Elle accueillit sa mère après l’hôpital et découvrit que celle-ci avait donné son appartement à sa sœur fortunée trois ans plus tôt
Claire relut le compte rendu médical. Après la fracture et l’opération, sa mère ne pouvait plus vivre seule. Elle aurait besoin d’aide quotidienne pendant plusieurs mois.
Madame Denise fixa la fenêtre.
— Tu as appelé Émilie?
— Bonjour, maman.
— Je t’ai posé une question.
Émilie habitait une grande maison avec piscine. Son mari dirigeait plusieurs magasins et une femme de ménage venait quatre fois par semaine.
Claire vivait avec son époux dans un petit appartement. Elle travaillait à temps plein dans le service comptable d’une entreprise publique.
Émilie rappela tard.
— J’étais à un rendez-vous. Que se passe-t-il?
— Maman sort demain. Elle ne peut pas rester seule.
— Prends-la chez toi. Ton travail est plus souple.
— Pas du tout.
— Tu es dans un bureau. Moi, j’ai des clients et une maison qui vient d’être rénovée. Maman critique tout.
— Alors participe au coût d’une auxiliaire.
Émilie soupira.
— Ce n’est pas le bon moment. Nous changeons de voiture.
Le mari de Claire, Laurent, connaissait la suite.
— Elle refuse?
— Oui.
— Nous accueillerons ta mère. Mais je ne veux pas te voir disparaître sous ses exigences.
Denise s’installa dans le séjour. Claire et Laurent déplacèrent leur lit dans le petit bureau.
Les critiques commencèrent immédiatement.
— La soupe manque de goût.
— Émilie possède un fauteuil électrique.
— Laurent marche trop bruyamment.
— Cet appartement aurait besoin de travaux.
Claire travaillait la journée et s’occupait de sa mère le soir. La nuit, Denise l’appelait pour des choses qu’elle pouvait parfois faire seule.
Au bureau, Claire accumula les retards.
Une aide professionnelle coûtait trop cher.
Émilie refusa de payer.
— Pourquoi engager quelqu’un alors que maman vit chez toi?
— Parce que je ne suis pas là la journée.
— Demande à une voisine.
La troisième semaine, Denise parla de son propre appartement.
— Il reste vide. On pourrait le louer.
Claire sentit enfin apparaître une solution.
— Le loyer paierait l’auxiliaire.
Sa mère détourna les yeux.
— Ce n’est pas possible.
— Pourquoi?
— L’appartement appartient à Émilie.
Laurent posa sa tasse.
— Depuis quand?
— Trois ans.
Claire resta silencieuse.
— Tu lui as donné ton appartement?
— Elle avait besoin d’une garantie pour un investissement.
— Elle possède déjà plusieurs biens.
— Toi, tu as toujours su te débrouiller.
Claire sentit toute son enfance contenue dans cette phrase.
Émilie recevait parce qu’elle demandait. Claire donnait parce qu’elle ne demandait jamais.
Elle appela sa sœur.
— Utilise le revenu de l’appartement pour les soins de maman.
— Il est à moi. Je le transforme en location de luxe.
— Et qui paie sa dépendance?
— Tu l’as prise chez toi.
— Parce que tu as refusé.
Émilie raccrocha.
Claire consulta un avocat. Annuler une donation serait difficile, mais certaines obligations pouvaient être discutées si la mère avait été laissée sans ressources suffisantes.
Elle convoqua sa sœur.
Sur la table se trouvaient les devis d’une résidence de rééducation et d’une auxiliaire de vie.
— Trois possibilités: nous partageons les frais, maman vit alternativement chez chacune, ou nous demandons un examen juridique de la donation.
Émilie se redressa.
— Tu me menaces?
— Je refuse seulement de payer seule les conséquences d’un choix dont j’ai été exclue.
Denise se mit à pleurer.
— Vous vous débarrassez de moi.
Claire répondit doucement:
— Non. Nous cherchons une solution qui ne détruise pas ma santé, mon emploi et mon couple.
Émilie refusa d’accueillir leur mère. Elle accepta finalement de financer la plus grande partie d’un centre de rééducation.
La crainte d’un conflit juridique pesa davantage que la compassion.
Denise entra dans l’établissement un mois après sa sortie de l’hôpital.
Elle reprocha longtemps à Claire de l’avoir envoyée «chez des étrangers».
— Je viens deux fois par semaine. Je t’accompagne chez le médecin. Mais je ne peux pas être ta fille, ton infirmière et ta domestique vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Laurent retrouva sa femme. Elle recommença à dormir, à travailler normalement et à manger sans être interrompue.
Après deux mois, Denise marcha avec un déambulateur.
Un dimanche, elle demanda:
— Tu crois que j’aurais dû partager l’appartement entre vous?
— J’aurais surtout voulu que tu réfléchisses à la façon dont tu financerais ta vieillesse avant de tout donner à celle qui avait déjà le plus.
— Tu ne m’as jamais rien demandé.
— Parce que tu m’as appris que demander était inutile.
Denise baissa les yeux.
Elle ne devint pas soudainement une mère tendre. Les vieilles habitudes ne disparaissaient pas si vite.
Mais elle cessa de comparer Claire à Émilie.
Et lorsque sa fille lui rendait visite, elle commença parfois à dire:
— Merci d’être venue.
Claire ne reçut ni appartement ni compensation.
Elle récupéra toutefois quelque chose de plus urgent: la place qu’elle avait laissée disparaître dans sa propre vie.
Être une bonne fille ne signifiait pas accepter toutes les charges.
Parfois, cela signifiait obliger toute la famille à regarder enfin qui les portait.
