J'ai soixante-deux ans. Je suis gérant d'une petite supérette à Clermont-Ferrand, rue du Port, juste en face de l'arrêt du tram. Trente et un ans que je me lève à cinq heures moins le quart. Ma femme, Colette, tenait la caisse jusqu'à son AVC. Depuis, c'est moi qui fais tout.
Notre fille unique, Sandrine, a épousé un type de Lyon. Bruno. Commercial dans l'électroménager. Beau parleur, toujours un leasing en cours, une Rolex au poignet mais jamais un centime pour les autres. Le genre qui dit « on est famille » quand il a besoin d'un service.
Le conflit a commencé avec la maison de ma belle-mère.
Enfin, disons que la maison a été le détonateur. Le vrai problème, c'est que je n'ai jamais su dire non à Sandrine. Quand elle avait huit ans, je lui achetais deux pains au chocolat et je lui disais que je n'avais pas faim. À vingt-cinq, je lui payais le loyer pendant que Bruno remboursait sa moto. Colette me disait : « Elle te tient, Émile. » Je répondais que c'était ma fille.
La maison, donc. La mère de Colette est morte en mars. Quatre-vingt-sept ans, une petite bâtisse en pierre de taille à Issoire, avec un figuier dans la cour et des volets bleus délavés. Rien d'extraordinaire, mais la ville est à vingt minutes, les prix montent. On a fait les papiers, Colette et moi. Trois mois de démarches, le notaire de la place de la République, les feuilles d'impôts, tout.
Et puis un dimanche, Sandrine et Bruno sont venus déjeuner.
Je me souviens de l'odeur : Colette avait fait un pot-au-feu. Bruno a parlé de sa nouvelle voiture, une Peugeot 508 hybride. Sandrine picorait son pain en évitant mon regard. Vers le dessert, elle a posé sa cuillère.
« Papa. La maison de mamie. Il faudrait qu'on en parle, Bruno et moi. »
J'ai compris tout de suite. Le ton. Cette douceur trop calme qu'elle prend quand elle veut quelque chose.
« Bruno lance sa boîte. La vente de la maison nous aiderait. On remboursera, c'est une avance. »
Bruno a hoché la tête en mâchant son fromage. Comme s'il approuvait un plan déjà ficelé.
Colette a dit non. Colette, qui ne parle presque plus depuis son AVC, a posé sa serviette et a articulé, péniblement : « Cette maison, c'est pour tes enfants plus tard. »
Silence. Sandrine a rougi. Bruno a souri.
« Écoutez, Claude… » Il écorchait toujours le nom de ma femme. « Sandrine et moi, on a trouvé une solution. Vous nous faites une donation. Pas un prêt. Une donation. L'argent travaille, on vous en reverse une partie. »
J'ai demandé combien il fallait.
« Cent quatre-vingt mille. »
Le prix exact de l'appartement qu'ils avaient visité à Lyon, sixième arrondissement. Je l'ai su après. Bruno avait déjà fait une offre.
J'ai regardé ma femme. Elle tenait sa fourchette dans la main gauche, celle qui tremble. Elle n'a rien dit. Mais je connais ce silence-là, après trente-huit ans de mariage. C'était non. Non deux fois.
Alors pourquoi j'ai dit oui au téléphone, trois semaines plus tard ? Parce que Sandrine a pleuré. Elle a appelé un mardi soir, elle sanglotait, elle disait que Bruno allait la quitter, qu'ils avaient besoin de ce projet, que je ne les avais jamais aidés. Et moi, j'ai dit oui. Comme un imbécile. Parce que j'entendais ma fille pleurer à quatre cents kilomètres, et que tout ce que je savais faire, c'était arrêter ça.
Le notaire était atterré. « Vous êtes sûr, monsieur Faure ? Une donation-partage à votre fille, vous vous dessaisissez. Si M. Bouchet vous quitte… » J'ai signé quand même.
Cent quatre-vingt mille euros. Tout ce que la mère de Colette avait gratté pendant soixante ans de ménage et de bas de laine.
Bruno a acheté l'appartement. Pas de boîte. Jamais de boîte. Ils ont emménagé, ils ont changé la cuisine. Sur Facebook, Sandrine postait des photos des travaux. Granit noir, robinets dorés. Colette avait un téléphone portable que Sandrine lui avait payé, elle voyait tout ça. Elle ne disait rien. Elle faisait glisser son pouce sur l'écran, photo après photo, et le soir elle regardait par la fenêtre de la cuisine, vers le sud, comme si elle pouvait voir Issoire.
Moi, j'ai tenu le magasin. Six heures de caisse, les livraisons, les factures d'électricité. On ne l'a pas dit à ma fille, mais en août, on a mangé des pâtes pendant quinze jours. Le frigidaire était vide le vingt. J'ai emprunté mille deux cents euros au cousin de Clermont pour payer le fournisseur. Personne ne l'a su. Surtout pas Sandrine.
Le pire, c'était pas l'argent. L'argent, on s'en remet.
Le pire, c'est ce dimanche de novembre.
Ils sont venus pour l'anniversaire de Colette. Sandrine portait un manteau camel, un foulard en soie. Bruno est entré le premier, il a posé deux bouteilles de saint-émilion sur le buffet sans un mot. Pendant que les femmes préparaient le gigot, il m'a suivi dans le garage pour fumer.
Là, entre les cartons de vin et les vélos crevés, il m'a dit :
« Bon, maintenant, il faudrait penser à l'Ehpad. Colette, à votre âge et avec son état… Vous pouvez pas la garder éternellement. »
Il a écrasé sa cigarette contre l'établi.
« Ya une maison de retraite très bien à Lyon, on l'a visitée avec Sandrine. Cinq mille deux cents par mois. Vous vendez la supérette. Et puis voilà. Vous êtes débarrassé. »
J'ai senti quelque chose se fermer dans ma gorge. Pas de colère. Quelque chose de plus froid. Comme une porte coupe-feu qui se verrouille.
« Débarrassé », il a dit. De ma femme.
Je suis rentré. J'ai découpé le gigot. J'ai servi tout le monde, le sourire aux lèvres. Sandrine m'a demandé pourquoi je ne mangeais pas. J'ai dit que j'avais mal à l'estomac.
Le soir, j'ai raccompagné ma fille jusqu'à la porte. Bruno était déjà dans la voiture, chauffage allumé.
« Papa, pour la maison de retraite… Tu y penses ? »
Elle l'a dit doucement. Toujours cette douceur.
J'ai répondu : « Va, il est tard. La route est longue. »
Ensuite, je suis resté dans l'embrasure de la porte, dans le froid de novembre, jusqu'à ce que les feux rouges disparaissent au bout de la rue.
La suite, Sandrine la connaît en partie seulement. Je vais la donner ici parce que j'ai besoin qu'elle soit écrite quelque part, noir sur blanc, pour le jour où quelqu'un racontera cette histoire à ma place en l'inventant.
Pendant huit mois, je n'ai rien dit. Mais j'ai fait.
J'ai d'abord vendu la supérette. Pas à cause d'eux. Parce que le loyer commercial augmentait, et qu'après trente et un ans, j'avais le droit de me lever le matin sans que mes reins me rappellent les livraisons de six heures. La SCI qui possédait le bail avait déjà un repreneur. Un jeune couple qui vend des crêpes bio.
Ensuite, j'ai changé mon testament chez le notaire, un lundi matin, avec Colette qui m'attendait dans la voiture.
Sur les cent quatre-vingt mille, je n'en ai pas revu un. En revanche, j'ai appris que Bruno avait mis l'appartement de Lyon en vente en décembre. Il avait perdu son poste en septembre. Il paraît qu'il touchait des pots-de-vin chez un sous-traitant, la boîte a porté plainte. La Rolex a disparu autour de la même époque. Sur les photos suivantes, le poignet de Bruno est nu.
Sandrine a appelé en février. Elle avait une voix que je ne connaissais pas. Pas celle des quémandages, non. Une petite voix.
« Papa… je crois que je vais rentrer. Bruno et moi, c'est fini. »
J'ai entendu un bruit de vaisselle, un sac qu'on traîne. Elle était dans la cuisine de cet appartement qu'on avait payé.
« Tu peux venir me chercher ? J'ai trop de cartons pour le train. »
J'ai dit oui. Pas pour elle. Parce qu'elle est ma fille, et qu'un père vient chercher sa fille, même quand sa fille a choisi. Mais je n'étais plus le même.
En arrivant à Lyon, je me suis garé devant l'immeuble. J'ai monté les trois étages. Sandrine m'a ouvert, les yeux rouges. L'appartement était vide, à part les cartons. Le granit noir restait, les robinets dorés aussi. Bruno avait tout embarqué.
« C'est à vendre, la cuisine va peut-être faire monter le prix », a dit Sandrine en essuyant une boîte.
J'ai dit : « Tu as emprunté combien, pour la caution de Bruno ? »
C'était la première fois que je le demandais. C'est fou comme on peut connaître quelqu'un et ne pas savoir des choses.
Elle a baissé les yeux.
« Trente-cinq mille. »
Trente-cinq mille euros. Empruntés à la Caisse d'Épargne, à son nom. Pour un type qu'elle quittait.
J'ai pris un carton. Puis un deuxième. On a rempli la Clio. Trois voyages de quatre cents kilomètres. Elle dormait dans son ancienne chambre de jeune fille. Colette ne disait rien, elle mettait juste un couvert de plus le soir.
Un mois plus tard, j'ai déposé le dossier d'incapacité monétaire à l'agence bancaire de la rue du 8-Mai. Gérant de supérette trente ans, ça laisse des traces dans les comptes. Les erreurs de caisse, les remboursements en retard. Le conseiller m'a serré la main et m'a dit qu'il fallait souvent trois ans.
Trois ans. Le temps que Bruno trouve un autre point de chute.
Pendant ce temps, la maison d'Issoire est restée vide. Les volets bleus fermés. Personne n'y a touché. Le notaire m'appelle tous les deux mois pour me demander si je veux la vendre. Je réponds que non.
Pas encore.
La semaine dernière, Sandrine m'a trouvé dans le garage, en train de scier une planche. Elle voulait savoir ce que je fabriquais.
J'ai continué sans répondre.
Quand on a un temps donné, on ne se retourne pas pour expliquer.
Hier matin, j'ai cloué le panneau moi-même, au-dessus du portail d'Issoire.
Sandrine se tient derrière moi, les bras croisés. Elle lit la peinture fraîche : *« Foyer d'accueil Les Figuiers — ouverture solidaire pour jeunes mères isolées. »*
Elle a crié. Longuement. Elle a dit que j'étais fou, que c'était sa maison, sa part, l'héritage de Mamie, et que les traînées du quartier allaient pisser dans l'évier.
J'ai cloué le dernier clou.
J'ai sorti les clés de ma poche. Deux clés, accrochées à un anneau bleu, le même bleu que les volets d'origine. Je les ai tendues à une femme qui attendait près de la remorque. Elle s'appelle Awa. Elle a vingt-huit ans, deux enfants, zéro pension alimentaire.
J'ai dit : « C'est pour vous. Gratuit. Les charges, c'est moi qui paie. Tant que je vis. »
Elle a dit merci.
Pas « je ne peux pas accepter », pas « ce n'est pas possible ». Merci. Comme une personne qui sait que la fierté, parfois, c'est de recevoir sans se cacher.
Sandrine est restée une heure sur le trottoir d'en face, à hurler qu'elle allait porter plainte, qu'elle contesterait, que j'étais sénile.
Je suis rentré à Clermont.
Colette était dans la cuisine, elle regardait par la fenêtre, vers le sud. Je me suis assis près d'elle. Elle a posé sa main, celle qui tremble, sur la mienne.
« Émile, tu as bien fait. »
Trois ans. C'est le temps qu'il faudra à Sandrine pour comprendre que la maison n'était pas à elle. C'est le temps qu'il faudra à Bruno pour comprendre qu'on ne mange pas la retraite d'une ancienne tenancière de supérette sans recracher quelque chose.
Et s'ils reviennent, Sandrine ou Bruno, je serai là. Je me lèverai à cinq heures moins le quart. Pas pour la supérette. Pour autre chose.
En attendant, je regarde le panneau que j'ai cloué.
Et je dors mieux.
