Geneviève n’avait jamais aimé la cuisine de sa fille. Pas à cause des meubles, non. Le plan en chêne gris coûtait une fortune, Silvie le rappelait chaque fois qu’on y posait un verre sans dessous. C’était l’air qu’elle n’aimait pas. Un air chargé d’attente. Chaque dimanche, ils la faisaient venir de Valréas jusqu’à leur pavillon de Montélimar, et chaque dimanche, le dessert traînait jusqu’à ce que le couple échange un coup d’œil. Alors venait la requête.
Ce jour-là, Silvie avait préparé une daube. Elle allait et venait entre la gazinière et la table, le visage tendu. Laurent, son mari, se servait sans la regarder.
— Théo devrait rentrer plus tôt, annonça Silvie en coupant une tranche de pain. Il est resté à la fac pour un exposé.
Geneviève ne releva pas. Théo, vingt et un ans, une carrure de déménageur, passait plus de temps au coffee shop de la place de la Gare qu’en cours. Elle en était presque sûre. Mais dire les choses à sa fille aurait été aussi efficace que de parler au torchon suspendu au four.
Le portail électrique grinça. Laurent lâcha sa fourchette.
— Le voilà. Parfait.
Il se leva, s’essuya les mains sur son pantalon, geste qui déplaisait profondément à Geneviève. Théo entra, les écouteurs autour du cou, un sweat à capuche aux couleurs du club de rugby local.
— Salut tout le monde.
Il s’affala sur une chaise, le nez déjà sur son portable. Silvie l’observa avec adoration.
— Tu as faim ? Il reste de la daube. Une excellente daube.
— Mouais.
Le moment vint avec le fromage. Un picodon sec, que Laurent coupa en petits morceaux sans rien dire. Silvie remplit les verres de côtes-du-rhône, le sien à ras bord. Puis elle toussota.
— Maman… Laurent et moi, on voulait te parler.
Geneviève reposa sa cuillère.
— Je vous écoute.
Laurent planta ses coudes sur la table. Elle nota la trace de sauce au coin de la nappe.
— Voilà. Théo, il est temps qu’il prenne son envol. Pour ses stages, ses allers-retours à la fac, le bus, c’est devenu ingérable. Il lui faut une voiture.
— Une voiture, répéta Geneviève.
— Exactement, confirma Silvie. Une allemande, sérieuse. On a trouvé une Golf d’occasion, très faible kilométrage. Le propriétaire la vend parce qu’il part pour l’étranger. C’est une affaire à ne pas rater, ce genre d’opportunité n’attend pas.
Geneviève regarda son petit-fils. Il traçait des cercles avec son pouce sur l’écran, la mâchoire molle.
— Et le financement ? demanda-t-elle.
Silvie prit une inspiration.
— On est à découvert partout. Notre prêt pour la véranda, les traites de la cuisine… Laurent fait des journées de douze heures chez Peugeot, et moi, l’agence immobilière ne reprend pas. On ne peut pas emprunter un sou de plus.
Laurent prit le relais.
— On sait que tu as un livret, Geneviève. L’argent de la maison de vacances de ta mère, en Normandie. Tu n’y touches jamais.
Un camion de livraison passa dans la rue, faisant tinter les verres. Personne ne bougea. Théo releva les yeux, l’espace d’un instant, puis replongea dans ses notifications.
— Cet argent, commença Geneviève, tu sais très bien que…
— Cet argent dort, coupa Silvie. S’il dort, il meurt un peu plus chaque jour avec l’inflation. Alors que la voiture, c’est l’avenir de ton petit-fils. Sa liberté. On ne te demande pas un don, enfin, pas vraiment. Quand il aura son diplôme…
— Quel diplôme ? demanda Geneviève.
Le silence qui suivit n’eut rien de confortable. Théo se raidit. Silvie tourna brusquement la tête vers sa mère.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Geneviève prit une noix, la posa devant elle, la fit rouler du bout de l’index sur le plateau en chêne.
— Ton fils ne va plus à la fac, Silvie. Il a été exclu en février.
— N’importe quoi ! s’écria Silvie. Il part tous les matins !
— Il n’est même pas inscrit au second semestre. J’ai reçu un appel du secrétariat de l’IUT. La responsable cherchait à joindre les parents le jour du conseil de discipline. Comme Laurent change de numéro tous les six mois, ils ont fini par remonter jusqu’à moi.
Laurent s’était arrêté de mâcher. Il fixa son fils, un éclat dangereux au fond des pupilles.
— Théo ? c’est vrai ?
Le garçon tenta de hausser les épaules. Le mouvement mourut à mi-course.
— C’est un quiproquo, souffla-t-il. Les papiers ont été envoyés, y’a une erreur administrative…
— Il n’y a pas d’erreur, trancha Geneviève de sa voix égale. J’ai rencontré le directeur adjoint. Il m’a montré ton dossier.
Silvie s’accrocha au dossier de sa chaise, les jointures blanches.
— D’accord ! Bon, admettons. Il a fait une bêtise. Une mauvaise passe. C’est un gamin, maman. C’est justement pour ça qu’il a besoin d’un coup de pouce. La voiture, c’est un moteur pour rebondir ! Il pourra faire des livraisons, du transport…
— La voiture, l’interrompit Geneviève, il ne l’aura pas.
— Mais enfin…
— Il ne l’aura pas parce que mon livret est vide, Silvie. J’ai tout liquidé en mars.
La porte du four cliqueta, le métal se contractant en refroidissant. Silvie laissa échapper un petit bruit de gorge, comme si l’air ne passait plus.
— Comment ça, liquidé ?
Geneviève déplia lentement sa serviette et la posa près de son assiette.
— Ton fils n’a pas seulement abandonné les études. Il s’est endetté. Quatre organismes de crédit renouvelable. Sofinco, Cofidis, Cetelem… Les enveloppes s’accumulaient dans sa chambre à la résidence. Il les jetait sans les ouvrir. Les intérêts, eux, couraient.
Théo tenta de se lever. Laurent posa une main lourde sur son avant-bras.
— Assis.
— Les sociétés de recouvrement, poursuivit Geneviève, ont commencé à appeler. Devine quel numéro il leur avait donné comme référence ? Le mien. Deux mois durant, j’ai eu droit à des appels à six heures du matin, des menaces de saisie. J’ai payé, Silvie. J’ai payé jusqu’au dernier centime pour éviter l’humiliation d’un procès. Et j’ai payé pour qu’aucun huissier ne vienne frapper à sa porte. Ni à la vôtre.
Silvie recula d’un pas, heurta le plan de travail. Son coude fit trembler la cafetière.
— Tu as payé ses dettes avec cet argent ? sans nous consulter ?
— C’était mon livret.
— Cet argent était notre sécurité, souffla Laurent, la voix blanche.
Geneviève le regarda, puis ramena son regard sur sa fille.
— Non, dit-elle. C’était ma sécurité. Et après avoir réglé les dettes, il restait un peu.
Silvie s’accrocha à cette phrase comme à une branche en pleine crue.
— Tu vois ! Il en reste. On peut encore…
— Il n’y a plus rien, coupa Geneviève. J’ai acheté une masure dans la Drôme. Un village perché, avec une cour pavée et un figuier qui donne contre le mur du four à pain. Toit à refaire, fenêtres à changer, et une cheminée qui fume par tous les vents.
— Tu as acheté une ruine de pierres sèches, murmura Silvie, incrédule.
— J’ai acheté un endroit où personne ne viendra m’expliquer comment servir mon propre argent. Où je ne trouverai plus de relance au courrier, plus de demandes sur ma table, plus de dimanches à me préparer au coup de massue.
Théo, le menton bas, risqua une œillade vers sa grand-mère.
— Mamie, pour le téléphone… Les gars chez Orange m’ont coupé la ligne. J’peux même plus appeler pour postuler. Juste un petit billet ?
Geneviève coinça la fine anse de sa tasse entre son pouce et son index. La porcelaine était si vieille qu’on voyait la lumière au travers.
— Ton père te verse un salaire, maintenant. Porte-moi les sacs de ciment jusqu’au bout du chantier, et cet argent sera à toi.
Elle se leva. Récupéra son manteau sur le portemanteau de l’entrée, un imperméable beige qu’elle avait payé vingt euros au marché de Nyons. Silvie ne la raccompagna pas. Laurent avait lâché le bras de son fils et regardait par la fenêtre, les mâchoires crispées, le regard perdu vers les collines pelées.
En refermant la porte, Geneviève entendit un éclat de voix. Elle ne se retourna pas.
L’autorail pour Valréas partait à seize heures quarante-six. Elle s’assit sur un banc de la gare, face aux voies. Le mistral s’engouffrait sous la marquise, charriant une odeur de lavande et de diesel. Elle regarda les herbes hautes qui oscillaient entre les traverses, chassant des images simples : les poutres à poncer, les tomettes à laver au savon noir, l’ombre fraîche sous le figuier en plein mois d’août.
Pour la première fois depuis des années, elle n’avait plus peur du téléphone.
