Je n’ai jamais su élever la voix. Même quand il le fallait. Ma mère disait que j’étais un homme doux, que c’était ma force, que les femmes aiment ça. Mais à trente-six ans, la douceur avait fini par ressembler à de la lâcheté, et je n’en parlais à personne. Je vivais à Dijon depuis huit ans, dans un studio près de la gare, avec un radiateur qui sifflait et une boîte à outils jamais ouverte. J’étais chauffeur-livreur pour une entreprise de pièces détachées, je faisais des tournées dans toute la Côte-d’Or, et le soir je mangeais seul devant le journal de 20 heures.
Quand j’ai rencontré Camille, j’ai d’abord cru que c’était une cliente comme une autre. Elle gère une pharmacie rue du Bourg, en plein centre. Elle me commandait régulièrement des lots de flacons et de compresses. Un matin de novembre, elle m’a offert un café parce que j’étais trempé. Elle a dit : « Vous avez l’air épuisé. » Personne ne m’avait dit ça depuis des années. On a parlé de ma tournée, de la pluie, de ses horaires impossibles. Puis d’autre chose. Camille avait une manière de replier les paquets de factures avec trois gestes secs, comme si tout devait être net dans sa vie. J’aimais la regarder faire.
Quelques mois plus tard, elle m’a proposé d’emménager chez elle. Elle possédait un trois-pièces aux Grésilles, au dernier étage, avec une vue sur les toits et une cave qu’elle fermait à double tour. Elle disait : « Chez moi, chaque chose a sa place. » Moi, j’ai vendu mon studio sans regret, et j’ai posé mes cartons dans son salon. Elle m’a laissé une étagère pour mes vinyles. C’était peu, mais c’était à moi.
La première dispute est arrivée un dimanche, à cause d’un repas chez son frère. Camille avait passé la matinée au téléphone avec sa sœur, puis elle était partie plus tôt pour l’aider à faire les courses. Je suis arrivé seul, en bus, avec une bouteille de crémant. En entrant dans la salle à manger, j’ai vu Camille rire, la tête penchée vers un type en pull bleu, un cousin éloigné. Elle riait. C’est tout. Mais quelque chose dans ce rire m’a serré la poitrine. Je me suis assis, j’ai bu deux verres, et je n’ai presque rien avalé. Dans la voiture, au retour, j’ai dit : « Tu le connais bien, ce cousin ? » Elle a répondu : « À peine. » J’ai insisté : « Tu semblais très à l’aise. » Elle a ri encore, mais pas du même rire. Puis elle a mis la radio, et on n’a plus parlé.
À partir de là, je me suis mis à compter les silences entre nous. J’attendais qu’elle rentre, je guettais son téléphone posé sur la table basse, je comptais combien de temps elle restait dans la salle de bain le matin. Un soir, elle m’a trouvé assis dans le noir, dans la cuisine, avec une bouteille de vin ouverte. Elle a dit : « Qu’est-ce que tu fais ? » J’ai répondu : « Rien. Je réfléchis. » Elle n’a pas creusé.
Ce que je ne confiais à personne, c’est que je ne dormais plus. L’idée qu’elle puisse un jour s’ennuyer de moi me réveillait à trois heures du matin. Je restais là, dans le lit, à écouter sa respiration. Puis je me levais, je marchais pieds nus dans l’appartement. Une fois, j’ai fouillé dans le tiroir de l’entrée. J’ai trouvé une enveloppe de la banque à son nom. Elle mettait de côté quatre cent trente euros par mois, virement automatique. Je n’ai jamais osé lui demander pourquoi. C’était son argent. Mais j’ai eu honte d’y penser comme à une trahison.
Un soir de février, elle a reçu un appel de son frère. Une histoire d’anniversaire surprise pour leur mère, à Nuits-Saint-Georges. Camille a éclaté de rire en disant : « Tu te débrouilles comme un manche, Laurent. » Puis elle est allée sur le balcon fumer. Je l’ai observée derrière la baie vitrée. Elle tenait son portable d’une main, la cigarette de l’autre, et elle riait en parlant avec quelqu’un d’autre. Je n’entendais pas les mots, mais je voyais son dos, détendu, son cou incliné. Et je me suis dit : voilà, elle est elle-même quand je ne suis pas là.
Je suis sorti sur le balcon. J’ai demandé : « C’est encore ce cousin ? » Elle a soufflé la fumée. « Non. Mon frère. » Je n’ai pas retenu la suite. J’ai dit : « Tu passes ton temps à discuter avec tout le monde sauf moi. » Elle a plissé les yeux : « Tu m’espionnes, maintenant ? » J’ai répondu : « Non, je constate. » Elle a écrasé sa cigarette et elle est rentrée.
Là, je l’ai suivie. Le salon était mal éclairé, la lampe de l’angle clignotait depuis des jours et Camille n’avait pas changé l’ampoule. Elle s’est tournée vers moi, les bras croisés, et elle a dit d’une voix calme : « Arrête, Thomas. » Elle seule m’appelait Thomas quand elle voulait mettre de la distance. « Arrête de me surveiller », elle a répété. Et moi, au lieu de répondre, j’ai fait un pas vers elle. Puis un autre. Elle a reculé jusqu’au mur du couloir. J’ai posé la main à plat à côté de sa tête. Je n’avais jamais fait un geste pareil. Je ne sais pas d’où ça venait. Peut-être de tous ces soirs à me taire, à compter ses rires, à attendre qu’elle me voie. Elle m’a regardé sans comprendre. J’ai dit : « Tu ne me parles plus comme avant. » Elle a répondu : « Tu me fais peur. »
Et c’est là que j’ai crié. Pas fort. Mais j’ai crié : « Je t’aime ! » comme si ça justifiait tout. Elle a fermé les yeux. J’ai reculé d’un pas. Un cadre est tombé de la console — une photo de nous à Beaune, l’été dernier. Le verre a éclaté sur le carrelage. Camille n’a pas bougé. Elle regardait mes mains.
Le lendemain, elle est partie travailler plus tôt que d’habitude. Elle avait laissé un mot sur la table : « Il faut qu’on parle. » Je l’ai lu trois fois. Puis j’ai fait mon service, l’esprit ailleurs. Le soir, je suis rentré à vingt heures dix. L’appartement était silencieux. Camille avait vidé la moitié de l’armoire. Ses robes n’étaient plus dans le couloir. Sur le plan de travail, un plat de lasagnes, froid, recouvert de film plastique.
Je me suis assis à table sans allumer la lumière. J’ai touché le bord du plat. J’ai pensé à mon ancien studio, au bruit du tram dans la rue, à ma boîte à outils intacte. Puis j’ai entendu la clé tourner dans la serrure. Camille est entrée, son sac à main en travers de l’épaule. Elle a dit : « Assieds-toi. S’il te plaît. » Je n’avais rien à répondre. Elle a posé sur la table un dossier en papier kraft. À l’intérieur, il y avait une copie de l’acte de propriété, un relevé bancaire, et une lettre tapée à la machine.
Elle a dit : « Je ne reviendrais pas vivre ici cette nuit. Ni demain. » Puis elle a ouvert le dossier et m’a montré un chiffre, net, encadré au stylo rouge : sept mille deux cents euros. « C’est ce que tu m’as coûté en six mois de loyer, de courses et de charges. Je ne te demande rien. Mais je veux que tu signes là. » Elle a retourné la dernière page. C’était un préavis de départ, daté du jour même, avec un délai de huit jours. Sa main ne tremblait pas.
J’ai demandé : « Tu me mets dehors ? » Elle a répondu : « Je me rends mon logement. » Elle a détaché une clé du trousseau, l’a posée sur le dossier. « Celle de la cave, tu peux la garder pour tes affaires. » Puis elle a reculé d’un pas, comme on quitte un guichet.
Plus tard, j’ai appris qu’elle avait dormi chez sa sœur, puis qu’elle avait changé la serrure de la porte d’entrée une semaine après mon départ. Elle l’a fait un mercredi matin, entre deux livraisons. Le serrurier est resté vingt-deux minutes, facture de cent quarante euros. Ma clé n’a plus jamais tourné dans sa serrure. Moi, je suis reparti vers la gare, avec mes cartons de vinyles que personne n’avait ouverts depuis des années, et une remarque de Camille qui revenait : « Chez moi, chaque chose a sa place. » Elle ne disait pas ça pour moi. Elle le disait pour elle.
