Le parfum du piment brûlé

La première fois qu’Antoine a prononcé le mot « pause », je venais de passer trois heures à décaper le four. Un four qui n’avait même pas eu le temps de se salir depuis le départ de Mathis pour l’école d’architecture de Bordeaux.

— On a besoin de respirer, Sandrine. Retrouver qui on est en dehors des listes de courses et des déclarations d’impôts.

Il pliait des chemises dans sa valise rigide, celle qu’on avait achetée ensemble chez un maroquinier rue du Maréchal-Joffre, juste avant le premier confinement. Vingt-deux ans de mariage. Un fils qui venait tout juste de quitter la maison. Et moi qui pensais bêtement que la vie allait enfin commencer.

— Respirer où ? ai-je demandé, le torchon à la main.

— Chez Jérôme. Son appartement rue de Strasbourg est vide depuis que sa sœur est partie à Montréal. Juste quelques semaines. Pour faire le point.

Il n’a pas dit « je te quitte ». Les gens comme Antoine ne disent jamais ce genre de choses. Ils parlent de « sas de décompression », de « besoins non satisfaits », de « fatigue existentielle ». Des mots propres, bien repassés, qui ne laissent pas de traces sur le col de la conversation. Il m’a embrassée sur la tempe en partant, comme on salue une collègue de bureau un soir de pot de départ.

Pendant dix jours, j’ai fait ce qu’on attendait de moi. Du yoga au parc de la Gaudinière, du rangement dans le garage, deux soirées Netflix avec Magali, ma meilleure amie, qui me répétait : « Un homme de quarante-huit ans ne part pas vivre chez un copain pour méditer, Sandrine. Ouvre les yeux. »

Je les ai ouverts un vendredi soir.

J’avais préparé son plat préféré, un tajine d’agneau aux abricots, celui que sa mère lui faisait quand il était enfant. Je l’ai versé dans un plat en terre cuite, j’ai enfilé une robe bleue qu’il aimait autrefois, et j’ai pris le tramway jusqu’à la rue de Strasbourg. Le trajet dure douze minutes, je les ai passées à me répéter que j’étais ridicule, que Magali se trompait, qu’Antoine allait ouvrir la porte avec son sourire fatigué et que tout s’arrangerait.

L’immeuble était un bâtiment années trente aux boiseries sombres. Dans l’entrée, une odeur de cire d’abeille et de tabac froid. La porte de l’appartement 4B était entrouverte. De la musique filtrait, un truc électro-acoustique qu’Antoine n’aurait jamais écouté de lui-même. J’ai poussé le battant sans sonner.

Dans l’entrée, un manteau rouge que je ne connaissais pas, une écharpe en cachemire crème, et sur la console, un trousseau de clés avec un pompon rose en fourrure synthétique. Le genre d’objet qu’on achète à une ado, ou à une femme qui n’a jamais eu à s’inquiéter de ce que pensent les autres.

— Il y a quelqu’un ?

La musique s’est arrêtée. Une voix féminine, joyeuse, a lancé : « T’as déjà fini les bières, chéri ? »

Elle est apparue dans l’encadrement de la cuisine. Vingt-cinq ans peut-être, des cheveux châtain clair coupés au carré, un haut en soie vert d’eau rentré dans un jean slim. Pieds nus sur le parquet. À sa main droite, une cuillère en bois, à son poignet, un bracelet en perles que j’ai immédiatement reconnu. Notre fils Mathis l’avait fabriqué à l’école primaire pour la fête des mères. Antoine avait dû le prendre dans ma boîte à bijoux avant de partir.

Elle m’a dévisagée sans comprendre, puis son sourire s’est figé.

— Antoine ? a-t-elle appelé, la voix soudain plus aiguë. Y a une dame…

Il est arrivé du salon, une bouteille de Chinon à la main. Ses chaussettes dépareillées. Ce détail, juste ce détail, m’a fait plus mal que tout le reste. Cet homme que j’avais vu, des centaines de matins, enfiler des chaussettes parfaitement assorties avant d’aller travailler, et qui maintenant se permettait le luxe de l’imperfection chez une autre.

— Sandrine… Qu’est-ce que tu fais là ?

J’ai posé le plat à tajine sur la console, juste à côté des clés à pompon rose. J’ai soulevé le couvercle. La vapeur parfumée à la cannelle et au gingembre a envahi l’entrée.

— Je t’apportais à dîner. Mais je vois que tu n’es pas tout à fait seul pour faire le point.

Silence. La fille au carré a baissé les yeux. Lui, il a eu ce mouvement de la mâchoire que je connaissais par cœur, ce tic qui annonçait qu’il allait contre-attaquer.

— J’allais te le dire, de toute façon. On devait avoir cette conversation. Tu ne peux pas débarquer chez les gens sans prévenir, c’est n’importe quoi.

— Chez « les gens » ? C’est chez qui, Antoine ? Chez Jérôme ou chez… elle s’appelle comment ?

— Capucine, a-t-elle murmuré, comme si ça avait une quelconque importance.

Mon sang a fait un tour complet. Capucine. Le prénom de toutes les femmes qui n’ont jamais eu à négocier un prêt immobilier ni à poser un jour de congé pour un gamin fiévreux.

— Capucine. Ravie.

Le chien du voisin du dessous s’est mis à gratter contre la porte palière. Un bouledogue français qui devait sentir l’électricité dans l’air. Son maître l’a rappelé d’une voix étouffée.

Je n’ai pas crié. Je n’ai pas pleuré. J’ai juste repris le plat à tajine.

— Le bracelet, Antoine. Rends-le-moi.

Il a baissé les yeux sur son propre poignet, comme s’il découvrait qu’il portait un bijou volé.

— C’est Mathis qui me l’a offert. Pas toi.

Capucine a commencé à défaire l’attache, gênée, mais il l’a arrêtée d’un geste sec.

— Laisse. On en achètera un autre.

Je suis repartie avec mon plat tiède et le sentiment étrange que le sol se dérobait sous mes pieds. Dans la rue, un tramway a fait trembler les rails, et une averse s’est mise à tomber sans que je l’aie vue venir. Je me suis assise sur un banc, sous l’abribus, et j’ai mangé le tajine à la cuillère. Je n’avais plus faim, mais il fallait bien faire quelque chose avec ce vide qui prenait toute la place.

Le lendemain matin, j’ai appelé Mathis à Bordeaux. Je ne lui ai rien dit de Capucine, juste que son père et moi traversions une période compliquée. À l’autre bout du fil, un silence, puis sa voix, plus grave que dans mon souvenir : « Maman, le notaire de Mamie Berthe, tu te souviens de lui ? Il faut que tu l’appelles. »

Mamie Berthe. Ma grand-mère, qui m’avait légué son appartement de Saint-Denis vingt ans plus tôt, quand j’étais encore une jeune mariée pleine d’illusions. À l’époque, Antoine et moi avions vendu ce bien pour acheter notre maison de la rue de Budapest, une bâtisse de ville avec un magnolia dans la cour et une véranda qu’il avait lui-même dessinée. Sur l’acte, nous étions tous les deux. Mais dans les relevés bancaires que je conservais dans une pochette bleue au fond du placard, tous les mouvements de fonds étaient tracés.

Maître Le Guen, le notaire, m’a reçue le mardi suivant, dans son étude qui sentait le cuir et le café froid. Cheveux blancs, une cravate à motifs d’oiseaux, un bureau en acajou jonché de parapheurs. Il a sorti mes documents, les a étalés devant lui, et il a hoché la tête.

— Madame, votre époux peut prétendre à la moitié de la maison. Sauf si vous prouvez que l’apport initial provenait d’un héritage personnel. Ce que ces documents établissent très clairement.

Il a marqué une pause, ajusté ses lunettes.

— Maintenant, j’aimerais attirer votre attention sur autre chose. Vous m’avez dit qu’il était associé dans une entreprise de logistique, c’est bien cela ?

— Quinze pour cent des parts. Une affaire qu’il a montée avec son ami Jérôme.

— Parfait. Quinze pour cent d’une SARL acquise pendant le mariage, c’est un bien commun. Nous allons demander une expertise comptable. Et si votre mari a utilisé des fonds du ménage pour entretenir sa jeune amie — voyages, vêtements, loyer de l’appartement où il réside —, nous le ferons consigner comme une dilapidation du patrimoine commun.

Il a eu un geste étonnamment doux, presque paternel, pour ranger mes papiers dans la pochette.

— Vous n’êtes pas venue chercher une séparation, madame. Vous êtes venue chercher une reddition de comptes. Et nous allons l’obtenir.

Cinq mois de procédure. Cinq mois où Antoine a d’abord nié, puis accusé, puis supplié. Il m’envoyait des SMS au milieu de la nuit, des pavés lyriques sur « tout ce qu’on avait construit ensemble », des menaces à peine voilées, des promesses de repartir à zéro. Capucine, pendant ce temps, continuait de poster sur les réseaux sociaux des photos d’eux deux en terrasse, une coupe de champagne à la main, le bracelet en perles de Mathis toujours au poignet. Je ne sais pas ce qui était le plus pathétique : qu’elle le porte sans savoir, ou qu’il la laisse faire en sachant très bien d’où il venait.

L’expertise comptable, c’est un peu comme une colonoscopie pour une entreprise. Tout ressort. Les notes de restaurant à deux cents euros un mardi soir, alors qu’Antoine était censé habiter seul. Les deux week-ends à Biarritz payés avec la carte professionnelle. Le virement mensuel de mille euros qui atterrissait sur un compte épargne au nom de Capucine. Jérôme, l’ami fidèle, l’associé de toujours, a mal pris la publicité autour de leur affaire. Il a racheté les parts d’Antoine au prix le plus bas possible, histoire de limiter la casse. Leur amitié de trente ans s’est dissoute dans un conseil d’administration houleux, un matin de novembre, autour d’un café qui a refroidi sans que personne y touche.

Le jugement est tombé un mercredi. La maison de la rue de Budapest m’était attribuée en totalité, moyennant une soulte modique, la plus petite possible, que je pouvais régler en cinq ans sans bouger de chez moi. Antoine devait me rembourser la moitié des sommes dilapidées, soit trente-deux mille euros. Et pour couronner le tout, le tribunal ordonnait la vente de la résidence secondaire qu’on avait achetée ensemble à Guérande — un petit deux-pièces près des marais salants — avec partage inégal du produit de la vente, soixante-dix pour moi, trente pour lui.

Capucine l’a quitté le jour où il a signé la promesse de vente de la maison de Guérande. Je l’imagine, cette scène, sans l’avoir vue : lui, assis sur le canapé-lit de la rue de Strasbourg, le visage défait, les comptes à découvert, et elle, debout près de la porte, déjà ailleurs, son manteau rouge sur les épaules, ses perles au poignet. Elle a dû lui dire qu’elle était trop jeune pour s’encombrer d’un homme ruiné, ou quelque chose d’approchant. Quelque chose qu’il avait mérité.

Un an plus tard, jour pour jour.

Je suis assise sous la véranda de ma maison, celle que j’ai gardée. Le magnolia est en fleurs, un truc indécent de beauté, des pétales blancs et roses qui tombent sur la table en fer forgé. Mathis est venu pour le week-end depuis Bordeaux, il discute avec un homme dans le salon, un architecte paysagiste qui s’appelle Thomas. Je l’ai rencontré en octobre dernier, lors d’un chantier de réhabilitation d’un parc public, un projet sur lequel je travaille maintenant à plein temps. J’avais repris mes études pendant la procédure de divorce, une formation d’ingénieure en aménagement urbain. Quelque chose que je remettais à plus tard depuis vingt ans.

Thomas, c’est le genre d’homme qui remarque que vous avez changé de coupe de cheveux et qui ne dit rien, mais qui vous regarde avec une sorte d’étonnement neuf, comme s’il découvrait chaque matin une version améliorée de vous-même. Il est divorcé lui aussi, deux enfants adultes, une ex-femme restée en Provence. On a parlé quatre heures la première fois, et à aucun moment je n’ai senti que je devais me justifier d’exister.

On décide d’aller déjeuner au restaurant près des bords de l’Erdre, tous les trois. En sortant, je monte dans la voiture de Thomas, une vieille Peugeot 504 cabriolet qu’il retape lui-même. Il met le contact, une chanson de Bashung passe à la radio. Je tourne la tête vers le trottoir, machinalement.

Et je le vois.

Antoine.

Il marche seul, le long du quai, les mains enfoncées dans un blouson trop fin pour la saison. Ses cheveux ont blanchi, il s’est voûté, et il porte des chaussures de ville fatiguées, aux semelles usées sur un côté. Il ne regarde rien, ni les bateaux ni les passants. Il pousse devant lui un caddie de courses vide, comme s’il n’avait même plus la force de le porter. Il passe à deux mètres de la voiture sans me voir.

Mon cœur fait un soubresaut minuscule, un battement qui n’appartient plus à l’amour. Une espèce de pitié lointaine, diluée par le temps et la justice rendue.

Thomas pose sa main sur la mienne. Il n’a rien vu, rien compris, mais il a senti que quelque chose bougeait sous ma peau.

— Tout va bien, Sandrine ?

Le feu passe au vert. Mathis, à l’arrière, met ses écouteurs et se tourne vers la fenêtre.

— Tout va très bien, je réponds.

Je tourne la clé du contact. La voiture s’éloigne du quai. Je ne me retourne pas. Ce n’est plus de la colère, ni du triomphe. C’est cette chose rare, presque étrangère, qui ressemble à la certitude qu’on a fermé une porte pour de bon, et qu’on ne s’en portera que mieux.

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