— Mireille ! Ton chat, il est coincé sur le pylône, au bout de la rue !
Colette avait traversé la rue des Lilas en pantoufles, sans même prendre le temps d'enfiler son gilet. Le vent de novembre soufflait fort ce matin-là, et à Bressuire, en cette saison, il gelait déjà les flaques devant les maisons.
— Quel pylône ? De quoi tu parles ?
— Grelot. Ton matou. Il est là-haut, sur le poteau électrique, à côté de chez les Fournier.
Mireille avait posé son balai contre le tilleul du jardin et s'était approchée du portail, l'air presque agacée. Elle avait laissé sortir Grelot vers sept heures, comme tous les matins, pendant qu'elle préparait son café. Depuis, plus de nouvelles. « Il aura filé chez la voisine du bout, pour chaparder des croquettes », avait-elle pensé sans s'inquiéter davantage.
— Tu es sûre que ce n'est pas un chat errant ? Grelot ne grimpe jamais aussi haut.
— Viens voir, tu vas comprendre.
Mireille avait fermé le col de sa veste, ajusté son bonnet de laine, et suivi Colette d'un pas encore hésitant, sans vraiment croire à ce qui l'attendait. Arrivées au pied du pylône, elle avait dû se rendre à l'évidence : là-haut, à une dizaine de mètres, une masse grise et blanche pendait, agrippée à un vieux support en fer forgé — les restes rouillés d'un ancien nichoir à martinets, cloué là des années plus tôt par un habitant du quartier. Grelot avait dû grimper le long d'un fourreau de gaine électrique resté à nu contre le bois, puis s'était retrouvé le poitrail coincé entre deux barres métalliques tordues par la rouille.
— Grelot, descends de là tout de suite ! Qu'est-ce que tu fabriques ?
Colette avait secoué la tête, presque scandalisée.
— Enfin, Mireille, il ne peut pas descendre tout seul, tu vois bien qu'il est pris.
Comme pour confirmer, le chat avait poussé un miaulement plaintif, un son étouffé qui portait loin dans l'air froid.
— Bon, on fait quoi, alors ?
À ce moment, Bertrand, le facteur du quartier, était passé au coin de la rue avec sa camionnette jaune. Mireille l'avait hélé et lui avait demandé de grimper récupérer l'animal. L'homme avait levé les yeux, était resté planté là un bon moment, puis avait fini par répondre :
— Ah non, moi je ne touche pas à ça. C'est un poteau EDF, il y a des câbles à côté du nichoir. Je ne tiens pas à finir grillé pour un chat.
— Il faut appeler ENEDIS, avait suggéré Colette, sans quitter Grelot des yeux.
— Le mien est déchargé depuis hier soir, avait soufflé Mireille en tapotant la poche vide de sa veste. Je l'ai laissé sur le chargeur, dans la cuisine, il ne s'allume même plus.
Elle avait tenté d'appeler l'animal une dernière fois : « Grelot, viens, je ne te gronderai pas, promis, descends mon grand. » Le chat avait essayé de se débattre, mais ses pattes arrière s'agitaient à peine, comme engourdies, et il avait recommencé à miauler, d'une voix si misérable que Colette en avait senti sa gorge se serrer.
Elle avait sorti son téléphone de la poche de son manteau et composé le numéro d'ENEDIS, qu'elle gardait toujours en mémoire depuis la dernière coupure de courant.
— Bonjour, on a un chat coincé en haut d'un poteau électrique, chez nous.
— Et alors ?
— Comment ça, et alors ? Il faut le décrocher, il va mourir de froid, il fait moins deux ce matin.
— Madame, appelez les pompiers. Nous, on ne s'occupe pas de ça.
Colette avait alors composé le 18. Là encore, refus poli : « On intervient pour les personnes, pas pour les animaux, madame. Vous pouvez essayer une association. »
« Il faudrait que je grimpe moi-même là-dessus pour qu'on daigne bouger », avait pensé Colette, prête à tout pour sauver la pauvre bête. Mais en levant à nouveau les yeux vers le sommet du pylône, elle avait soupiré : impossible, bien sûr.
— Alors, qu'est-ce qu'on fait ? avait demandé Mireille. Il finira peut-être par descendre tout seul, quand il aura vraiment froid ?
— Quand il aura vraiment froid, il sera mort ! avait rétorqué Colette, déjà en train de fouiller ses contacts.
— Et sinon, on reste plantées là ?
— Ah, voilà, je l'ai !
Colette avait vaguement le souvenir d'une publicité vue à la télévision, l'année passée, pour une association de sauvetage animalier près de Niort. Elle avait pris soin de noter le numéro, au cas où.
— Mais c'est à Niort, ça, non ? C'est loin.
— Oui, mais ils se déplacent dans les environs. On n'est qu'à vingt-cinq kilomètres.
Après quelques sonneries, une voix d'homme, posée et chaleureuse, avait répondu :
— Association Faune Secours, bonjour. Que se passe-t-il ?
— On a un chat pris au piège sur un poteau électrique, il n'arrive pas à redescendre. Est-ce que vous pourriez envoyer quelqu'un ? On est du côté de Bressuire, pas à Niort même.
— Je travaille seul en ce moment, mais si ce n'est pas trop loin, je peux venir. Dans un rayon de trente kilomètres, l'intervention est facturée quatre-vingts euros.
Colette avait accepté sans hésiter, expliqué l'itinéraire, puis s'était tournée vers sa voisine, radieuse :
— Il arrive ! Un vrai sauveteur !
— Dieu merci, avait répondu Mireille, avant de reprendre ses appels au chat, espérant encore le voir redescendre de son propre chef.
Trois quarts d'heure plus tard, un utilitaire blanc, une Renault Kangoo cabossée à l'arrière, s'était garé le long du trottoir. Un jeune homme en était descendu, la trentaine, une combinaison de travail sur le dos.
— Bonjour, Julien Ferrand, je suis de l'association. Il est où, votre chat ?
— Bonjour, avait répondu Colette en pointant le doigt vers le haut.
— Ah, quand même, avait-il lâché, surpris. Comment il a fait pour se retrouver là ?
— Excusez-moi, mais vous êtes venu discuter ou pour travailler ? avait coupé Mireille, agacée, transie de froid depuis presque une heure.
Julien n'avait pas relevé. Il était retourné vers son fourgon, avait examiné une dernière fois le pylône, puis sorti son matériel du coffre : baudrier, mousquetons, gants isolants.
Une fois hissé tout en haut, il avait enfilé des gants épais et tenté de dégager l'animal du vieux nichoir rouillé.
— N'aie pas peur, je vais te sortir de là, avait-il murmuré au chat en lui grattant doucement sous le menton.
Grelot semblait s'être calmé, presque confiant. Mais quoi qu'il tente, rien n'y faisait : le félin était réellement pris au piège, une barre de fer rentrée profondément entre deux côtes.
— Alors, ça avance là-haut ? avait crié Mireille, impatiente. On ne pourrait pas faire plus vite ?
Colette n'avait cessé de la reprendre : « Arrête de crier comme ça, tu ne vois pas qu'il travaille ? »
— En fait, avait fini par expliquer Julien depuis son perchoir, sans interrompre ses efforts, votre chat a la cage thoracique coincée entre deux barreaux du nichoir, et la rouille a soudé le tout, ça ne veut pas bouger d'un millimètre.
Julien avait déjà sauvé beaucoup d'animaux dans sa carrière, mais jamais dans une configuration pareille. Le chat noir et blanc continuait de miauler faiblement pendant que le jeune homme s'acharnait, en vain, depuis presque quarante minutes, à la pince et à la lime. Au moment où Mireille, Colette et Julien lui-même commençaient à perdre espoir, une des barres avait fini par céder d'un coup sec.
Grelot s'était retrouvé entre ses mains, complètement docile — épuisé par cette matinée d'épreuves et par l'effort de s'être débattu si longtemps. Julien l'avait glissé dans un sac de transport prévu à cet effet, puis avait entamé sa descente.
— Voilà, c'est bon, ne vous inquiétez pas ! Il est sauvé, votre matou. Mais évitez de le laisser sortir sans surveillance à l'avenir, c'est dangereux par ici avec tous ces poteaux.
Une fois au sol, il avait ressorti le chat de la sacoche, l'avait posé avec précaution sur ses genoux, une main sous le poitrail.
— Pourquoi il est si mou, il ne bouge presque plus les pattes arrière ? avait demandé Mireille, le front plissé. Vous ne lui avez rien fait, au moins ?
— Il s'est débattu longtemps contre ce fer, avait répondu Julien en palpant délicatement les pattes arrière du chat, qui n'avait pas tressailli. Je ne sens rien de cassé, mais il faut absolument l'emmener chez le vétérinaire aujourd'hui, pour une radio. Ça peut être juste des muscles engourdis par la position, ou quelque chose de plus sérieux. Ne traînez pas.
— Merci infiniment ! s'était exclamée Colette.
— C'est normal. Comme convenu, ça fait quatre-vingts euros, avait ajouté Julien en tendant le chat à sa propriétaire.
— Comment ça ? Quels quatre-vingts euros ?
— Enfin, Mireille, qu'est-ce qui te prend ? avait lâché Colette, écarlate de honte, ne s'attendant pas du tout à une telle réaction de sa voisine. Ce monsieur a pris des risques, il a sauvé ton chat sur un poteau électrique !
Mireille avait attrapé Grelot et l'avait serré contre elle.
— Moi, je n'ai appelé personne, je n'ai rien demandé à personne. Non mais franchement, réclamer quatre-vingts euros pour un déplacement ! Vous n'avez aucune honte, jeune homme.
Sur ces mots, elle avait tourné les talons et regagné sa maison sans un regard en arrière. Julien et Colette étaient restés plantés là, silencieux, à la regarder s'éloigner.
— Bon, ça arrive, avait fini par dire le jeune homme en rangeant son matériel dans le coffre. L'essentiel, c'est que le chat soit sauvé.
— Excusez-la, je vous en prie, avait bredouillé Colette, gênée. Je ne comprends même pas comment on peut ne pas remercier quelqu'un qui vient de sauver la vie de son animal. Vous savez quoi ? Venez, je vous offre un café. Vous devez être frigorifié.
Julien n'avait pas décliné — il avait effectivement les mains gelées, malgré ses gants.
Attablée avec lui dans sa cuisine, devant deux tasses fumantes et une odeur de café qui envahissait la pièce, Colette s'était de nouveau excusée pour l'attitude de sa voisine :
— Je ne sais pas ce qui lui a pris. Vous l'avez littéralement ramené des bras de la mort, ce chat.
— Il y a de tout, dans la vie. Moi, j'aime aider les animaux, je le ferais gratuitement si je pouvais. Mais il faut bien payer l'essence, le matériel, l'assurance du véhicule…
— Je comprends, je comprends… Vous savez quoi, attendez.
Colette s'était levée, avait ouvert le tiroir du buffet, sous la photo de son mari disparu deux ans plus tôt, et en avait sorti un billet de cinquante euros et deux pièces de vingt.
— Tenez, prenez ça.
— Non, ce n'est pas nécessaire.
— Si, prenez, j'insiste.
Elle avait fini par glisser l'argent dans la main de Julien, malgré sa résistance polie.
— Merci, avait-il dit, un peu gêné.
— Ce n'est rien du tout. Et attendez, je vais aussi vous préparer quelques tartines pour la route. Vous savez, ça fait du bien de savoir qu'il existe encore des gens comme vous. Et ce serait un péché de ne pas le montrer.
Colette avait accompagné le fourgon blanc des yeux jusqu'au bout de la rue des Lilas, puis était rentrée chez elle.
Le lendemain matin, elle avait retrouvé sur le pas de sa porte un petit mot glissé sous une pierre : Mireille s'excusait, disait qu'elle avait eu peur en voyant Grelot traîner la patte arrière au retour du vétérinaire — une simple foulure, avait dit le docteur, rien de cassé —, que l'argent lui manquait ce mois-ci, qu'elle rembourserait Colette dès que possible. Colette avait relu le mot deux fois, puis l'avait posé sur la table de la cuisine, à côté de la tasse encore tiède de Julien. Elle était restée un long moment devant la fenêtre, à regarder le pylône au bout de la rue, avant de replier le papier en quatre et de le glisser sous le sucrier, sans un mot.
