Bernard rentra de la chasse furieux. Il abandonna ses bottes au milieu de l’entrée, lança sa veste vers le portemanteau et la laissa tomber.
Dans la cuisine, il fit claquer les portes des placards.
Élise était assise dans le salon.
Le chien roux, Pablo, reposait près de ses pieds. Dès qu’il entendit Bernard, il baissa les oreilles et resta immobile.
Bernard apparut dans l’encadrement de la porte.
« Ce chien s’en va. »
Élise leva les yeux.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il ne sert à rien. Je l’entraîne depuis des mois. Un canard tombe, il reste assis. Un lièvre passe, il regarde ailleurs. Il a peur des coups de feu. »
Pablo se rapprocha d’Élise.
« Que comptes-tu faire ? »
« Demain, je le donne à Michel. S’il n’en veut pas, je le laisse quelque part sur une route. Je ne vais pas nourrir un animal inutile. »
Élise se leva sans répondre.
Elle monta dans la chambre, sortit une valise de l’armoire et commença à ranger les vêtements de Bernard.
Chemises. Pantalons. Sous-vêtements. Pulls. Nécessaire de toilette.
Bernard la suivit.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Ta valise. »
« Pour aller où ? »
« Peu importe. Tu viens de dire qu’il fallait se débarrasser de ce qui ne sert pas. »
Il resta bouche ouverte.
« Tu me mets dehors pour un chien ? »
« Non. Pour l’homme capable de parler ainsi d’un être vivant qui lui fait confiance. »
« J’étais en colère. »
« Tu es toujours en colère. Et toute la maison doit s’adapter à ton humeur. »
Bernard s’assit sur le lit.
« Élise, tu exagères. »
« Pablo ne chasse pas. Mais il m’attend chaque soir. Quand j’ai été malade, il est resté près de moi. Quand j’ai pleuré après la mort de ma mère, il a posé sa tête sur mes genoux. »
« C’est un chien. »
« Et pourtant il me voit. »
Bernard se raidit.
« Je travaille pour cette maison. »
« Tu paies. Tu répares. Mais tu ne regardes plus personne. Tu rentres, tu allumes la télévision et tu attends que tout fonctionne. »
« Ce n’est pas vrai. »
« Quand as-tu été heureux pour la dernière fois de me voir ? Pas heureux que le dîner soit prêt. Heureux que je sois là. »
Bernard resta silencieux.
Élise ferma la valise.
« Va chez ton cousin. »
Il partit le soir même.
Pendant plusieurs jours, Bernard se considéra comme la victime d’une réaction absurde.
Puis son cousin lui demanda :
« Tu aurais vraiment abandonné le chien ? »
« J’étais énervé. »
« Cela n’efface pas la réponse. »
Bernard contacta un éducateur canin.
L’homme expliqua que Pablo souffrait d’une peur intense des détonations et qu’il ne deviendrait jamais chien de chasse.
« Il a cependant un excellent odorat et une grande sensibilité. »
Bernard répondit :
« À quoi cela sert-il ? »
L’éducateur le fixa.
« Peut-être devriez-vous commencer par vous demander pourquoi tout doit servir à quelque chose pour mériter votre affection. »
Bernard n’oublia pas cette phrase.
Il revint au bout de trois semaines.
Élise resta sur le pas de la porte.
Pablo se plaça devant elle.
« Je suis venu demander pardon. »
« Pour rentrer ? »
« Même si tu refuses. »
Bernard commença une thérapie. Il suivit avec Pablo des séances de recherche olfactive.
Quelques mois plus tard, le chien retrouva un adolescent autiste disparu près d’une rivière. Il suivit sa trace jusqu’à une cabane abandonnée.
Les secours félicitèrent Pablo.
Bernard s’agenouilla près de lui.
« Je voulais t’abandonner parce que tu ne rapportais pas des oiseaux. »
Élise dit doucement :
« Il n’était pas inutile. Tu ne savais simplement pas voir ce qu’il pouvait offrir. »
Bernard répondit :
« Je crois que je faisais la même chose avec toi. »
Il ne rentra pas immédiatement.
Pendant presque un an, il changea sans garantie de retrouver sa place.
Il apprit à écouter. À parler sans donner d’ordres. À reconnaître sa colère avant qu’elle ne devienne une menace.
Lorsqu’Élise accepta son retour, elle posa une seule condition.
« Personne ici ne devra jamais craindre d’être jeté dehors parce qu’il devient moins pratique. »
Bernard hocha la tête.
Pablo dormit cette nuit-là entre leurs deux chambres, comme s’il surveillait le passage.
Bernard avait toujours cru que la valeur se mesurait à l’utilité.
Un bon chien devait chasser.
Une bonne épouse devait maintenir la maison.
Un bon homme devait gagner de l’argent.
Pablo lui apprit qu’on peut remplir toutes les fonctions attendues et rester vide.
Et qu’un être qui ne remplit aucune de nos attentes peut malgré tout nous apprendre à aimer.
🥰 La suite de l’histoire se trouve dans les commentaires. Partagez vos émotions et vos réflexions après la lecture.
