Sébastien Ferrand a coupé le moteur de son Audi Q5 flambant neuve — trois semaines à peine au compteur — au bord d'un chemin de terre qui n'en finissait pas, quelque part entre Confolens et nulle part. La carrosserie venait de racler une branche de noisetier, et il avait juré tout seul dans l'habitacle, les mains crispées sur le volant en cuir encore raide.
« Qu'est-ce que je fous là », avait-il marmonné en évitant un nid-de-poule grand comme une baignoire.
L'agent immobilier avait pourtant été formel au téléphone : une longère du XIXe, toit refait, terrain d'un hectare descendant jusqu'à la Vienne, le tout pour cent quarante mille euros — un prix qui n'avait aucun sens pour ce genre de bien, sauf que le propriétaire, disait-il, « avait besoin de vendre vite, des histoires de famille, je crois ».
Sébastien avait insisté : « Vite comment ? »
« Aucune idée. Il déménage. Les papiers sont clean, j'ai vérifié moi-même. »
La route s'arrêtait net à la lisière d'un bois de chênes, et derrière, tout changeait d'un coup. Une prairie immense, du soleil de juin qui tombait dru, et la rivière en contrebas, pas large, avec un banc de sable clair. Presque au bord de l'eau, entre deux vieux frênes, une bâtisse en pierre blonde avec des volets bleus repeints de frais. La grange à côté avait un toit tout neuf. Une barrière fraîchement goudronnée fermait l'allée.
Sébastien a soufflé, presque malgré lui : « Bon. Pour ça, ça valait le coup de niquer mes suspensions. »
Il a garé la voiture, il est descendu, et il a appelé vers la maison. Personne n'a répondu tout de suite — juste le bruit de l'eau sur les galets, et au loin une cloche de vache. Puis la porte s'est ouverte.
L'homme qui est sorti était petit, un peu voûté, le crâne dégarni sur le dessus. Chemise à carreaux fatiguée, jean qui avait connu des jours meilleurs. Sébastien a tendu la main par automatisme — et il s'est arrêté net, la main encore à moitié tendue.
Il connaissait ce visage. Ce regard-là, en tout cas. Buriné, des rides au coin des yeux, mais quelque chose dedans qui lui disait quelque chose depuis vingt-cinq ans.
« Bonjour, vous êtes monsieur Ferrand ? L'agence m'a prévenu. »
La voix. Un peu voilée, avec cette manière de pencher légèrement la tête sur le côté en parlant. Et ce tic, les doigts qui tripotaient le bord de sa manche.
« Oui, c'est moi », a répondu Sébastien, en le fixant. « Et vous, excusez-moi, vous êtes… ? »
« Denis. Denis Marchal. »
Et là, ça lui est revenu, d'un coup. Denis. Collège Jean-Moulin, à Angoulême, troisième rang, celui qui bégayait. Ils étaient dans la même classe de la sixième à la troisième.
Sébastien s'appelait Sébastien Ferrand à l'époque aussi — sauf qu'à quatorze ans, tout le monde le surnommait « Seb la Frappe », parce qu'il cognait fort au foot et encore plus fort dans les vestiaires. Son père dirigeait une boîte de travaux publics du côté de Ruffec, et Sébastien débarquait toujours avec les dernières Nike, un téléphone avant tout le monde, et cette assurance des mômes à qui personne ne dit jamais non.
Denis, lui, était au fond de la classe le premier arrivé, jamais le dernier parti. Maigre, pâle, des lunettes en fer dont une branche tenait avec du scotch. Sa mère faisait des ménages dans des cabinets d'assurance, il n'avait jamais connu son père, et ses affaires venaient toujours du vestiaire de la Croix-Rouge. Il bégayait — pas beaucoup, mais dès qu'il était nerveux, les mots restaient coincés dans sa gorge comme des cailloux.
Et les collégiens de 1996 n'étaient pas connus pour leur miséricorde.
Sébastien se souvenait très précisément de la cour, l'hiver, quand il faisait déjà nuit à dix-sept heures. Il se souvenait avoir pris le cartable de Denis et l'avoir balancé dans la mare gelée derrière le gymnase, juste pour le plaisir de voir le gamin patauger dans la boue en pleurant sans un bruit. Il se souvenait des surnoms — « Bafouille », « le Radoteur » — hurlés dans le couloir pendant que Denis fixait le carrelage. Il se souvenait, une fois, d'avoir imité son bégaiement devant toute la classe pour un exposé de géographie, et le prof, jeune et dépassé, n'avait rien dit. Rien du tout. Il avait ri, en fait — discrètement, mais il avait ri.
Il ne s'était jamais excusé. Il n'y avait même jamais repensé, jusqu'à cette seconde, debout devant une barrière fraîchement goudronnée, avec ce même regard planté dans le sien.
« Denis… », a répété Sébastien, la gorge un peu sèche. « Ça alors. Trente ans, non ? »
« Trente et un », a corrigé Denis, sans hausser le ton. Sa main a lâché le bord de sa manche. « Entrez. On va parler de la maison. »
Sébastien avait cru, sur le trajet, qu'il allait devoir marchander deux ou trois mille euros sur le prix, discuter d'un diagnostic termites, signer un compromis chez un notaire de Confolens dans les quinze jours. Il n'avait pas imaginé une seconde qu'il allait s'asseoir à la table en chêne de la cuisine de Denis Marchal, devant un café filtre trop fort, et devoir affronter l'inventaire complet de ce qu'il lui avait fait à quatorze ans.
Denis n'a rien dit de tout ça, d'abord. Il a posé les tasses, il a sorti un dossier bleu avec le titre de propriété, le plan cadastral, l'attestation de la mairie pour le raccordement. Tout carré. Sébastien a feuilleté sans vraiment lire, en observant plutôt les mains de Denis — calleuses, abîmées, celles d'un homme qui répare lui-même sa toiture et retape ses volets.
« Vous êtes toujours dans la région ? », a fini par demander Sébastien, pour meubler.
« Toute ma vie. J'ai repris la maison de ma mère à sa mort, en 2009. J'ai bossé électricien à Confolens pendant vingt ans. » Denis a marqué une pause, il a tourné sa cuillère dans le café sans le boire. « Aujourd'hui je vends, parce que ma femme est du Nord et qu'elle en a marre d'être loin de sa famille. On part s'installer près de Lille. »
Un silence. Puis Denis a relevé les yeux.
« Vous ne vous souvenez pas de moi vraiment, hein ? Enfin, du collège. »
Sébastien a senti sa nuque chauffer. « Si », a-t-il dit, la voix plus basse qu'il ne l'aurait voulu. « Je me souviens. »
« Le cartable dans la mare », a dit Denis, très calmement, comme s'il énumérait une liste de courses. « L'exposé sur les fleuves d'Afrique, en quatrième, où vous m'avez imité devant toute la classe. Le jour où vous avez collé un papier "j'ai b-b-bégayé toute ma vie" dans mon dos, et je l'ai gardé toute la journée sans le savoir. »
Sébastien n'a rien trouvé à répondre. Il regardait la table.
« Je ne dis pas ça pour vous faire un procès », a repris Denis. « Ça fait trente et un ans. J'ai eu le temps. Mais depuis que l'agence m'a donné votre nom, j'y pense sans arrêt. Sébastien Ferrand. Il n'y en a pas cinquante à Angoulême. »
« Écoutez », a lâché Sébastien, « j'étais un sale gosse. Un connard, même. Si j'avais su, à l'époque, ce que… » Il s'est arrêté, incapable de finir la phrase.
« Vous n'aviez pas besoin de savoir », a dit Denis. « C'était visible. Tout le monde voyait. Personne n'a rien fait. Ni les profs, ni vous. »
Le silence a duré. Dehors, on entendait la Vienne couler, et quelque part une mésange qui s'énervait dans les frênes. Sébastien a fini par relever la tête.
« Je vais être honnête avec vous. Je ne vais pas vous demander pardon là, maintenant, à cette table, comme si ça effaçait quoi que ce soit. Ce serait pour moi, pas pour vous. » Il a hésité. « Mais je ne veux pas acheter cette maison comme si de rien n'était. Ce serait… indécent. »
Denis a haussé légèrement les épaules. « La maison est bonne. Le prix est le prix. Ça n'a rien à voir avec le collège. »
« Justement, si », a répondu Sébastien. « Le prix est à cent quarante mille parce que vous êtes pressé, et vous êtes pressé parce que votre femme veut partir vite, et moi j'arrive avec mon 4×4 tout neuf pour profiter de votre urgence. C'est exactement le genre de truc que je faisais à quatorze ans. Prendre ce qui traînait parce que j'en avais les moyens et que personne ne m'arrêtait. »
Il a sorti son téléphone, ouvert son application bancaire, et l'a posé sur la table, écran allumé, devant Denis.
« Je paie le prix du marché. Pas celui de votre urgence. L'agence m'a dit que des maisons comme ça, avec ce terrain, ça part à cent quatre-vingt-cinq, cent quatre-vingt-dix mille dans le coin. Je vous fais un virement de cent quatre-vingt-huit mille euros. Aujourd'hui. Comme ça, vous partez dans le Nord sans devoir brader quoi que ce soit à qui que ce soit — et certainement pas à moi. »
Denis a regardé l'écran, puis Sébastien, sans rien dire pendant un long moment.
« Vous n'êtes pas obligé », a-t-il fini par dire.
« Je sais », a répondu Sébastien. « C'est bien pour ça que je le fais. »
Denis a tourné la cuillère une dernière fois dans son café froid, l'a reposée, et a tendu la main — pas pour serrer celle de Sébastien, mais pour faire glisser le dossier bleu vers lui, de l'autre côté de la table.
« Alors on va chez le notaire à Confolens lundi. Et vous me laissez votre numéro. Pas pour la maison. Juste pour dire qu'on s'est vus, avant que je parte. »
Sébastien a hoché — non, il a juste dit « d'accord », et il a composé le virement, quarante-huit mille euros de plus que ce qu'on lui demandait, avant même de quitter la table.
