Le testament d’Yvonne, rue des Lilas

Je m'appelle Brigitte, j'ai soixante-douze ans et pendant onze ans j'ai été l'aide à domicile d'Yvonne Mercier, au troisième étage d'un immeuble sans ascenseur, rue des Lilas, à Saint-Étienne. Deux fois par semaine, mardi et vendredi, dix heures à midi. Le mardi je faisais les courses au Carrefour City du coin, le vendredi je repassais son linge devant France 3 région, l'émission de midi avec le monsieur qui parle de la météo de la Loire.

Yvonne avait un cancer du pancréas, diagnostiqué en janvier, et elle savait qu'elle n'irait pas jusqu'à Noël. Elle avait deux enfants: Camille, quarante et un ans, kinésithérapeute à Lyon, et Julien, trente-huit ans, qui vendait des cuisines équipées du côté de Clermont-Ferrand. Ils ne se parlaient plus depuis la mort du père, sept ans plus tôt — une histoire d'héritage mal digérée, une maison de famille à Firminy vendue trop vite selon Julien, au prix juste selon Camille. Je n'ai jamais eu les détails complets. Je passais l'aspirateur pendant qu'Yvonne leur téléphonait, et j'entendais surtout sa voix à elle, qui suppliait, qui négociait, qui raccrochait fatiguée.

Un vendredi de mars, pendant que je pliais des taies d'oreiller, Yvonne m'a demandé d'aller chercher dans le tiroir de sa commode une enveloppe kraft, épaisse, fermée avec du ruban adhésif marron. Elle m'a dit: « Brigitte, vous la donnerez à mon notaire, Maître Rousset, avenue de la Libération. Pas avant. Après. » Je n'ai pas posé de questions. Ce n'était pas mon rôle. J'ai juste remarqué que sur l'enveloppe, elle avait écrit au feutre noir: « Pour Camille et Julien — à lire ensemble. »

Elle m'a demandé autre chose, ce jour-là, en me tendant l'enveloppe: « Vous serez là, à la lecture. Promettez-le-moi. » J'ai promis sans comprendre pourquoi elle tenait tant à ma présence — je n'étais que l'aide-ménagère, après tout, pas de la famille. Elle a juste ajouté: « Il faudra quelqu'un qui n'a pas pris parti, dans cette pièce. »

Elle est morte un dimanche de juin, à l'hôpital Nord. Je l'ai su par la pharmacienne du quartier, deux jours après, en allant chercher mon Doliprane.

L'enterrement a eu lieu au cimetière du Crêt-de-Roc, sous une pluie fine qui sentait le tilleul mouillé — les tilleuls de l'allée centrale étaient en fleur, et cette odeur-là, sucrée et un peu écœurante, je ne l'oublierai jamais tellement elle ne collait pas avec le moment. Camille et Julien se tenaient chacun d'un côté de la tombe, séparés par leurs conjoints, sans un regard échangé. Julien est parti dès la fin de la cérémonie, sans même prendre le café organisé à la salle paroissiale.

Je n'ai revu les deux enfants réunis que trois semaines plus tard, au cabinet de Maître Rousset, où j'avais été convoquée moi aussi, comme promis. Camille est arrivée la première, en tailleur, les mains crispées sur son sac. Julien est entré cinq minutes en retard, une veste de costume mal boutonnée par-dessus une chemise à carreaux, et il a pris la chaise la plus éloignée de sa sœur, contre le mur.

Le notaire a d'abord réglé l'affaire du studio qu'Yvonne louait à Andrézieux, partagé équitablement, sans histoire, tellement le montant était modeste que même Julien n'a rien trouvé à redire. Puis Maître Rousset a sorti l'enveloppe kraft — la même, je l'ai reconnue au ruban adhésif marron un peu décollé sur un coin — et l'a tendue à Camille en disant que leur mère avait demandé qu'elle soit lue à voix haute, par l'un des deux, devant l'autre.

Camille a hésité, puis a tendu la feuille à Julien. « Lis-la, toi. » Il a d'abord refusé d'un geste de la main, comme on chasse une mouche. « Fais-le, toi, tu es plus douée pour les discours. » Il y avait dans sa voix quelque chose de sec, presque de la colère, et Camille a rougi. Maître Rousset a insisté doucement: c'était la dernière demande écrite d'Yvonne. Julien a fini par déplier la feuille — une seule page, écriture penchée, à l'encre bleue, celle qu'elle utilisait pour ses listes de courses — mais il l'a fait comme on ouvre une lettre qu'on redoute.

Il a lu que le jour de la vente de la maison de Firminy, elle les avait entendus se disputer au téléphone depuis la cuisine, et qu'elle n'avait rien dit, par lâcheté, en espérant que ça se tasserait tout seul. Qu'elle avait eu tort. Qu'elle se souvenait d'un dimanche, l'année de leurs dix et sept ans, où Julien avait cassé la vitre du garage d'un coup de ballon et où Camille avait pris la faute sur elle pour qu'il ne soit pas privé du mercredi suivant — leur père n'avait jamais su la vérité. Qu'elle voulait qu'ils se souviennent de ce dimanche-là plus que du jour du notaire pour la maison.

Sa voix a tenu jusqu'à cette phrase, puis elle s'est cassée. Il a reposé la feuille sur le bureau, brusquement, comme si elle brûlait. « Elle savait, pour la vitre. Depuis le début. » Il a dit ça presque pour lui-même, la mâchoire serrée, et il s'est levé d'un coup, repoussant sa chaise. « Je vais fumer une cigarette. » Il s'est dirigé vers la porte.

« Julien. » La voix de Camille, sèche, l'a arrêté net, la main sur la poignée. « Tu es privé du mercredi suivant, tu te souviens? Papa te l'avait dit. Et je n'ai jamais rien dit. » Sa voix a tremblé sur le dernier mot. « Onze ans, et je n'ai jamais rien dit. »

Il n'a pas répondu tout de suite. Il est resté dos à elle, la main toujours sur la poignée, et j'ai entendu le radiateur cliqueter dans le silence, ce petit bruit métallique idiot qu'on remarque seulement quand personne ne parle. Puis il s'est retourné, lentement, et il a traversé la pièce pour venir prendre sa sœur dans ses bras. Pas une accolade de politesse: il l'a serrée fort, le visage tourné vers le mur, et j'ai vu ses doigts s'agripper au tissu du chemisier de Camille comme s'il avait peur qu'elle disparaisse aussi.

Maître Rousset a laissé passer un long moment avant d'annoncer la suite: l'appartement de la rue des Lilas était légué à parts égales, à condition expresse — inscrite noir sur blanc dans l'acte — qu'ils le vendent ensemble, d'un commun accord, et qu'ils se partagent le produit de la vente en présence l'un de l'autre, dans son cabinet, à une date qu'ils fixeraient ensemble.

Je suis restée assise dans mon coin, la boîte de mouchoirs que Maître Rousset m'avait tendue posée sur mes genoux, sans oser bouger de peur de casser quelque chose d'aussi fragile. J'ai compris, ce jour-là, pourquoi Yvonne avait voulu que je sois là: pas pour témoigner d'un accord, mais pour qu'il y ait, dans cette pièce, quelqu'un qui n'attendait rien d'eux — ni excuses ni parts d'héritage — juste quelqu'un qui les avait vus, enfants, à travers les mots de leur mère, avant qu'ils ne se voient eux-mêmes autrement que comme deux adversaires.

Trois mois plus tard, un vendredi de septembre, j'ai croisé Camille devant la boulangerie de la rue des Lilas — j'y passe toujours acheter mon pain, par habitude, même si je n'ai plus de service dans le quartier. Elle m'a reconnue tout de suite. L'appartement était vendu, m'a-t-elle dit: cent soixante-douze mille euros, partagés à parts égales devant Maître Rousset, le mois précédent. Julien et elle avaient gardé, à eux deux, la table de la cuisine où leur mère préparait les confitures de mirabelle chaque été — ni l'un ni l'autre n'avait voulu la laisser partir, alors ils avaient décidé qu'elle resterait chez Camille six mois, chez Julien les six autres, à tour de rôle, chaque année.

Elle m'a montré une photo sur son téléphone: la table, dans sa cuisine à Lyon, avec dessus un pot de confiture maison et un mot griffonné par Julien, glissé dessous à la dernière minute avant de charger la table dans le camion de déménagement: « Pour que Maman continue de nous faire à manger. »

J'ai acheté ma baguette, je l'ai rangée dans mon cabas, et je suis repartie vers le tram, sans me retourner, laissant Camille devant la vitrine avec son téléphone encore allumé sur la photo de la table.

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