# L’appartement de tante Odile

Le mug a heurté le plan de travail et le thé s'est répandu avant que j'aie compris ce qu'il venait de dire.

— Tu comptes vraiment jouer les égoïstes jusqu'au bout ?

Julien était debout devant le frigo, un verre d'eau à la main, comme s'il commentait l'achat d'un canapé trop cher. Pas l'appartement que ma tante Odile venait de me laisser en héritage, trois semaines après son enterrement à Angers.

— Égoïste ? Parce que je refuse de brader la seule chose que j'aie jamais possédée ?

— Fabien a trois gosses. Toi, un appart de plus, dont tu n'as même pas besoin. C'est pas compliqué de voir ce qui compte le plus.

J'ai pris un torchon, j'ai essuyé le plan de travail, lentement, pour avoir les mains occupées pendant que je réfléchissais. Je me suis dit que c'était le choc, la fatigue, que ça allait passer. Ça n'a fait que commencer.

Odile était la sœur de ma mère. Sans enfants, elle vivait seule dans un F3 du quartier Monplaisir, au troisième étage sans ascenseur. Rien de luxueux — un parquet qui craquait sous chaque pas, une plinthe décollée dans la cuisine, des meubles des années soixante-dix qu'elle refusait de changer. Mais c'était un chez-elle. Une certitude. Un truc que je n'avais jamais eu.

J'ai grandi dans un appartement où l'argent manquait tout le temps. Mon père est parti quand j'avais huit ans. Ma mère faisait des ménages le jour et cousait des ourlets le soir pour arrondir les fins de mois. J'ai appris très tôt une chose : une femme sans un endroit à elle dépend toujours de quelqu'un. Je m'étais juré de ne jamais vivre comme ça.

Avec Julien, on s'était installés dans son appartement à lui, acheté à crédit avant notre mariage. Même sans qu'il le dise, je sentais que ce n'était pas vraiment le mien. Dans les disputes, la phrase revenait, tantôt sérieuse, tantôt en apparence pour rire — mais ces mots-là, ça reste.

Après l'enterrement, ma belle-mère Chantal m'a appelée.

— Écoute, Camille, puisque la vie t'a donné ça, ce serait bien d'aider Fabien. Ils s'entassent dans leur location, les enfants grandissent, le loyer augmente sans arrêt. La famille, ça se serre les coudes.

— Chantal, je ne refuse d'aider personne. Mais je ne vais pas céder cet appartement pour trois fois rien. Je peux le louer, le vendre au prix du marché, le garder pour plus tard.

— Ah oui. Le sang de ta propre famille, ça compte moins que l'argent.

Le sang de ma famille ? Fabien était le frère de mon mari, pas le mien. Et ce n'était même pas une question de sympathie. Je connaissais leur histoire : Fabien changeait de boulot tous les deux ans, s'était lancé dans une affaire de food-truck avec un copain qui avait fini en dette de neuf mille euros, achetait du matériel à crédit qu'il ne remboursait jamais. Sa femme, Sarah, vivait sur les nerfs en permanence. Les enfants, oui, ça me faisait mal au cœur. Mais est-ce que ça voulait dire que je devais donner le patrimoine de ma tante parce que quelqu'un n'arrivait pas à se stabiliser ?

La pression a monté semaine après semaine. Les déjeuners du dimanche chez Chantal, à Trélazé, sont devenus des tribunaux de famille miniatures.

— Camille, toi tu es jeune, en bonne santé, tu te débrouilles, disait-elle en servant le gigot comme si elle prêchait. Eux, ils n'ont vraiment aucune solution.

— Ils ont une solution, ils veulent juste que quelqu'un la leur offre sur un plateau, j'ai répondu une fois. Toute la table s'est arrêtée de manger.

Le soir même, dans la voiture :

— Fabien et ta mère essaient de me faire craquer depuis des semaines, Julien.

— Peut-être qu'ils ont raison ! il a crié. Tu es assise sur un bien et tu joues la victime.

Un bien. Un F3 hérité d'une tante de soixante-quatorze ans était devenu, dans sa bouche, le symbole de ma cupidité.

Le pire, je l'ai appris par accident. Un soir, sur le balcon, je l'ai entendu parler à Fabien au téléphone. Ils pensaient que je dormais.

— Laisse-moi encore une semaine, disait-il, la voix basse. Elle va craquer. Elle finit toujours par lâcher.

Ce « toujours » m'a fait plus mal que tout le reste. Parce qu'il n'avait pas tort. Pendant des années, j'avais cédé. Noël chez sa mère plutôt que chez la mienne. Des prêts pour sa famille jamais remboursés. Des vacances annulées parce que « Fabien traverse une période difficile ». De petits renoncements qui, vus de l'extérieur, semblaient anodins, et qui, en moi, creusaient un vide.

Je ne me souviens plus exactement du moment où j'ai posé le mug — celui, ébréché, que ma tante m'avait offert un Noël, avec un chat peint dessus — et où j'ai dit, sans crier :

— Je ne rendrai pas cet appartement. Je ne le vendrai pas à moitié prix. Je ne le mettrai pas au nom de Fabien. Et j'aimerais que, pour une fois, tu sois de mon côté.

— Pour moi, c'est fini. Je ne veux pas vivre avec quelqu'un qui ne comprend pas ce qu'est une famille.

Je n'ai pas pleuré tout de suite, cette fois-là. Quelque chose en moi s'était durci.

Il est parti deux semaines plus tard. Il a pris ses vêtements, son ordinateur, la machine à café Nespresso qu'on avait payée à deux. Chantal a raconté à toute la famille que j'avais brisé mon mariage par cupidité. Sarah m'a écrit un message, un soir, disant qu'un jour je comprendrais ce que ça voulait dire se battre pour ses enfants. Je l'ai supprimé. Il m'est resté dans la tête des semaines.

Le divorce a été rapide, froid, presque administratif — six mois entre le dépôt du dossier et le jugement. Ce qui m'a fait le plus mal, ce n'était pas la séparation en soi. C'était de voir à quel point un homme avec qui j'avais vécu neuf ans pouvait me réduire à une tirelire munie d'un acte notarié.

Ce que je n'ai raconté à personne, pas même à ma mère sur le moment : trois mois après le divorce, Fabien a appelé directement. Pas Chantal, pas Julien par personne interposée — lui, en direct, un mardi soir vers vingt heures.

— Camille, je sais que c'est tendu entre nous, mais est-ce que tu pourrais au moins nous louer l'appartement à un tarif préférentiel ? On n'a plus vraiment de solution avec Julien qui…

Je l'ai laissé parler jusqu'au bout. Puis j'ai ouvert mon dossier sur l'ordinateur — celui où j'avais rassemblé, sur les conseils de ma notaire, tous les documents : l'acte de succession, le bail que j'avais fini par signer avec un couple d'infirmiers du CHU d'Angers, le nouveau compte bancaire ouvert au seul nom de Camille Vasseur. Sept cent quatre-vingts euros de loyer par mois, un contrat en bonne et due forme, une caution encaissée.

— Non, Fabien. L'appartement est loué depuis six semaines. Le bail est signé pour trois ans.

Silence à l'autre bout du fil. Puis un « d'accord » sec, et il a raccroché.

Aujourd'hui, je ne vis plus dans l'appartement de ma tante — je l'ai gardé comme un capital, pas comme un refuge. J'habite un petit studio du côté de la place Lorraine, que je paie avec le salaire de mon poste au service comptabilité d'une mutuelle, plus le loyer que je perçois chaque mois. Sur mon frigo, j'ai accroché une carte postale d'Odile, envoyée de Bretagne l'été avant sa mort. Elle y avait écrit, de son écriture penchée : « Une femme doit avoir quelque chose à elle, même petit. »

Sur le moment, j'avais trouvé ça presque excessif. Aujourd'hui, je sais qu'elle n'exagérait rien du tout.

Ça fait mal, encore, par moments — surtout les dimanches, quand j'entends par hasard qu'il y a un repas de famille chez Chantal. Mais je ne regrette pas d'avoir fini par dire non. Et de l'avoir dit avec un contrat de bail plutôt qu'avec des cris.

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