— Regarde comme elle s’est habillée, — murmura madame Paulette en voyant Élodie sortir. — Elle va certainement rejoindre un homme. Aucun souci, seulement des sorties.
— Elle traverse la vie comme un papillon, — répondit sa voisine. — Elle se maquille le matin et disparaît jusqu’au soir.
Élodie leur adressa pourtant un sourire.
— Bonjour, mesdames!
Puis elle courut vers l’arrêt de bus.
Avant ses cours, elle nettoyait une petite librairie. La propriétaire lui ouvrit la porte.
— Je suis un peu en retard, mais tout sera prêt avant l’ouverture.
— Je sais que je peux compter sur toi.
Élodie étudiait pour devenir éducatrice. Le soir, elle travaillait dans un café. La nuit, elle acceptait des travaux de rédaction pour gagner davantage.
Son téléphone sonna.
— Mademoiselle Élodie? J’aurais besoin d’un devoir de mathématiques pour lundi.
Elle hésita.
— Envoyez-moi les consignes. Je m’en occuperai.
Après l’université, elle prit un autre bus pour se rendre dans un foyer pour enfants.
Le gardien la reconnut.
— Manon t’attend dehors depuis ce matin.
La fillette était assise seule. Élodie s’approcha et lui couvrit les yeux.
— Qui suis-je?
— Élodie!
Manon l’enlaça.
— Quand est-ce que je viens vivre avec toi?
— La commission se réunit lundi. J’ai deux emplois déclarés, une bourse et un appartement. Dès qu’ils signent, tu rentres avec moi.
— Tu reviendras demain?
— Bien sûr.
Leurs parents étaient morts trois ans plus tôt. Élodie avait dix-neuf ans et Manon quatre. Trop jeune et sans revenus stables, Élodie n’avait pas obtenu immédiatement la garde de sa sœur.
Depuis, elle n’avait cessé de travailler pour la récupérer.
Elle avait échangé l’appartement familial contre un logement plus petit, proche du foyer. Elle économisait, étudiait et rassemblait des documents.
Ce soir-là, elle rentra tard. Elle ouvrit son ordinateur pour rédiger le devoir commandé. Avec cet argent, elle voulait acheter un bureau pour Manon.
Quelques semaines plus tard, les deux sœurs sortirent ensemble de l’immeuble.
— Bonjour, mesdames!
— Bonjour, — ajouta Manon.
Les voisines les observèrent.
— D’où vient cette enfant?
— Elle l’a peut-être eue très jeune et l’a cachée chez ses parents.
Elles ignoraient que Manon était sa petite sœur et qu’Élodie l’accompagnait à l’école pour la première fois depuis l’obtention de sa garde.
Les mois passèrent. Le petit appartement se remplit de dessins, de livres et de vêtements d’enfant. Élodie était toujours fatiguée, mais lorsqu’elle rentrait, Manon l’attendait.
Un après-midi, les voisines les arrêtèrent.
— Élodie, nous devons nous excuser. Nous avons beaucoup parlé sans connaître ta vie.
— Vous ne pouviez pas savoir.
— Non, — reconnut Paulette. — Mais nous aurions pu nous taire au lieu d’inventer.
Manon prit la parole:
— Élodie a travaillé très dur pour que je puisse rentrer chez nous.
Les vieilles dames baissèrent les yeux.
Elles avaient vu une jeune femme maquillée, élégante et pressée.
Elles n’avaient pas vu les études, les deux emplois, les nuits sans sommeil ni la petite fille qui attendait chaque jour son retour.
Il est facile de juger une apparence.
Il est beaucoup plus difficile d’admettre que derrière une vie apparemment légère peut se cacher un courage que nous n’aurions peut-être jamais eu.
