Je rentrais du travail en tram, ligne B, un vendredi soir. J'étais assis côté fenêtre, un podcast dans les oreilles, mais je ne l'écoutais pas — je pensais que j'allais encore devoir rester tard à l'atelier. Dehors il bruinait, les vitres étaient embuées, à l'arrêt Jean Jaurès une femme est montée. Pas vieille, la quarantaine peut-être, mais elle avait l'air d'avoir porté des cartons toute la journée : un sweat avec le logo d'une société de livraison, un sac de sport dans une main, un cabas Carrefour dans l'autre, d'où dépassait une branche de céleri.
Je me suis levé. J'ai retiré un écouteur.
— Je vous en prie, asseyez-vous.
Elle m'a regardé, puis la place côté fenêtre, et elle a dit assez fort pour que les gens à l'avant du tram se retournent :
— Et pourquoi vous me cédez votre place, à moi ?
Je suis resté figé. Un écouteur pendait à son fil, cognait contre ma veste.
— Parce que… vous aviez l'air fatiguée — j'ai dit, tout en sachant déjà que c'était la mauvaise réponse.
— J'ai l'air d'une vieille, c'est ça ? demanda-t-elle.
Le tram est devenu silencieux comme une église. Le moteur ronronnait, les essuie-glaces grinçaient, et moi je restais planté là avec ce cabas contre sa jambe, sentant mes oreilles, mon cou, même le poignet sous ma montre devenir écarlates.
— Non, je voulais juste… par politesse — j'ai terminé n'importe comment.
— Ben voyons, grommela-t-elle. Les jeunes, de nos jours. Soit personne ne cède sa place et on tient à peine à la barre. Soit on vous la cède de façon à vous vexer.
Mais elle s'est assise. Elle a posé le sac de sport sur ses genoux, le cabas entre ses pieds. Et elle a ajouté, pour tout le monde, pas pour moi :
— Je m'assois parce que j'ai les jambes en coton à force de monter des escaliers, pas parce que je suis vieille.
Je restais debout à côté, sans savoir où regarder. Le plafond ? La machine à composter ? Mon téléphone ? Le téléphone me semblait trop désinvolte, comme si je faisais semblant que rien ne s'était passé.
Derrière, une femme âgée avec un béret m'a touché le coude.
— Ne t'en fais pas, mon grand. T'as bien fait.
Et une autre, maigre, une canne à la main, a lancé assez fort :
— La prochaine fois, dis : « je descends au prochain arrêt ». Et descends. Même si c'est faux.
Alors tout le monde s'y est mis. D'abord un jeune avec une casquette TotalEnergies a pouffé. Puis une fille avec un gobelet de café en carton s'est mise à rire. Même la femme qui m'avait rembarré a secoué la tête et laissé échapper un petit reniflement. Quelqu'un derrière a lancé :
— Sérieux, « je descends au prochain » c'est la formule magique. Zéro vexation, zéro justification.
Le tram a fait un bond sur un aiguillage. Je me suis accroché à la barre en me disant que c'était absurde. Tu ne cèdes pas ta place, t'es un goujat. Tu la cèdes, tu insinues que quelqu'un tient à peine debout. Je me demandais comment faire pour que personne ne se sente vexé. Peut-être qu'effectivement il n'y avait que cette phrase : « je descends au prochain arrêt, prenez donc ma place ». Un mensonge, mais un mensonge charitable.
LE TRAM de la ligne B à Bordeaux a ceci de particulier qu'un vendredi après seize heures, tout le monde rentre du centre commercial, de la préfecture, de la pharmacie. Serrés comme des sardines. Je suis descendu aux Aubiers, et cette femme au béret est descendue juste derrière moi. Elle m'a retenu la porte, alors qu'elle n'y était pas obligée.
— Jeune homme, a-t-elle dit. Vous n'avez pas cédé votre place à cette femme à cause de son apparence.
— Je sais, j'ai répondu, alors que je ne savais rien du tout.
— Vous l'avez fait parce que vous avez vu qu'elle tenait à peine debout. Les gens ne regardent pas les jambes. Ils regardent ce qu'ils croient voir.
Je ne savais pas quoi répondre. Je suis resté sous l'abribus, devant les horaires, et elle s'est éloignée vers un immeuble avec du linge aux balcons. C'est là que j'ai compris une chose : on peut faire exactement ce qu'il faut, et perdre quand même. Il m'est resté un arrière-goût comme après un café froid — on a bu, mais l'estomac reste lourd.
Pendant une semaine j'ai repensé à cette scène. Sérieusement. Ma coiffeuse, avec qui je discute depuis trois ans qu'elle me coupe les cheveux, m'a dit en me rinçant la tête :
— C'est peut-être juste qu'elle avait une mauvaise journée et que tu l'as gênée. Tu cèdes ta place à une femme avec un cabas de courses, tu lui rappelles qu'elle a l'air épuisée. Si tu veux être gentil, sois gentil de façon à ce qu'elle n'ait pas à le commenter.
— C'est-à-dire comment ?
— Appelle un taxi avec un air important, dis que quelqu'un te suit, et fuis.
J'ai éclaté de rire. Mais il y avait quelque chose de vrai là-dedans. Parfois la seule chose à faire, c'est de disparaître avant que l'autre ne te mette dans une situation sans issue honorable.
Une semaine plus tard, on aurait dit le même jour : pluie, foule, vitres embuées. Je rentrais du travail, dans mon sac j'avais mon ordinateur portable et deux bocaux de cornichons de ma mère. Ne me demandez pas pourquoi des bocaux un vendredi. Ma mère avait appelé : viens les chercher, je t'en ai apporté, je suis en bas de chez toi. J'avais pris.
À l'arrêt Barrière du Médoc, la même femme est montée. Sans céleri cette fois, mais avec le même cabas. Les yeux fatigués, un prospectus mouillé sous le bras, les chaussures trempées. Elle m'a vu la première. Et avant que j'aie pu me lever — j'avais déjà commencé, remarquez, qu'est-ce que j'aurais fait, rester assis avec mes bocaux — elle a dit :
— Encore vous ?
— Je descends au prochain arrêt, j'ai lancé vite, parce que les vieilles dames aux bérets m'avaient gravé ça dans le crâne.
Et elle a éclaté de rire. Si franchement qu'elle en a toussé et a dû s'appuyer contre la vitre.
— Restez assis, a-t-elle dit. Ne descendez pas à cause de moi. Vous avez vos bocaux, ils vont finir par casser.
— Des cornichons, j'ai expliqué, comme si ça changeait quoi que ce soit.
— Eh bien restez assis avec vos cornichons. Moi je vais tenir debout. Aujourd'hui j'ai les jambes fatiguées à cause du repassage, pas des escaliers. Mais merci de vous être souvenu.
Je me suis rassis. J'ai posé mon sac sur mes genoux. La femme est restée debout à côté, et entre nous c'est devenu naturel. Pas comme la première fois. On a commencé à discuter. Elle s'appelait Chantal, travaillait à mi-temps au centre de tri de Bègles et arrondissait ses fins de mois en distribuant des prospectus. Parce que peu importe que son mari gagne sa vie à l'usine de meubles, le loyer de leur appartement à Bacalan bouffait la moitié de leur paie, et leur fils était parti étudier à Toulouse et demandait chaque mois de quoi recharger son forfait.
— Et vous ? demanda-t-elle.
— Technicien en climatisation. Julien.
— Bon, Julien, ne faites plus de scènes dans les trams, ça use les nerfs.
On a encore parlé une dizaine de minutes. Du fait qu'avant il y avait un trolleybus qui passait par les Chartrons, que les cannelés bordelais ce n'est pas la même chose que les gâteaux ordinaires, que le samedi au marché des Capucins on trouve des pommes pas chères pour faire une tarte. Une femme banale, honnête, aucune mégère. Simplement, ce premier jour-là, elle avait craqué parce qu'elle était épuisée, et ma politesse avait touché le point le plus sensible : la fierté d'une femme qui ne veut pas qu'on compte ses rides dans un tram.
Chantal est descendue à Bacalan, et j'ai remarqué qu'elle avait oublié sur son siège un petit portefeuille marron. Dedans : une carte d'identité, une carte bancaire, un ticket à gratter à deux euros et exactement 47 euros et 60 centimes. Pas d'adresse notée. Juste une photo d'identité datant de plusieurs années, où elle avait cent soucis de moins.
Le lendemain, je suis allé à l'adresse indiquée sur la carte d'identité. Parce qu'il faut le faire. Rendre ce qui n'est pas à soi.
LA MAISON rue Achard, troisième étage, une cage d'escalier à la peinture grise s'écaillant près de l'encadrement de la porte. Je sonne chez Chantal. Un homme en marcel et claquettes ouvre, une cigarette au coin de la bouche. Derrière lui, dans l'entrée, des cartons s'entassent, comme si quelqu'un préparait un départ.
— Vous cherchez qui ? demande-t-il.
— Madame Chantal. J'ai trouvé son portefeuille. Dans le tram.
L'homme retire sa cigarette, l'écrase entre ses doigts, la met dans sa poche.
— Chantal est au travail. Pourquoi vous êtes aussi honnête ?
— Et quoi, j'aurais dû le jeter dans la Garonne ?
Il n'a pas souri. Il m'a regardé lourdement, comme si mon honnêteté le dérangeait. Et j'ai compris : ce n'est pas un mari content qu'on rende sa carte d'identité à sa femme. C'est un mari qui compte chaque centime et pour qui 47,60 euros, ça compte quand même. Surtout quand dans les cartons il y a un grille-pain, une bouilloire et des verres emballés dans du papier journal, parce qu'on voit bien — un déménagement, ou pire.
— Elle n'est pas là, a-t-il répété.
— Alors je reviendrai ce soir.
— Vaut mieux pas. Je lui transmettrai.
— Non. — J'ai secoué la tête. — Je veux le lui donner en main propre.
C'est alors que j'ai entendu quelque chose qui m'a fait rester dans cette cage d'escalier plus longtemps que la décence ne l'exigeait. De la pièce, derrière la porte entrebâillée, venait une voix de femme. Je la reconnaissais. C'était Chantal. Sauf qu'elle n'était pas au travail. Elle était assise dans la pièce et parlait à quelqu'un au téléphone :
— Oui, demain je signe. Je dois rendre les clés avant quinze heures… Je ne sais pas ce qu'il va devenir. Ça fait quatre ans qu'on prend le café avec Bruno à la même table, comme si de rien n'était. Mais il m'a dit que si je ne partais pas, il me jetterait du pont d'Aquitaine.
Je suis resté figé, une main sur le chambranle. L'homme a poussé la porte pour la fermer, mais j'ai eu le temps de voir par l'entrebâillement : elle était assise à la table de la cuisine, devant elle un téléphone portable, à côté d'elle leur vieux teckel noir. Le chien me regardait de ses yeux globuleux, comme s'il savait exactement que je savais.
— Vous partez, ou j'appelle la police ? a demandé l'homme.
— Appelez donc, j'ai dit en sortant mon téléphone. Vous avez menacé votre femme de la jeter d'un pont. La police, ça pourrait servir.
Il a fait un pas vers moi, si près que j'ai senti l'odeur de sa cigarette sur ma veste. Il avait une tête de plus que moi, des épaules de déménageur de meubles d'usine, et moi je restais debout avec mon téléphone à la main, le doigt sur l'écran, prêt à composer le numéro. Il m'a attrapé la manche.
— Dégagez d'ici.
Je n'ai pas lâché le téléphone. J'ai dit seulement, en le regardant droit dans les yeux :
— Vous la jetez du pont, moi je filme et je l'apporte au commissariat de Bacalan. À vous de choisir.
Il a tenu ma manche encore une seconde, deux. Puis ses doigts se sont relâchés, comme si la force l'avait soudain quitté, et il a retiré sa main. Il s'est essuyé la bouche du revers de la main, a regardé vers la cuisine, où c'était silencieux.
Chantal est sortie de la cuisine, m'a vu et a d'abord blêmi. Puis l'homme lui a jeté une serviette.
— C'est ton amant, celui-là ?
— Quoi ? a-t-elle dit.
— J'ai trouvé votre portefeuille, j'ai expliqué, en le posant sur une étagère étroite à côté d'une tirelire rose portant l'inscription « pour les vacances ». Et par la même occasion, j'ai entendu ce que vous disiez au téléphone. Et je ne bougerai pas d'ici tant que je ne vous aurai pas dit une chose.
L'homme a eu un rire sec. Tout le monde sait faire ça, quand on sent que quelque chose nous échappe.
— Qu'est-ce que tu vas dire, connard ? a-t-il sifflé, mais sans plus faire le pas en avant, les mains enfoncées dans les poches de son survêtement.
J'ai regardé Chantal. Elle tenait cette serviette entre ses doigts et la tordait comme si quelqu'un vissait une vis directement dans son poignet.
— Madame Chantal, j'ai dit. Je sais comment je vous ai traitée dans le tram. Comme si vous étiez vieille, fatiguée, faible. Mais ça ne veut pas dire que vous devez laisser qui que ce soit vous faire croire que vous êtes faible. Signez les papiers, laissez ces cartons derrière vous. Et prenez le chien.
Chantal s'est approchée de moi, a pris le portefeuille, l'a ouvert et en a sorti le ticket à gratter à deux euros.
— C'était pour ça depuis le début ? a-t-elle demandé.
— Non. Pour la carte d'identité.
Elle a jeté le ticket par terre, juste devant le pied de son mari, chaussé de sa claquette, et a dit :
— Je pars. Et toi, Bruno, rends les clés avant quinze heures. Mais avant, donne au chien sa pâtée, parce que demain matin il vient avec moi à Toulouse.
L'homme a voulu dire quelque chose, mais Chantal ouvrait déjà l'armoire de l'entrée, jetait dans un sac les papiers avec la carte d'identité, une laisse, une pochette en plastique bleu. Elle ne pleurait pas. Moi non plus. En revanche le teckel s'est animé, comme s'il avait entendu le mot « pâtée », et s'est mis à remuer la queue si fort qu'elle cognait contre le meuble comme un tambour.
En bas, près de l'entrée, elle m'a tendu la main. Ses doigts étaient froids, mais sa poignée de main ferme comme celle d'un magasinier.
— Monsieur Julien, a-t-elle dit. Ce « je descends au prochain arrêt », c'était bien trouvé.
— Ce sont les vieilles dames aux bérets qui conseillent ça.
— Alors saluez ces vieilles dames de ma part.
Elle a sorti de son sac la tirelire « pour les vacances », en a tiré un billet de dix euros, me l'a mis dans la main.
— Pour l'essence. Parce que vous avez trouvé mon portefeuille et vous n'allez pas y perdre à cause des problèmes d'une famille qui n'est pas la vôtre.
Je n'ai pas eu le temps de refuser. Elle est montée dans un taxi qui venait justement d'arriver, parce qu'il s'est avéré que Chantal l'avait appelé un quart d'heure plus tôt. Je suis resté sur le trottoir avec mon billet de dix euros dans la main, à regarder la voiture tourner vers la place des Quinconces.
Le soir, j'ai reçu un SMS d'un numéro inconnu :
« Le teckel a eu sa pâtée. Moi mes valises. Ne cédez plus votre place à personne, ça rend les gens bizarres avec vous. »
J'ai répondu :
« La prochaine fois je dirai : je descends au prochain arrêt. »
Et elle :
« Et moi : je vous en prie, moi aussi je descends. »
J'ai rangé le téléphone dans ma poche, à côté du billet de dix euros, qui y traînait encore parce que je n'avais pas trouvé où le dépenser. Par la fenêtre, on entendait le bruit d'un tram qui passait — sans doute la même ligne B, sauf que maintenant elle était vide, sans aucune femme avec du céleri, sans portefeuille sur un siège, sans raison pour que quiconque cède sa place à qui que ce soit.
