Un an auparavant, j’aurais ri si quelqu’un m’avait annoncé cela

Quand j’ai acheté un vélo d’occasion après soixante ans, ma fille s’est tapé le front du bout du doigt. Samedi dernier, j’ai parcouru quarante kilomètres jusqu’à un lac avec un groupe de femmes aussi «folles et vieilles» que moi. Hier, ma fille m’a appelée pour demander si elle pouvait venir avec nous dimanche.

Un an auparavant, j’aurais ri si quelqu’un m’avait annoncé cela. À l’époque, ma vie suivait toujours le même itinéraire: appartement, supermarché, cimetière, appartement.

Mon mari, André, était mort trois ans plus tôt d’un cancer du pancréas. Quatre mois s’étaient écoulés entre le diagnostic et la fin. Nous avions vécu ensemble pendant trente-huit ans.

La première année, notre fille Sophie venait presque tous les deux jours. Elle préparait des repas, faisait les courses et sortait les poubelles. La deuxième année, elle passait une fois par semaine. La troisième, elle téléphonait surtout.

Je ne lui en voulais pas. Elle avait deux enfants, un travail à la mairie et un mari souvent absent. Mais comprendre la vie des autres ne remplit pas les longues heures de l’après-midi.

J’avais travaillé comme couturière pendant quarante ans. André appelait ma pièce «le ministère des aiguilles». Après sa mort, j’avais couvert la machine à coudre et cessé de prendre des commandes.

Je vis l’annonce du vélo dans une boulangerie:

«Vélo de ville pour femme, peu utilisé, 120 euros.»

Pendant trois jours, le numéro resta sur ma table.

Finalement, j’appelai.

Le vélo était bleu foncé, avec un panier et une selle large. Le propriétaire expliqua que sa femme l’avait utilisé une seule fois avant de décider qu’elle préférait marcher.

Lorsque Sophie vit le vélo dans mon entrée, elle ouvrit de grands yeux.

— Maman, tu as soixante-deux ans.

— Je le sais. J’étais présente à chaque anniversaire.

— Tu vas tomber et te casser la hanche.

— Dans ce cas, j’appellerai les secours.

Les premières semaines, je roulai seulement autour de mon quartier. J’avais peur des voitures, des virages et des trottoirs. Le soir, mes jambes me faisaient souffrir.

Pourtant, chaque matin, je repartais.

D’abord jusqu’au parc. Puis le long de la rivière. Ensuite vers la campagne.

C’est là que je rencontrai Jeanne. Elle avait soixante-huit ans, un casque rouge et un sac rempli de sandwiches.

— Vous roulez seule?

— Pour le moment.

— Le dimanche, nous sommes six. Nous allons lentement, nous faisons beaucoup de pauses et personne ne cherche à prouver quoi que ce soit.

La première sortie faisait quinze kilomètres. Au huitième, j’étais certaine de ne jamais rentrer.

Jeanne, Mireille, Monique, Françoise et Nadine m’attendirent.

Lorsque je gravis une côte sans descendre, elles applaudirent.

Nous appelâmes notre groupe Les Roues Libres.

Chaque dimanche, nous allions plus loin. Nous parlions du veuvage, des divorces, des enfants trop protecteurs, des douleurs aux genoux et de tous ceux qui pensent qu’une femme de notre âge devrait rester prudente à la maison.

Sophie plaisantait:

— Encore une expédition avec tes vieilles folles?

— Trente-deux kilomètres la semaine dernière.

— Fais attention. S’il t’arrive quelque chose, je devrai tout organiser.

Cette phrase me blessa.

— Je ne fais pas du vélo pour te créer du travail.

— Je m’inquiète simplement.

Je le savais. Mais l’inquiétude peut devenir une cage très confortable.

Samedi dernier, nous avions prévu quarante kilomètres jusqu’à un lac. La veille, je préparai de l’eau, des sandwiches, une veste et une pompe.

Nous partîmes à sept heures.

La route traversait des bois, des champs et de petits villages. Au bord du lac, nous bûmes du café. Mireille avait apporté une tarte.

— L’année dernière, à cette heure-ci, j’étais sur mon canapé, dis-je.

— Maintenant, c’est lui qui attend ton retour, répondit Jeanne.

Les derniers kilomètres furent difficiles. Mes jambes brûlaient et mon dos protestait.

Le compteur indiquait 41,2 kilomètres.

J’envoyai une photo à Sophie.

Elle appela immédiatement.

— Tu as vraiment fait plus de quarante kilomètres?

— Oui.

— Et tu vas bien?

— Je suis fatiguée, pas fragile.

Elle resta silencieuse.

— Je ne suis pas montée sur un vélo depuis dix ans.

— Cela se voit.

— Est-ce que je peux venir dimanche?

Je pensai à son geste devant son front.

— Bien sûr. Mais nous n’attendons pas longtemps les jeunes.

Elle arriva dimanche sur un vélo emprunté. Elle portait un casque neuf et une tenue impeccable.

Après dix kilomètres, elle demanda quand nous ferions une pause. À la première côte, elle descendit.

Je ne me moquai pas.

Je roulai à côté d’elle.

Au lac, Sophie s’assit parmi les autres. Elle écouta leurs histoires: l’une avait commencé après un divorce, une autre après une opération, une troisième parce que ses enfants la trouvaient trop âgée pour voyager.

Plus tard, Sophie me dit:

— Maman, ici tu es différente.

— Comment?

— Plus légère. Comme si tu n’étais pas seulement ma mère ou la veuve de papa.

— Je ne suis pas seulement cela.

Sur le chemin du retour, elle roula près de moi.

— Je voudrais revenir la semaine prochaine.

— Achète d’abord ton propre vélo.

— J’ai déjà regardé des annonces.

À la maison, je retirai la housse de ma machine à coudre. Je fabriquai sept petites sacoches réfléchissantes.

Sur l’une, je brodai le prénom de Sophie.

Le vélo ne m’avait pas rendu André. Je continuais à aller au cimetière et certains soirs restaient silencieux.

Mais ma vie contenait désormais des chemins inconnus, un lac, des rires et six femmes qui m’attendaient le dimanche matin.

Un an auparavant, je pensais que vieillir signifiait simplement protéger ce qui me restait.

Aujourd’hui, je sais qu’on peut encore gagner quelque chose.

Pas la jeunesse.

Mais de l’espace, du souffle et le plaisir de voir sa propre fille essayer de vous rattraper dans une montée.

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