Le petit Roman qui a dansé le tango à l’hôpital de Lyon

Je m'appelle Joséphine Aubert, infirmière au service de brûlologie de l'hôpital Édouard-Herriot, à Lyon. Vingt-deux ans que je fais ce métier, et je croyais avoir tout vu. Puis il y a eu Ilya.

Il est arrivé un matin de novembre, transféré depuis Kiev par un vol médicalisé après une frappe de missile sur un immeuble résidentiel — sa mère, Halyna, se trouvait avec lui dans la cage d'escalier quand tout s'est effondré. Elle n'a pas survécu. Lui avait huit ans, des brûlures sur 40 % du corps, une jambe fracturée en trois endroits, et il n'a pas ouvert les yeux pendant vingt-six jours.

Je me souviens du dossier posé sur mon chariot ce jour-là, du café que j'ai laissé refroidir sur le poste de soins parce qu'on venait de m'appeler en salle 4. Je n'ai pas eu le temps de le boire. Ça arrive tout le temps ici, personne n'en parle.

Les premières semaines, on ne savait pas s'il remarcherait. Le chirurgien, le docteur Lefebvre, parlait de greffes cutanées en série — sept, huit interventions, peut-être plus — et d'une rééducation qui durerait des mois. Ilya, lui, ne parlait presque pas. Il regardait le plafond, la perfusion, la fenêtre qui donnait sur le parking où les familles fumaient en cercle près des vélos en libre-service.

Ce qui m'a frappée, ce n'est pas sa souffrance — on en voit tous les jours dans ce service, des enfants qui hurlent pendant les pansements, des parents qui s'effondrent dans le couloir. Ce qui m'a frappée, c'est qu'au bout de trois semaines, il a demandé un cahier. Pas pour écrire. Pour dessiner des notes de musique. Il avait appris l'accordéon avant la guerre, m'a expliqué sa tante Oksana, arrivée de Varsovie pour s'occuper de lui — le seul membre de la famille encore en état de voyager.

Je passais parfois ma pause à côté de son lit, moins par devoir que parce que la salle de repos du personnel sentait toujours le café trop cuit et que je préférais l'odeur de désinfectant de sa chambre, allez savoir pourquoi. Un soir, il m'a demandé si je connaissais une chanson française. Je lui ai fredonné un vieux truc que ma grand-mère chantait, faux comme une casserole. Il a ri. La première fois en cinq semaines, selon les infirmières de nuit.

La rééducation a commencé en janvier. Les kinésithérapeutes travaillaient sa jambe pendant que les brûlures continuaient de tirer la peau à chaque mouvement. Il portait ce vêtement compressif couleur chair, cette combinaison qu'on donne aux grands brûlés pour empêcher les cicatrices de se rétracter — un truc que les enfants détestent en général, parce que ça gratte, ça serre, ça leur rappelle chaque seconde ce qu'ils ont perdu. Ilya, lui, l'appelait son « armure ».

Neuf mois après son arrivée, un mercredi, Oksana est venue me trouver dans le couloir. Elle m'a dit qu'un studio de danse du 6e arrondissement, près du parc de la Tête d'Or, avait accepté de donner des cours gratuits à Ilya une fois par semaine, sur recommandation du service social de l'hôpital. Elle voulait savoir si on pouvait organiser une sortie encadrée. J'ai dit oui avant même d'en parler au cadre de santé.

Le jour où il est revenu nous montrer ce qu'il avait appris, c'était un samedi de printemps, dans le hall d'accueil transformé pour l'occasion — quelqu'un avait apporté une petite enceinte Bluetooth, quelqu'un d'autre des chaises pliantes empruntées à la cafétéria. Ilya portait son vêtement compressif sous une chemise blanche un peu trop grande, la jambe encore raide, et il a dansé un tango avec une monitrice du studio. Pas parfait. Un temps de retard sur la musique, une hésitation sur le pivot. Mais debout, le dos droit, sur la jambe qu'on avait crue perdue.

Je n'ai pas pleuré tout de suite. J'ai attendu d'être repartie vers le poste de soins, mon café encore froid de la veille toujours là où je l'avais laissé, et c'est là que ça m'est tombé dessus. Pas pour lui, en fait. Pour Oksana, debout contre le mur, qui filmait avec son téléphone les mains tremblantes, en essayant de ne pas faire bouger l'image pour que quelqu'un, quelque part, puisse voir ça un jour.

Ilya est sorti du service deux mois plus tard. Il continue le suivi en ambulatoire, une fois par mois, et d'après ce qu'on m'a dit, il a intégré un petit groupe d'accordéon près de chez sa tante. Je ne sais pas ce qu'il adviendra de lui, de sa jambe, de tout ce qu'il porte encore sous cette chemise blanche. Ce que je sais, c'est qu'il a dansé dans ce hall, devant des infirmières en blouse et des chaises de cafétéria, et que personne dans la pièce n'a réussi à garder les yeux secs.

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