorée du port. Lisa caressa machinalement son pelage propre et pensa que, pour la première fois depuis longtemps, elle n’avait pas peur de ce qui viendrait.
