Le visiteur nocturne de ma fille

J’ai su qu’on avait frôlé le pire quand j’ai vu le gyrophare bleu balayer les volets du salon. Mais à ce moment-là, je n’avais pas encore compris que c’était à cause d’un bout de sparadrap taché de boue que ma gamine était allée poser sur une bestiole en cachette.

On habite une vieille bâtisse en pierre sèche, à deux pas des champs de lavande du plateau de Valensole. La nuit, le silence est tellement épais qu’on entend les chouettes se répondre d’une colline à l’autre. Ce mercredi de juillet, la chaleur ne voulait pas lâcher. Même passé dix heures du soir, la pierre des murs restait tiède. J’étais crevé. J’avais passé l’après-midi sous le camion à remplacer l’embrayage, et mes doigts sentaient encore le gazole malgré trois lavages.

Manon, huit ans, était bizarrement silencieuse pendant le dîner. D’habitude, il faut lui arracher les mots de la bouche pour savoir ce qu’elle a fait à l’école. Ce soir-là, elle a juste picoré dans son assiette de ratatouille, l’œil rivé sur l’escalier qui monte aux chambres. Ma femme, Cécile, lui a demandé deux fois si tout allait. « Oui maman. » Point. J’ai mis ça sur le compte de la rentrée scolaire, encore un peu fraîche.

On s’est couchés tôt. La petite avait filé dans sa chambre sitôt le dessert avalé — une pêche de notre verger qu’elle a à peine touchée.

Le bruit m’a arraché au sommeil vers deux heures du matin.

Un raclement sourd. Comme un meuble qu’on traîne sur le carrelage. Puis plus rien. Le mistral s’était levé et les branches du tilleul grattaient la gouttière, alors j’ai failli me rendormir. Et puis un feulement aigu a déchiré le couloir. Un sifflement agressif, puissant, interminable, qui venait d’en bas. Mon sang s’est glacé. J’ai repoussé le drap. Cécile s’est réveillée en sursaut.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

J’ai attrapé la grosse clé à bougie qui traînait dans le tiroir de la table de nuit — un réflexe de mécano — et j’ai entrouvert la porte de la chambre. Le palier du premier étage donnait sur la mezzanine, et de là, on voyait le carrelage ocre du rez-de-chaussée. La veilleuse de la cuisine était encore allumée, laissant deviner les contours des meubles.

Et là, en plein milieu du couloir, il y avait une ombre noire.

Un serpent. Un bon mètre et demi, les écailles qui luisaient dans la pénombre. La tête dressée, gueule ouverte sur deux crochets minuscules, il fixait la porte d’entrée. Le feulement s’amplifiait, la queue fouettait le sol en cadence.

J’ai hurlé à Cécile d’appeler la gendarmerie. Le 17, vite.

À l’instant où j’ai dévalé les marches, un choc sourd a ébranlé le battant de la porte. Quelqu’un essayait de l’enfoncer. J’ai vu le pêne en acier trembler dans la gâche. Le serpent, lui, n’a pas reculé d’un millimètre. Il tenait sa position, ondulant lentement, comme un ressort prêt à se détendre. Sa gueule s’ouvrait démesurément, et le sifflement crevait les tympans.

J’ai crié à travers la porte. « Tire-toi, la gendarmerie arrive ! »

Un juron étouffé, des pas précipités sur les graviers de l’allée. J’ai plaqué un œil au judas. Une silhouette massive en sweat à capuche qui cavalait vers la route, un pied-de-biche à la main. Il a escaladé le muret du jardin et a disparu derrière le bosquet de cyprès. J’ai allumé toutes les lumières extérieures. Le hameau, d’ordinaire si calme, s’agitait. Mon voisin Bernard, en marcel et lampe torche à la main, était déjà sur le chemin. « Là-bas ! Il file vers le canal ! »

Les gendarmes de Riez ont débarqué sept minutes plus tard. Deux véhicules. Pendant qu’une patrouille quadrillait le secteur, le brigadier-chef m’a posé les questions d’usage. Oui, j’avais vu l’individu. Un pied-de-biche. Non, je n’avais pas le sentiment qu’il s’agissait d’un gamin qui voulait chaparder dans le cabanon de jardin.

Et puis il a baissé les yeux.

Le serpent était toujours là. Il avait reculé contre la plinthe, à présent, lové sur lui-même. Sa tête reposait à plat sur les anneaux de son corps, épuisée. C’est à ce moment-là que j’ai vu le pansement. Un bandage de gaze blanche, maladroitement enroulé autour de son flanc, taché de brun et de rouille. Un pansement de gosse. Avec un petit morceau de sparadrap rose qui pendait sur le côté.

J’ai senti un vide immense dans ma poitrine.

Le brigadier s’est baissé pour l’examiner, et la bête n’a pas bougé. « C’est une couleuvre de Montpellier, m’sieur. Pas dangereuse pour l’homme. Celle-là, elle a pris un coup de bêche ou de débroussailleuse, vu la blessure. Mais qu’est-ce qu’elle fout chez vous ? »

Je me suis retourné. Manon était assise en haut de l’escalier, en chemise de nuit, les genoux serrés contre sa poitrine. Elle tremblait. Pas de peur — de chagrin. De ce chagrin silencieux qui précède l’aveu.

« C’est moi, papa. Je l’ai trouvée derrière le champ des Curniers, près du lavoir. Elle pouvait plus bouger. Je lui ai donné de l’eau et j’ai mis mon pansement. Je l’ai cachée dans la boîte en carton… sous mon lit. Pour la relâcher demain, je te jure… »

Elle n’a pas eu besoin de se justifier. J’ai tout compris. La boîte vide renversée dans sa chambre, le couvercle défait. La bête, sentant le danger, était sortie de sa torpeur et s’était traînée jusqu’en bas pour s’interposer. Et pour nous alerter.

Le brigadier a souri. Il a enlevé son képi, s’est accroupi devant Manon et lui a dit, calmement, qu’elle avait sans doute sauvé la vie de toute sa famille cette nuit. Que le type qu’ils venaient d’arrêter un peu plus loin, planqué sous le pont du canal, était un récidiviste qui écumait les fermes isolées. Violent. Chez le voisin à Puimoisson la semaine d’avant, il avait braqué un couple de retraités dans leur cuisine. Si on n’avait pas été réveillés à temps par le serpent, il aurait eu le temps de fracturer la serrure avant l’arrivée des gendarmes. La suite, je ne préfère même pas l’imaginer.

Je suis monté prendre Manon par la main, et on est redescendus ensemble. La couleuvre n’avait pas fui. Elle n’avait même pas bougé. Manon s’est approchée doucement, elle s’est accroupie à son tour, et elle a parlé à voix basse. Pas de larmes, juste une voix minuscule et pleine de gratitude. « Merci. Tu es libre, maintenant. Le monsieur dit que ta blessure va guérir. »

Comme si elle comprenait, la couleuvre a lentement déplié son corps. Elle a glissé sur le carrelage, s’est arrêtée une seconde près du seuil, la tête tournée vers l’enfant. Un filet de bave perlait au coin de sa gueule. Puis elle s’est fondue dans la nuit, derrière la jarre en terre cuite où Cécile fait pousser son romarin.

Le lendemain, j’ai changé le barillet de la serrure et fait poser deux détecteurs de mouvement. Bernard est passé avec une bouteille de rosé du coin, on a discuté jusque tard. Au village, l’histoire a circulé, enjolivée comme toujours. « La petite du garage qui cause aux serpents. » Ça me va. Ce qui compte, c’est qu’elle n’a jamais eu peur de ce qu’elle ignorait. Elle a juste vu une vie qui demandait de l’aide.

Je suis allé ranger le désordre dans sa chambre. La boîte en carton, le bol d’eau auquel personne n’avait touché, un roman de la bibliothèque rose ouvert sur la descente de lit. Sur la couverture écornée, j’ai vu une fine trainée de sable et de toutes petites écailles qui brillaient encore dans la lumière du matin. Je les ai balayées du plat de la main, puis j’ai refermé la porte.

Sur le chemin de l’école, deux jours plus tard, Manon m’a demandé si la couleuvre reviendrait. J’ai répondu que les bêtes sauvages ne reviennent pas, d’habitude. Mais en passant devant la haie de chênes verts qui borde le champ des Curniers, j’ai ralenti le fourgon sans le faire exprès, et j’ai jeté un coup d’œil entre les herbes hautes. Je crois que je cherchais un éclat de sparadrap rose.

On ne sait jamais.

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