Il y a des êtres que le monde a tellement écorchés qu’un jour ils décident d’en sortir pour de bon. Notre chats, par exemple, avait tiré un trait sur tout ce qui portait un nom, un collier ou une gamelle. C’était un matou gris, ni grand ni costaud, les oreilles en loques et l’œil aussi morne qu’un ciel de novembre en Normandie. Il avait un jour quitté la banlieue de Rouen après une énième raclée avec une bande de gouttière, et s’était enfoncé dans la forêt de Lyons sans se retourner.
Depuis, il vivait dans le creux d’un vieux chêne, à deux heures de trotte du moindre lampadaire. Pas de maître, pas de concurrent, pas d’aboiement. Il y avait les mulots, les campagnols, parfois un lapereau étourdi. Le silence, surtout. Un silence que le chat gris entretenait comme on entretient une blessure propre.
Un matin de mars, pourtant, quelque chose déchira cette paix. Un couinement aigu, presque humain, venu des fougères près du ruisseau. Le chat gris s’aplatit, museau en alerte. Il pensa d’abord à un oiseau blessé, mais l’odeur… une odeur de chien, tiède et laiteuse, qui lui hérissa le poil à rebrousse-poil. Il fallait fuir. Ses pattes étaient déjà tendues pour la détente quand il vit la chose : une boule rousse, grosse comme une pomme de pin, qui gisait entre les racines, les yeux à peine ouverts. Un chiot. Un bébé chien, là, en plein cœur de son domaine.
Le chat gris émit un feulement de dépit. *Bon sang, mais qu’est-ce que je fais là à le regarder.* Il s’approcha, prêt à détaler au moindre mouvement. Le chiot leva une patte molle et poussa un petit cri si misérable, si confiant, que le vieux matou se sentit stupide avec son dos rond et ses griffes sorties. Il renifla la bestiole, lui donna un coup de langue râpeuse sur le crâne. Le chiot cessa de gémir et se frotta contre lui. Le chat gris comprit à cet instant qu’il venait de commettre une monumentale idiotie.
Il traîna le machin jusqu’à sa tanière. La chose était lourde, chaude et maladroite. Le chat la fourra entre les feuilles mortes et sortit chasser en grommelant. La vie à deux commença ainsi, bancale et bruyante. Le chiot tétait les mousses, pleurait au milieu de la nuit, et le chat devait ramener double ration de viande : pour son ventre à lui, et pour ce tonneau sans fond qui ne pensait qu’à mâcher. Il grandit vite. Très vite. Bientôt, ses pattes devinrent de longues échasses, son poil roux prit des reflets gris d’acier, et ses crocs devinrent une plaisanterie d’un tout autre gabarit. Le chat lui apprit à se taire, à se fondre dans les fougères, à bondir sans prévenir. Ils chassaient à deux : le chat levait le gibier, le “chien” le rabattait d’une détente fantastique, un coup de mâchoire, et c’était plié. Le chat gris continuait de l’appeler “le chien” dans sa tête, comme on refuse de regarder une vérité trop gênante.
Deux années passèrent. L’animal était devenu une masse de muscles et de fourrure qui faisait trembler les biches et taire les renards. Le chat, lui, voyait toujours la boule rousse qui lui mordillait les oreilles et le suivait comme une ombre collante. Le soir, quand ils regagnaient le chêne, l’énorme bête se couchait lourdement contre le petit matou et lui donnait de grands coups de langue qui lui mouillaient tout le dos. Le chat feulait, crachait, lui envoyait une tape sur le museau. La bête couinait de plaisir, la queue battant le sol comme un balai.
Un mardi, le chat décida de redescendre vers la ville. Pas pour lui — il détestait le bruit, l’odeur d’essence, la peur viscérale des cris d’enfants. Mais le “chien” méritait bien un petit extra, une cochonnerie trouvée aux bennes du centre commercial qu’il n’avait jamais le temps de piller en forêt. Il laissa la bête endormie dans la tanière et fila par le chemin des ravins.
Il atteignit le parking de la zone industrielle de Val-de-Reuil au crépuscule. Une grande enfilade de conteneurs verts, des sacs éventrés, des odeurs grasses et sucrées. Le chat gris fouilla avec méthode, dénicha une carcasse de poulet à peine entamée, un reste de quiche. Il s’apprêtait à remonter par les palettes quand un grondement lui glaça les sangs.
En bas, entre les bennes, une meute de chiens errants s’était matérialisée. Cinq, six, sept bêtes efflanquées, les babines retroussées sur des crocs jaunis. Leur chef, un molosse au poil noir marqué de cicatrices, le fixait déjà, les yeux luisants de faim. Pas celle du ventre — celle du jeu, du sang. Le chat gris lâcha le poulet. Son cœur tapa contre ses côtes comme un poing dans un sac. Il bondit sur le conteneur le plus proche, griffa le métal, se reçut en haut, mais les chiens avaient déjà coupé toute retraite vers le talus. Il courut le long d’un mur, sauta sur une palette, roula derrière une benne. La meute se déploya en silence, experte. Ils l’encerclaient.
Le chat gris se retrouva coincé dans l’angle d’un vieux compresseur rouillé. Son flanc se soulevait comme un soufflet de forge. Il n’avait plus d’issue. Dans un coin de sa tête, une pensée idiote tournait en boucle : *le petit*. Le “chien”. La bête qui dormait dans le chêne et qui allait se réveiller, chercher, ne pas trouver, ne pas comprendre. À qui on n’avait jamais appris la ville, ni les voitures, ni la cruauté des hommes. Il allait crever seul, ce lourdaud, aussi perdu que le jour où le chat l’avait trouvé. Cette idée tordit le ventre du matou plus que la peur des crocs. Il redressa la tête et poussa un miaulement déchirant, un cri de gorge qu’il n’avait jamais sorti.
Les chiens bondirent.
L’ombre fondit sur eux sans un bruit. Le chat ne vit d’abord qu’une masse gris et roux, une déflagration de fourrure et de muscles qui percuta le meneur en pleine course. Le molosse noir fut soulevé du sol et projeté contre un conteneur avec un bruit de viande et d’os qui éclatent. La meute se retourna, confuse, et comprit dans le même instant ce que signifie tomber sur une créature qui n’a pas peur. Le “chien” n’était plus un chien. Il était une fureur silencieuse, un corps taillé pour tuer sans un aboiement. Ses crocs claquèrent sur la nuque d’un second chien, le secouèrent comme un chiffon, l’expédièrent rouler sur le bitume. Les autres détalèrent en jappant, poursuivis par cette chose qui ne ressemblait à rien de ce qu’ils connaissaient.
Le silence retomba. Quelques corps gisaient sur l’asphalte, immobiles. La bête se tourna vers le chat, la gueule barbouillée, les flancs haletants. Le matou, collé au compresseur, tremblait de la tête aux pattes. Il regarda ce mufle énorme, ces yeux dorés qui le fixaient avec une expression qu’il connaissait par cœur : l’inquiétude. L’inquiétude de celui qui a une seule personne au monde et qui vient de la retrouver.
Un grand coup de langue chaude lui balaya toute la figure. Le chat gris cligna des yeux, laissa échapper un petit râle indigné, puis il se colla, le front contre le museau poisseux de son “chien”. Un loup. Son loup. Le bébé qui lui léchait les oreilles deux ans plus tôt.
L’animal gémit doucement, un son rauque et cassé, et posa sa tête énorme contre le petit torse du matou. Ils restèrent ainsi, le temps que leurs cœurs descendent. Au-dessus d’eux, le halo d’un lampadaire se reflétait dans les flaques sales du parking. Le chat gris ferma les yeux. Il n’avait plus peur. Il n’avait plus faim. Il avait fait la plus grosse bêtise de sa vie, et c’était la seule chose qui comptait.
