Elle avait appelé sa mère parce que sa tante Lucie venait de passer pour réclamer sa part de l’appartement de mamie Madeleine.

— Ne t’inquiète pas, ma fille ! Lucie n’aura rien. Tout l’argent restera dans notre famille.

Claire s’interrompit.

— Quel argent, maman ?

— Mais l’argent de l’appartement. On le vendra. On achètera quelque chose pour toi et Manon. Ton père et moi avons besoin d’une nouvelle voiture. Et le reste, on le mettra de côté pour une petite maison de campagne.

Claire resta muette.

Elle avait appelé sa mère parce que sa tante Lucie venait de passer pour réclamer sa part de l’appartement de mamie Madeleine.

Elle pensait recevoir du soutien.

Elle venait de découvrir que sa mère voulait la même chose, simplement avec un autre sourire.

Mamie Madeleine avait un caractère impossible.

— Qu’est-ce que tu as encore préparé ? — râlait-elle devant sa soupe. — On nourrit mieux les chiens.

Claire retirait l’assiette.

— Très bien. Je la mange. Toi, prépare-toi un festin.

— Tu vas me laisser sans dîner ?

— Tu as dit que c’était immangeable.

Madeleine pinçait les lèvres.

— Remets l’assiette.

Claire la reposait avec bruit.

— Voilà. Il suffisait de demander sans insulter.

Elles étaient pareilles. Têtues, piquantes, incapables de parler doucement quand une phrase coupante pouvait faire l’affaire. Mais entre elles, il y avait une affection solide, construite dans les courses, les rendez-vous médicaux, les nuits d’inquiétude.

Claire avait vécu chez sa grand-mère pendant plusieurs années. Elle avait tout fait : cuisine, ménage, pharmacie, médecins, papiers administratifs.

Sa tante Lucie ne venait plus depuis longtemps. Ses parents passaient aux fêtes. Sa sœur Manon envoyait parfois un message.

Au printemps, Madeleine mourut dans son sommeil.

Après les funérailles, le notaire lut le testament. L’appartement de trois pièces dans le centre de Rennes revenait à Claire.

“À ma petite-fille, qui est restée quand les autres étaient occupés.”

Claire n’éprouva pas de joie.

Seulement un immense silence.

L’appartement respirait encore sa grand-mère. Le fauteuil près de la fenêtre. Les lunettes sur l’étagère. La broderie inachevée dans le panier.

Un soir, Claire prépara deux tasses de thé.

— Mamie, avec du sucre ?

Le silence lui brisa presque les genoux.

Quelques jours plus tard, Lucie arriva.

— Claire, ma chérie… comment tu tiens le coup ?

Elle l’embrassa puis inspecta l’appartement d’un regard rapide.

À table, elle demanda :

— Tu comptes vendre quand ?

— Vendre quoi ?

— L’appartement.

— Je ne vends pas.

Lucie sourit.

— Ne sois pas naïve. Un bien pareil doit être partagé.

— Il y a un testament.

— Ta grand-mère n’avait plus toute sa tête.

Claire se leva lentement.

— Elle avait assez de tête pour savoir qui était là et qui ne l’était pas.

Lucie partit furieuse.

Claire appela sa mère Nathalie.

— Maman, tante Lucie veut que je vende l’appartement.

— Quelle honte ! Ne t’inquiète pas, elle n’aura rien. Tout restera dans notre famille.

Puis Nathalie parla de vendre, d’aider Manon, d’acheter une voiture.

Claire sentit quelque chose se fermer en elle.

— Maman, l’appartement est à moi.

— Tu ne vas pas laisser ta sœur sans rien.

— Manon n’a pas passé des nuits à écouter mamie respirer difficilement. Moi, si.

— Claire, ne dramatise pas.

— Vous n’étiez pas là.

Elle raccrocha.

Cette nuit-là, elle rêva de Madeleine.

— Ne leur donne pas ma maison, — dit la vieille femme. — Je savais ce que je faisais.

Le matin, ses parents et Manon arrivèrent.

— Il faut parler raisonnablement, — dit Nathalie.

— Raisonnablement ? Très bien. Le testament est clair.

Manon croisa les bras.

— Tu as trois pièces pour toi seule. Moi, je n’ai rien.

Claire la regarda.

— Tu veux aussi les années où je n’avais plus de vie à moi ? Les hôpitaux ? Les médicaments ? Les nuits où j’avais peur de la retrouver morte ?

Manon baissa les yeux.

Son père tenta :

— La famille doit se soutenir.

— La famille devait soutenir mamie quand elle était vivante.

Nathalie pâlit.

— Tu nous chasses ?

— Non. Je protège ce que mamie m’a confié.

Elle ouvrit la porte.

— L’appartement ne sera pas vendu.

Quand elle fut seule, Claire prit la broderie inachevée. Des roses rouges, interrompues au milieu.

Elle n’avait jamais su broder. Elle se piqua les doigts, défit plusieurs points, recommença.

Mais elle termina.

Puis elle encadra le tissu et l’accrocha dans le couloir.

L’appartement était encore silencieux.

Mais ce n’était plus seulement le silence du deuil.

C’était aussi celui d’une promesse tenue.

— Je ne les laisserai pas faire, mamie, murmura Claire.

Et pour la première fois depuis les funérailles, elle se sentit forte.

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