Le mistral hurlait contre les volets quand j’ai surpris la conversation. Ce vent qui rend fou, qui énerve les nerfs et pousse les gens à dire ce qu’ils taisent depuis des mois.
J’étais rentrée plus tôt de l’école où je fais la comptabilité, avec un dossier de subventions qui sentait le sapin. Enfin, l’école, c’est un grand mot. Un groupe scolaire de quatre classes dans le quartier de La Capelette, à Marseille, où le bruit du périphérique se mêle aux cris de la récré. Depuis le confinement, je télétravaille trois jours par semaine, et ces trois jours-là, je les passe à la table de la cuisine, avec pour seule compagnie le frigo qui ronronne et la radio qui crachote du jazz sur France Musique.
Michel était dans le salon. Il venait de garer son Peugeot Partner, celui de l’artisan, avec les outils qui bringuebalent à l’arrière. Il est chauffagiste à son compte, spécialisé dans les chaudières à condensation. Un boulot où on sauve les gens du froid, c’est ce qu’il dit toujours. Sauf que pour sauver les autres, il faut être présent, et depuis trois ans, il est surtout présent chez les autres. Dépannages à 20 heures, devis le samedi matin, astreinte téléphonique le dimanche.
Je me suis arrêtée dans le couloir. Pas pour épier. Pour enlever mes chaussures, des ballerines fatiguées qui me serraient les pieds. Et la voix de mon père a surgi du haut-parleur.
Serge. Soixante-douze ans, retraité de la SNCF, un homme qui vouvoie ses enfants quand il est contrarié et qui tutoie son chien, un vieux labrador qui ne répond plus qu’au bruit du sachet de croquettes. Il appelle deux fois par semaine, le mardi pour prendre des nouvelles, le vendredi pour parler du RCT. On était jeudi.
« Je vais te dire une chose, Michel. Et je veux que tu m’écoutes sans m’interrompre. »
Sa voix était différente. Pas celle du vendredi. Celle du mardi, mais les mardis où il y a un problème.
« Josyane et moi, ta belle-mère et moi, on a failli se séparer en 93. À l’époque, vous étiez à peine des gamins, tu ne pouvais pas savoir. Moi je ne voyais rien. Je bossais, je ramenais l’argent, je tondais la pelouse. Josyane, je la croisais dans la cuisine. »
J’entendis Michel poser son verre. Un verre à pastis, je le sais, parce que c’est le seul qu’il utilise. Un Duralex. Il le remplit d’eau du robinet et le vide trois fois par jour sans jamais le laver vraiment. Un cercle de calcaire s’est formé au fond, comme un anneau de Saturne miniature.
« Un soir, continua mon père, je suis rentré du boulot. La porte était entrouverte, ce qui n’arrivait jamais. J’entre et je vois Josyane debout dans le couloir, avec son manteau. Elle fixait le mur. Et sur le mur, il y avait l’interrupteur. Un vieux Legrand en bakélite, tu sais, avec le petit voyant rouge. Le voyant était grillé depuis la Coupe du Monde 86. Elle fixait ce voyant éteint comme s’il lui annonçait la fin du monde. »
Serge marqua une pause. J’imaginais ma mère, Josyane, avec son manteau vert d’eau — un détail que Serge n’avait pas mentionné, mais que j’associais à elle depuis toujours, la couleur des vestes qu’elle portait sur les photos de mon enfance. Trente ans plus jeune, figée dans l’entrée de leur maison de Sainte-Marthe.
« Elle ne pleurait pas. Elle ne criait pas. Elle a juste dit : “Serge, cet interrupteur, je t’ai demandé de le changer il y a sept ans. Sept ans que je descends l’escalier dans le noir le matin. Sept ans. Aujourd’hui, je me suis rendue compte que ce n’est plus l’interrupteur que je ne supporte plus. C’est l’obscurité.” »
Mon père toussa. Un bruit de gorge, rauque, de fumeur repenti.
« Elle avait appelé un taxi. Il attendait en bas. Le moteur tournait. »
Le sang a déserté mes paumes. J’étais appuyée contre le mur du couloir, un mur en placo que Michel devait repeindre l’été dernier. Il est resté blanc cassé, avec la trace du cadre qu’on a décroché pour le peindre et qu’on n’a jamais remis. Le cadre est posé par terre, contre la plinthe. Il représente un champ de coquelicots. Léa avait sept ans quand elle l’a peint. Elle en a neuf aujourd’hui.
« Et comment tu l’as fait rester ? » La voix de Michel était blanche.
« Je me suis mis à genoux. Là, dans le couloir. J’ai ouvert le tiroir du meuble de l’entrée, celui avec les piles usagées, les punaises et le tournevis qui date de Mathusalem. J’ai changé l’interrupteur. Là, tout de suite, en manteau. Le taxi klaxonnait en bas. Je tremblais tellement que j’ai fait un court-jus, les plombs ont sauté. Je me suis retrouvé dans le noir absolu, avec le bruit du klaxon et le souffle de Josyane quelque part au-dessus de moi. »
Mon père se tut. Je n’entendais plus que le bourdonnement du frigo de la cuisine et, au loin, un scooter qui remontait la rue en pétaradant.
« Et puis la lumière est revenue. Le petit voyant rouge s’est allumé. Et Josyane m’a dit : “Ça fait du bien. De voir clair.” Je n’ai jamais su si elle parlait du couloir ou d’elle. »
J’avais la bouche sèche. Le couloir de notre appartement est une artère sombre qui relie les chambres au salon. Il y a une ampoule au plafond, une halogène à baïonnette. Ça fait des semaines qu’elle grésille avant de s’allumer. Des semaines que je dis à Michel : « Faudra la changer ». Et des semaines qu’il répond : « Oui, oui, t’inquiète, j’ai ça en tête. » La liste des choses qu’il a en tête est devenue une archive que personne ne classe plus.
Léa, notre fille, a eu neuf ans en mars. Elle est dyslexique. Le soir, moi, Sylvie, je lis les consignes des exercices à haute voix pendant que Michel vérifie ses factures sur un tableur. Enfin, vérifie, non. Il est assis à côté de son ordinateur et il zappe sur l’écran du téléphone, un œil sur un tuto de pêche en mer, un autre sur un mail de fournisseur. Je répète les phrases trois fois. Pour Léa. Mais aussi pour lui, qui ne lève même pas la tête quand sa fille bute sur le mot « pharaon ».
La semaine dernière, j’ai craqué. Pas pour l’ampoule. Pour tout. Pour le fait qu’il ne répondait pas quand je lui parlais, ou pire, qu’il répondait « ouais » sans avoir écouté. Pour les dîners pris debout devant le plan de travail. Pour la tendresse qu’on ne se donne plus, remplacée par des textos logistiques : « Prends du pain », « Léa a piscine », « Le plombier pour la chaudière du 12 a appelé ». Un jour, je lui ai écrit : « Le grille-pain est en panne. » Il a répondu : « Ok. » Ce n’est pas une vie, c’est un gestionnaire de tâches.
Ce fameux mardi, j’avais donc craqué. J’avais appelé Josyane. Pas pour me plaindre. Pour entendre une voix qui n’attendait rien de moi. Une voix qui connaissait ce vide. Josyane est la seule femme que je connais qui peut faire tenir une heure de conversation autour d’un pot de confiture de figues maison. Elle avait compris. Elle n’avait rien dit. Elle avait écouté ma respiration hachée, le bruit de la rue par la fenêtre ouverte, le calme de l’appartement trop grand.
Je pensais que ce secret était bien gardé. Josyane promet toujours. Mais un secret de famille, c’est comme le givre sur une vitre : ça tient jusqu’à ce que le soleil tape un peu fort. Serge avait dû trouver sa femme les yeux rouges devant son infusion de verveine. Il avait enquêté, à sa manière, en posant trois questions simples. Et Josyane avait parlé.
« Michel, tu m’écoutes ? »
« Oui, Serge. »
« Depuis combien de temps t’as pas regardé ta femme ? Pas pour vérifier qu’elle a payé la cantine. La regarder. Comme quand t’avais vingt ans et que t’étais assis en face d’elle sur la terrasse du bar de la plage, tu sais, celui à Cassis où les glaces sont hors de prix. »
Michel ne dit rien. Je retins mon souffle dans le couloir. Mes orteils se recroquevillaient sur le carrelage froid. Du carrelage imitation tomettes, celui qu’on pose dans les vieux appartements marseillais pour faire comme si on était encore dans les années cinquante. Il y a une fissure qui part de la porte d’entrée et qui file jusqu’à la cuisine. Une veine sombre. Quand je passe l’aspirateur, je passe toujours deux fois dessus, comme pour l’effacer. Elle ne s’efface pas.
« Je ne veux pas te faire la morale, Michel. J’ai failli perdre Josyane à cause d’un interrupteur. Toi, trouve ce qui fait clic chez vous. Trouve le bruit qui manque. Sinon, un jour, tu rentreras et Sylvie ne fixera pas le mur. Elle fixera la porte. Et elle l’aura franchie. »
Le clic. La fin de l’appel. Michel raccrocha le téléphone fixe. J’entendis le bruit du combiné qui se reposait sur la base. Et puis un grincement, celui de la chaise du bureau qu’on ne remonte jamais.
Je filai dans la chambre de Léa. Elle dessinait sur son petit bureau, une planche en pin posée sur deux tréteaux qui lui sert de coin à elle. Elle dessine comme elle respire. Ce soir-là, c’était un bateau. Mais un bateau à l’envers. La coque dans le ciel et les voiles en guise de quille.
« Tu trouves ça joli, Maman ? »
« C’est très beau, ma puce. C’est un monde nouveau. »
La poésie des enfants tombe souvent juste.
Michel dormit mal. Je le sentis aux draps. Il tirait sur la couette, se retournait, posait une paume fraîche sur ma hanche puis la retirait comme s’il s’était brûlé. À trois heures, il se leva. Je crus qu’il allait aux toilettes. Mais j’entendis un bruit métallique, celui du tiroir de l’entrée. Ce tiroir qui ne ferme pas bien, avec la vieille caisse à outils orange que son grand-père lui avait donnée. Puis le calme. Et un grésillement. Et un clac.
Une lumière orange filtra sous la porte. Le petit voyant du couloir. Un truc acheté chez Castorama il y a deux ans, resté dans sa boîte. L’ampoule ne grésillait plus.
Michel revint se coucher dans le noir, avec l’odeur de la poussière. Il mit son bras sous sa tête et fixa le plafond. « J’ai changé l’ampoule du couloir », souffla-t-il à la nuit. « Je sais », répondis-je. « Je t’ai entendue. Je sais aussi que tu as appelé Maman. »
Je ne dis rien. Le mistral secouait les fenêtres. Le volet de la chambre de Léa claquait un peu. Une fois. Puis plus rien.
Le lendemain matin était un samedi. Le marché de la Capelette battait son plein derrière l’église. D’habitude, le samedi, Michel part tôt pour un dépannage ou pour son footing le long du Jarret. Là, il était debout, pas rasé, avec sa vieille chemise à carreaux. Il avait préparé le petit déjeuner. Pas juste posé un paquet de biscottes. Un vrai petit déjeuner. Une baguette de chez le boulanger, celui qui fait la bonne croûte, du beurre demi-sel, du miel de lavande acheté sur le marché d’Apt. Les bols étaient sortis. Léa trempait sa tartine dans son chocolat chaud. Michel beurrait ses tartines à elle, sans vérifier son portable.
Quand je me suis assise, il m’a tendu un morceau de pain. « Il est un peu brûlé sur le dessous », dit-il. « Exactement comme tu l’aimes. »
Je le dévisageai. Pas un coup d’œil furtif. Une seconde. Deux. Trois. Il avait la marque de l’oreiller sur la joue droite. Ses traits étaient gonflés. Il me détaillait comme un navigateur lit une carte marine avant de prendre la mer. Intensément. Pour ne pas se perdre.
« Depuis quand tu sais que j’aime le pain brûlé ? »
« Depuis le jour où on a visité cet appartement. On est allés manger dans le snack en bas de la rue, et la tartine du croque-monsieur était carbonée. Tu as dit : “Enfin un endroit où ils savent le faire.” » Il haussa une épaule. « J’ai retenu. »
Je repensai à ce jour. Aux cartons. A l’odeur de la peinture fraîche. Aux fissures qu’on trouvait déjà mignonnes. Michel tenait un marteau et perçait des trous pour les cadres.
La journée s’écoula étrangement. Michel répara la chasse d’eau qui fuyait depuis des mois. Il fit des crêpes pour le goûter. Léa renversa le pot de sucre, on rit. Un petit rire nerveux, fragile, qui ne demande qu’à trouver sa place. Sur le frigo, Michel punaisa une vieille photo : nous deux, à Cassis, il y a dix ans. Les glaces hors de prix. Le vin de Bandol qu’on avait bu au goulot. Ma robe blanche.
Le soir, on a commandé des pizzas. Léa voulait voir un dessin animé. Michel a installé le canapé-lit dans le salon, et on s’est couchés là, tous les trois, en chaussettes, alors que la vaisselle trempait dans l’évier. Une anarchie douce.
Au moment où Léa s’endormait entre nous, Michel se pencha. Il déposa un baiser sur la tempe de sa fille. Puis il se releva un peu, par-dessus le corps de notre enfant endormie, et il fit le même geste vers moi. Ses lèvres gercées se posèrent sur mon front, juste à la racine des cheveux. Un baiser qui ne dit rien de spécial, qui ne s’excuse pas, qui ne promet pas la lune. Juste un baiser qui dit : je suis là, dans cette pièce, dans ce bordel, dans cette vie sans mode d’emploi.
La télé marchait encore, le son coupé. Une émission sur les fonds marins. La lumière bleutée de l’écran découpait sa silhouette. Je voyais la veine qui bat sur sa tempe.
La pizza refroidissait dans le four éteint. Le fromage avait figé. Il restait une olive noire au fond du carton, celle que personne ne veut parce qu’elle a des noyaux. Je pensai à l’interrupteur. Je pensai à Josyane avec son manteau vert d’eau et son taxi qui attendait en bas. Je pensai à ces instants où le monde repose sur un fil aussi fin que celui d’une ampoule à baïonnette.
Et je me suis endormie sans fermer les yeux.
Quelques jours plus tard, Josyane m’envoya un SMS : « Le mistral est tombé. Bon débarras. »
