— Comment ça, tu as laissé l’enfant avec lui ? Pauline, tu as perdu la tête ? demanda sa mère en lui touchant le front d’un geste théâtral.
Pauline recula d’un pas.
— Maman, s’il te plaît, ne recommence pas.
— Ne recommence pas ? Un petit garçon de cinq ans reste avec son père et moi, je devrais me taire ? Les hommes ne savent même pas retrouver un bonnet dans un placard, alors élever un enfant…
Pauline posa son sac sur la chaise de la petite cuisine. Elle savait que cette conversation aurait lieu. Elle s’y était préparée devant le miroir, dans le bus, dans l’escalier. Mais entendre ces mots de la bouche de sa mère faisait quand même mal.
— Adrien saura s’occuper de Lucas.
— Adrien ? Celui qui t’a trompée ? Celui qui t’a mise dehors dès qu’il a trouvé sa nouvelle princesse ?
Pauline serra les dents.
Oui, Adrien l’avait trompée. Oui, il avait demandé le divorce presque aussitôt. Oui, l’appartement était à son nom, son salaire était dix fois plus élevé que le sien, et elle, après la séparation, n’avait pu louer qu’un studio minuscule en périphérie de Lyon.
Vingt mètres carrés. Un canapé-lit, une kitchenette, une petite table contre le mur. Même seule, elle s’y sentait à l’étroit.
— Lucas a sa chambre chez lui, dit-elle. Il a son école, ses affaires, sa nounou. Adrien peut payer les activités, les vêtements, les vacances. Moi, je ne peux même pas lui offrir un vrai lit d’enfant pour l’instant.
— Tu peux lui offrir une mère !
Pauline sentit ses yeux brûler.
— Je n’ai pas cessé d’être sa mère.
— Une mère ne laisse pas son fils.
Cette phrase lui coupa le souffle.
— Une mère pense parfois à son enfant avant de penser à son propre chagrin.
Sa mère détourna le regard.
— Tu te racontes ça pour te soulager.
Pauline attrapa son manteau.
— Non. Je me le répète pour tenir debout.
Les mois qui suivirent furent faits d’attente.
Du lundi au vendredi, Pauline travaillait dans une agence d’assurances, rentrait dans son studio silencieux et mangeait souvent debout, faute d’avoir le courage de s’installer seule à table.
Le samedi matin, elle allait chercher Lucas chez Adrien.
Son fils courait vers elle, les bras ouverts. Ils allaient au parc, à la médiathèque, parfois au cinéma quand elle avait réussi à économiser assez. Lucas lui racontait ses journées, ses dessins, ses disputes avec les copains.
Au début, il pleurait le dimanche soir quand elle le ramenait chez son père.
Puis il s’habitua.
Et Pauline ne sut jamais ce qui était le plus douloureux : le voir pleurer ou le voir ne plus pleurer.
Un dimanche, après une promenade au bord du Rhône, elle ramena Lucas à Adrien. Elle venait d’embrasser le petit sur le front quand son ex-mari la retint.
— Pauline, attends. Il faut qu’on parle.
Ils descendirent au café au coin de la rue. Adrien commanda deux cafés, mais ne toucha pas au sien. Il triturait une serviette en papier.
— Dis-moi ce que tu as à dire, dit Pauline.
Adrien inspira profondément.
— Je voudrais que tu reprennes Lucas chez toi.
Pauline le fixa.
— Pourquoi ?
Il baissa les yeux.
— Clara est enceinte.
Clara. La femme pour qui leur mariage avait explosé.
Pauline eut un rire bref, sans joie.
— Et Lucas gêne votre bonheur tout neuf ?
— Ne dis pas ça.
— Alors explique-moi.
Adrien passa une main sur son visage.
— Elle dit qu’elle ne se sent pas capable de s’occuper de deux enfants. Que Lucas n’est pas le sien. Que ça va être trop lourd.
Pauline resta immobile.
— Quand tu as demandé qu’il vive avec toi, tu parlais de stabilité. D’espace. De sécurité.
— C’était vrai.
— Jusqu’à ce que ta nouvelle compagne décide qu’il prenait trop de place.
— Pauline…
— Mon studio n’a pas grandi en six mois. Je ne vais pas installer mon fils entre le frigo et le canapé parce que Clara veut une vie propre et simple.
Elle se leva.
— Débrouille-toi avec tes choix.
La semaine suivante, elle dormit à peine. Elle voulait Lucas auprès d’elle plus que tout au monde. Mais elle refusait qu’il soit déplacé comme un meuble qui ne convient plus à la décoration d’un nouveau foyer.
Le samedi suivant, Adrien attendait devant l’immeuble avec Lucas.
Le petit se jeta dans les bras de Pauline.
— Maman !
Elle le serra contre elle. Derrière lui, Adrien se tenait raide, les mains dans les poches.
— Clara et moi allons nous marier, dit-il.
— Félicitations.
— Elle veut faire ça vite, avant que sa grossesse ne se voie trop.
— Très romantique.
Il fit semblant de ne pas entendre.
— Elle ne veut vraiment plus de Lucas à la maison. Pas tout le temps. Pas même souvent.
Pauline se redressa lentement.
— Qu’est-ce que tu proposes ? Que je suspende son lit au plafond de mon studio ?
Adrien sortit un trousseau de clés de sa poche.
— J’ai acheté un appartement. Deux pièces. Dans une résidence récente. Près d’une école et d’un parc. Il sera à ton nom jusqu’aux dix-huit ans de Lucas, puis il lui reviendra. Tu pourras louer ton studio. Je paierai une pension, l’école, les activités, tout.
Pauline regarda les clés.
— Tu achètes un appartement pour que Clara n’ait pas à vivre avec ton fils.
Adrien pâlit.
— Je veux que Lucas soit bien.
— Non. Tu veux que Clara soit tranquille. Mais cette fois, ton égoïsme nous arrange.
Il ne répondit pas.
Pauline regarda Lucas, qui ramassait des petits cailloux près du trottoir.
Sa fierté voulait refuser.
Son amour maternel, lui, savait quoi faire.
Elle prit les clés.
— Tout sera écrit chez le notaire. L’appartement, la pension, les frais scolaires, les visites. Je ne veux plus de promesses orales.
— D’accord.
— Et Lucas ne saura jamais qu’il est parti parce que Clara ne voulait pas de lui.
Adrien hocha la tête.
Quelques jours plus tard, Pauline entra dans l’appartement vide avec sa mère.
Lucas courait d’une pièce à l’autre.
— Maman ! C’est ma chambre ? Vraiment ma chambre ?
— Oui, mon cœur.
Sa mère observa les murs blancs, les grandes fenêtres, le petit balcon.
— Peut-être qu’Adrien n’est pas si mauvais.
Pauline sourit tristement.
— Il n’a pas pensé à nous. Mais peu importe. Cette fois, le résultat est bon pour Lucas.
Le soir, quand son fils s’endormit dans sa nouvelle chambre, Pauline resta longtemps près de son lit. Il tenait contre lui le vieil ours en peluche qu’elle lui avait acheté autrefois avec ses derniers billets.
Elle lui caressa les cheveux.
Pendant des mois, elle avait cru qu’elle était une mauvaise mère parce qu’elle avait laissé Lucas vivre chez son père. Elle avait cru que l’amour se mesurait au nombre de nuits passées sous le même toit.
Maintenant, elle comprenait.
L’amour ressemble parfois à une décision que personne ne comprend. Parfois à un silence dans un studio trop petit. Parfois à des clés froides dans une main tremblante.
Pauline se pencha et embrassa son fils.
— Je suis là, mon amour, murmura-t-elle. Cette fois, je reste.
Et pour la première fois depuis longtemps, la pièce ne lui sembla pas vide.
Elle lui sembla pleine de vie.
