— Je voulais te demander… Manon peut rester chez nous une semaine ?
Thomas serra les lèvres. Il n’aimait pas avoir des inconnus chez lui.
Il terminait une salade dans la cuisine lorsqu’il entendit la porte d’entrée s’ouvrir.
— Chéri, on est arrivées ! lança Élise depuis le couloir.
Thomas ferma les yeux une seconde.
“On.”
Cela voulait dire qu’Élise avait encore amené son amie.
Manon entra derrière elle. Elle était polie lorsqu’on la voyait de temps en temps, autour d’un café. Mais dès qu’elle se sentait un peu trop à l’aise, elle devenait sèche, moqueuse et exigeante.
Surtout avec Thomas.
Lui avait toujours été correct. C’était la meilleure amie d’Élise, donc il faisait des efforts.
— Oh, tu as préparé le dîner ! s’exclama Élise.
Thomas ne répondit pas. Depuis des mois, c’était presque toujours lui qui préparait les repas.
Manon regarda la table.
— Au moins, on ne va pas mourir de faim.
Thomas fit semblant de ne pas entendre.
Le dîner fut tendu. Pour lui seulement. Les deux femmes bavardaient sans arrêt, mangeaient avec appétit, puis passèrent au salon sans débarrasser quoi que ce soit.
Thomas resta seul à table, devant les assiettes sales.
Plus tard, alors qu’il travaillait sur son ordinateur dans le petit bureau, Élise entra.
— Thomas… Manon s’est disputée avec son copain. Elle n’a nulle part où aller. Elle peut rester une semaine ? Juste le temps de toucher son salaire et de chercher une chambre.
Thomas resta silencieux.
L’appartement était à lui. Il l’avait acheté avant de rencontrer Élise. Il aimait son calme, son ordre, son espace.
Mais quelqu’un avait besoin d’aide.
— Une semaine, dit-il.
Élise l’embrassa avec enthousiasme.
— Merci ! On lui laisse la chambre, d’accord ? Elle est gênée avec toi. Nous dormirons dans le salon.
Thomas comprit trop tard qu’il venait d’ouvrir la mauvaise porte.
Une semaine devint trois.
Thomas rentrait tôt, faisait les courses, cuisinait, lavait la vaisselle. Élise et Manon rentraient tard, s’enfermaient dans la chambre et parlaient pendant des heures. Thomas dormait sur le canapé, dans son propre appartement.
S’il regardait un film, il faisait trop de bruit. S’il fermait une porte, il était agressif. S’il demandait quand Manon partait, Élise le regardait comme un monstre.
Un soir, il rentra affamé et trouva le réfrigérateur vide.
Il frappa à la porte de la chambre. Manon ouvrit lentement.
— Où est le dîner ?
— J’ai mangé.
— Tu aurais pu me prévenir. Je serais passé au supermarché.
— Tu es chez toi, non ? Tu devrais prévoir quand tu as des invités.
Thomas sortit faire des courses pour ne pas exploser.
Le lendemain, Élise annonça qu’elle devait partir deux jours à Lyon pour le travail.
— Manon reste ici, bien sûr.
Thomas ne répondit pas.
Le jour suivant, il ne voulut pas rentrer. Après le travail, il dîna dans un petit restaurant, puis alla au cinéma. Il rentra tard.
Manon l’attendait dans l’entrée.
— Tu étais où ?
— Dehors.
— Et le dîner ?
Thomas la fixa.
— Tu peux cuisiner.
— Je suis invitée ici.
— Une invitée aide après trois jours. Après trois semaines, ce n’est plus une invitée.
Manon plissa les yeux.
— Tu te permets beaucoup. Élise fait tout pour toi, et toi tu traites son amie comme ça ?
Thomas eut un rire bref.
— Élise fait tout pour moi ?
— Je vais l’appeler et lui dire que tu as essayé quelque chose avec moi.
Thomas se figea.
— Ne joue pas à ça.
— On verra bien qui elle croit.
Elle appela.
Thomas alla dans la salle de bain. Il refusa de participer à cette comédie.
Quand il sortit, Manon lui tendit le téléphone.
Élise hurlait.
— Thomas, tu es malade ? Je pars deux jours et tu t’en prends déjà à Manon ?
Il voulut se défendre.
Puis il comprit.
Élise avait déjà choisi.
Il se rappela les derniers mois. Les repas, les factures, les tâches ménagères, les concessions. Elle prenait tout comme un dû. Et maintenant, elle croyait Manon sans même lui demander sa version.
— Crois ce que tu veux, dit-il.
Il raccrocha.
Puis il entra dans la chambre, prit le sac de Manon et le posa sur le lit.
— Tu as une heure.
— Pour quoi ?
— Pour partir.
— Tu ne peux pas me mettre dehors.
— Si. C’est mon appartement.
— Élise te quittera.
— Je lui simplifie la tâche.
Manon cria, menaça, pleura. Thomas s’installa au salon, ouvrit son ordinateur et mit un minuteur.
Quarante-cinq minutes plus tard, Manon partit.
Le lendemain, il rangea les affaires d’Élise dans des sacs. Il ne cassa rien, ne jeta rien. Il voulait seulement retrouver son espace.
Le soir, Élise l’attendait devant l’immeuble.
— Ma clé ne marche pas ! Qu’est-ce que tu as fait ?
Thomas monta avec elle, ouvrit la porte et déposa ses sacs sur le palier.
— Tes affaires.
Élise pâlit.
— Tu n’es pas sérieux.
— Si.
— Thomas, parlons.
— Non. Tu as parlé quand tu as cru Manon sans m’écouter.
Il reprit ses clés.
— Mon erreur a été de confondre amour et service à domicile.
Il ferma la porte.
Élise sonna, frappa, cria.
Thomas ne répondit pas.
Il se prépara un sandwich, versa du thé et s’assit dans sa cuisine.
Le silence était immense.
Mais pour la première fois depuis longtemps, il ne lui sembla pas vide.
Il lui sembla propre.
Et quelques semaines plus tard, Thomas comprit qu’il n’avait pas perdu une histoire d’amour.
Il avait récupéré sa vie.
