— Ne compte ni sur nous ni sur ton père! — lança Véronique.
Camille resta immobile au milieu de la cuisine, tenant une tasse de thé froid. Alain faisait semblant de lire son journal près de la fenêtre.
— Maman, je ne vous demande pas d’argent. Je vous annonce simplement que j’accepte le poste.
— À Paris! — répliqua sa mère. — Tu as vingt-six ans, un fiancé, un appartement et un mariage prévu dans quatre mois. Que cherches-tu encore?
Camille savait exactement ce qu’elle cherchait: une vie qui lui appartienne.
Une grande maison d’édition lui avait proposé un poste d’assistante éditoriale. Elle aimait les livres depuis toujours, mais travaillait dans une agence locale parce que sa famille considérait ce choix comme plus raisonnable.
Son avenir était parfaitement organisé. Trop parfaitement.
— Julien pourra venir plus tard, s’il le souhaite, — expliqua-t-elle.
Véronique se retourna brusquement.
— S’il le souhaite? Tu attends donc qu’il abandonne son emploi pour ton rêve?
— Nous pouvons décider ensemble.
— Tu ne penses qu’à toi!
Camille avait entendu cette accusation toute sa vie. Lorsqu’elle avait choisi les lettres plutôt que la gestion. Lorsqu’elle avait refusé un emploi chez une amie de sa mère. Lorsqu’elle avait voulu vivre seule.
Chaque désir personnel devenait une preuve d’égoïsme.
— Pour la première fois depuis longtemps, je pense réellement à moi.
Alain abaissa son journal.
— Ta mère a peur. Paris est difficile et coûteux.
— Ici aussi, c’est difficile. Simplement, personne ne s’inquiète parce que ma vie semble convenable.
Véronique leva les bras.
— Nous vous avons trouvé un appartement, nous préparons le mariage, et tu veux tout abandonner!
— Je n’abandonne rien. Je vais enfin vers quelque chose que j’ai choisi.
Le soir, Camille retrouva Julien dans leur café habituel. Il l’écouta sans l’interrompre.
— Que veux-tu faire? — demanda-t-il.
— Partir. Mais j’ai peur de te perdre, de perdre mes parents et notre avenir.
— Et si tu restes?
Elle regarda la pluie couler sur la vitre.
— Je me perdrai moi-même.
Julien hocha la tête.
— Alors pars.
— Tu ne m’en veux pas?
— Je t’en voudrais si tu renonçais et que tu finissais par me reprocher ta vie.
Une semaine plus tard, Camille attendait son train. Ses parents ne vinrent pas. Julien resta avec elle jusqu’au dernier moment.
— Je viendrai dans un mois. Si Paris te vole, je verrai s’il reste une place pour moi.
Les premières semaines furent épuisantes. Camille habitait une chambre minuscule, travaillait tard et connaissait à peine la ville. Pourtant, elle se sentait enfin à sa place.
Julien vint comme promis. Il ne lui demanda pas de revenir.
— Je regarde les possibilités de travail ici, — expliqua-t-il. — Mais je veux choisir moi aussi, pas agir uniquement par peur.
Deux mois plus tard, Alain téléphona.
— Ta mère a vu ton nom sur le site de la maison d’édition.
— Elle a dit quoi?
— Que cela ne prouvait rien. Puis elle a montré la page à toutes ses amies.
Camille sourit.
— Pourquoi refuse-t-elle de reconnaître que je suis heureuse?
Alain soupira.
— Elle voulait autrefois étudier les beaux-arts. Ses parents l’en ont empêchée. Ton départ lui rappelle probablement ce qu’elle n’a jamais osé faire.
Camille éprouva de la compassion pour sa mère.
Mais comprendre une peur ne signifie pas lui obéir.
Les enfants ne doivent pas vivre plus petit pour que les regrets de leurs parents paraissent moins douloureux.
