Le sourire de ma tante qui s’éteint

Le gigot arrivait à peine sur la table. Dimanche de Pâques, midi et demi. Dehors, les collines de Fourvière s’étiraient sous un soleil blanc, et dans le salon de ma tante, ça sentait le thym et le rôti. J’avais calé une bouteille de Saint-Amour entre mes genoux, le tire-bouchon dans l’autre main. Mon cousin Jérémy faisait défiler les chaînes de la TNT sans le son. Ma tante Sylvie pliait les serviettes en éventail, comme elle le faisait déjà quand j’avais huit ans et que mes parents venaient de disparaître sur l’A7 un soir de verglas.

J’ai attendu qu’elle ait déposé le plat. Et puis j’ai dit, sans trembler :

— Je ne paierai plus vos charges. Et je quitte Lyon en septembre.

Le bruit du tire-bouchon qui traverse le liège. J’ai rempli mon verre. J’avais les mains sèches et une sorte de calme qui ressemblait à ce qu’on doit sentir après une longue nuit de fièvre, quand la sueur refroidit. Mon cœur ne tapait même pas fort. Juste une fatigue immense, ancienne.

J’ai trente-quatre ans. Je suis infirmière en réanimation à l’hôpital Édouard-Herriot. Depuis mes vingt-huit ans, je vis chez ma tante dans le trois-pièces de Vaise où j’ai grandi après l’accident. L’ancien appartement de mes parents. Sylvie a demandé une tutelle partielle quand j’étais mineure, et puis les années ont filé. Le loyer a été remboursé, mais les traites de la cuisine équipée, la taxe foncière, l’assurance, l’eau — tout est resté à mon nom. C’était plus simple, disait-elle. Je gagnais ma vie. Elle, elle avait ses migraines, ses cures thermales à Aix, son arthrose. Jérémy, lui, il avait « besoin de temps ». Une licence d’éco pas finie, un BTS compta abandonné, une formation de community manager que sa mère lui avait payée cash. Il avait trente-six ans, un Monopoly des combines sur Leboncoin et une capacité phénoménale à compter l’argent des autres.

Les premiers mois, ça ressemblait à du devoir. Je remplissais le frigo le jeudi après ma garde de nuit, je glissais du liquide dans la boîte à sucre, je faisais les lessives à deux heures du matin en écoutant les bips des scope dans mon crâne. Je me disais : c’est temporaire, Jérémy va trouver un boulot, Sylvie va toucher sa retraite à taux plein. Sauf que le temporaire, chez nous, il a duré six ans.

J’ai commencé à dérailler doucement. Pas de grand cri. Des trucs minuscules. Je comptais les carreaux de faïence au-dessus de l’évier, encore et encore, parce que si je m’arrêtais, quelque chose en moi risquait de céder. Un matin, je n’ai pas réussi à enfiler mes gants de soin — mes doigts tremblaient trop. Le cadre de santé m’a trouvée assise sur le banc du vestiaire, le visage dans les mains, à fixer le carrelage sans bouger. Il a dit : « Camille, vous êtes au bout. On va appeler le médecin du travail. »

J’ai vu un psychiatre, la première fois de ma vie, dans un cabinet de la Croix-Rousse avec un yucca poussiéreux et des rideaux orange. Il m’a prescrit un antidépresseur et un anxiolytique. J’ai posé la plaquette dans ma trousse de toilette et je l’ai cachée derrière les serviettes. Chez ma tante, la santé mentale, c’était un truc de Parisiens. De gens qui n’avaient pas connu de vraies difficultés.

— T’as juste besoin de grand air, m’a dit Sylvie un soir où j’étais rentrée lessivée. Va courir au parc de la Tête d’Or, tu verras.

— Elle court déjà assez comme ça après tes papiers, a rigolé Jérémy depuis le canapé, sans lever les yeux.

Ce n’est pas une remarque qui m’a décidée. C’est un mardi de février, à vingt heures vingt. Je finissais mon service, on avait perdu un patient en choc septique. Je suis montée dans ma Clio d’occase, j’ai roulé jusqu’à Vaise, et au lieu de me garer devant la résidence, j’ai fait le tour du pâté de maisons. Trois fois. Je n’arrivais pas à pousser la porte du parking. L’idée de monter les trois étages, d’entendre la télé, de voir l’assiette qu’on avait laissée pour moi, de répondre à la question « tu as pris le chèque pour EDF ? », me tombait dessus comme un mur.

Ce soir-là, je suis restée dormir dans la salle de repos de l’hôpital. J’ai prétexté un remplacement.

Et puis il y a eu la conversation que je n’aurais jamais dû surprendre. Je m’étais garée deux rues plus loin, j’étais revenue à pied pour récupérer mon chargeur que j’avais oublié. La fenêtre de la cuisine donnait sur la cour intérieure, et avec le printemps qui arrivait, Sylvie laissait tout ouvert.

— Camille, elle est gentille, disait-elle à sa copine Françoise, au téléphone. Mais elle exagère. Moi, à son âge, j’élevais un gosse seule, je bossais au standard de la CPAM, et je ne parlais pas de « burn-out ». Elle a un métier, pas de mari, pas de gamins. Qu’est-ce qui l’empêche de se bouger ? Elle se complique la vie, cette petite. Ça me fait de la peine, hein. Mais elle ne va pas me laisser tomber. Pas après tout ce que j’ai fait.

Je me tenais derrière la haie de lauriers-tins, sous l’escalier de service. Il faisait froid. J’avais un gobelet vide à la main, un vieux gobelet de distributeur. Je l’ai écrasé sans m’en rendre compte. Pas de larmes. Pas de nœud dans la gorge. Quelque chose de beaucoup plus froid, de plus net. Comme quand on retire un cathéter : une fois l’aiguille sortie, le soulagement est immédiat, presque animal, avant même la douleur.

La semaine suivante, j’ai appelé Fabienne, une amie de l’IFSI qui bosse au CHU de Clermont-Ferrand. Le service de réa recrutait. Elle avait un deux-pièces à louer dans son immeuble, à Chamalières. Vue sur les volcans. Neuf cents euros charges comprises. Je pouvais le visiter en visio le jeudi d’après.

J’ai attendu Pâques pour en parler, comme on recule devant une porte qu’on sait devoir enfoncer. C’est idiot. J’imaginais que le repas de famille, avec l’agneau et le vin blanc, amortirait le choc. Pas du tout.

Jérémy a reposé la télécommande sur l’accoudoir et il m’a regardée. Il portait une chemise neuve, un genre de lin froissé, achetée avec l’argent d’un plan sur une palette de téléphones reconditionnés.

— C’est-à-dire, tu te casses ? a-t-il demandé. Et maman, tu la mets où dans ton calcul ?

— J’ai fait six ans de calcul. J’arrête.

— Non mais t’arrêtes quoi, Camille ? a coupé Sylvie en plantant la fourchette dans le gigot. Tu t’es crue où ? On est responsables les uns des autres dans cette famille. Responsables. Pas juste « quand ça m’arrange ».

— Responsable, tante Sylvie. Responsable, ça veut aussi dire que Jérémy pourrait trouver un boulot. Tu crois pas ?

Il s’est levé d’un coup. La table a vibré, une petite cuillère est tombée sur le tapis avec un bruit sourd. Sous la table, il restait un bout de figurine Kinder d’un Noël ancien — un cow-boy sans tête. Personne ne l’avait jamais ramassé.

— Tu me juges en plus, maintenant ? a aboyé Jérémy. Toi et tes pilules du bonheur, tes arrêts maladie, tes crises d’angoisse à deux balles. Parce qu’on sait hein, on n’est pas aveugles. T’es sous médocs, Camille. Alors viens pas me faire la leçon.

J’ai senti ma mâchoire se serrer si fort que j’ai cru que mes dents allaient craquer.

— Oui, je prends un traitement. Oui, je suis suivie par un psychiatre. Et tu veux que je te dise ? C’est le fric que je mets ici chaque mois qui me rend malade. Pas le boulot. Pas l’hôpital. Vous.

Sylvie a plaqué sa serviette contre sa bouche. Elle a hoqueté en mode tragique, avec cette façon qu’elle a de faire monter les larmes en trois secondes chrono, comme un robinet qu’on ouvre.

— J’ai renoncé à tout pour vous élever, et vous me balancez ça à la figure… J’ai sacrifié ma jeunesse… Et pour quoi, pour qu’on me dise que je suis une charge…

— Je ne t’ai pas dit que tu étais une charge. Je te dis que je m’en vais. C’est différent.

— C’est la même chose ! a crié Jérémy en pointant le couloir. Si tu passes cette porte, tu n’es plus ma cousine !

Je me suis levée. J’ai pris mon blouson en jean sur le dossier de la chaise. Mes clés sur le buffet. La bouteille de vin, je l’ai laissée — c’était un cadeau pour eux, de toute façon. Sylvie s’est précipitée vers moi. Ses mules claquaient sur le parquet, le même parquet que mes parents avaient poncé l’été avant leur mort.

— Si tu t’en vas maintenant, il n’y aura plus de retour possible. Je te préviens. Ce sera fini.

J’ai tourné la poignée de la porte d’entrée. Le couloir sentait le potage et la naphtaline, cette odeur d’enfance qui ne m’a jamais lâchée.

— C’est déjà fini, a dit quelqu’un tout bas.

C’était moi. C’était ma voix.

J’ai descendu les marches quatre à quatre. Sur le palier du deuxième, le voisin, monsieur Benichou, rentrait avec son teckel. Il m’a souri. Je n’ai pas pu répondre, j’avais la gorge en feu et les yeux qui piquaient. J’ai marché jusqu’à la Saône. Les péniches étaient immobiles, les platanes commençaient tout juste à bourgeonner, et l’eau était grise comme du plomb fondu. Je me suis assise sur un banc, j’ai sorti mon téléphone, j’ai composé le numéro de Fabienne.

— Tu l’as fait ? a-t-elle demandé tout de suite.

— Je l’ai fait.

— Et ?

— Je crois que je ne sens plus mes jambes. Mais je l’ai fait.

Elle a eu un petit rire nerveux, et puis elle a dit : « Je garde une bouteille au frais pour ce soir. »

Les semaines qui ont suivi ont ressemblé à un siège médiéval. Ma tante a envoyé un mail de six pages à toute la famille, où j’étais décrite comme « une fille brisée par son métier, qui rejette les siens sur un coup de tête ». Jérémy a posté sur son compte Insta une story avec une photo de lui en train de pleurer devant sa console, légende : « La loyauté, c’est en option apparemment. » Une cousine éloignée, que je n’avais pas vue depuis la communion de sa fille, m’a écrit un SMS pour me dire que « les pionniers du bonheur individuel finissent toujours seuls ».

J’ai failli céder. Une nuit, vers trois heures, j’ai regardé des annonces de voitures d’occasion. Pas pour moi. Pour Jérémy. Je me disais : si je lui achète une caisse, peut-être qu’il va faire du VTC, peut-être qu’il va s’en sortir, peut-être que je n’aurai pas à partir. Mon pouce était posé sur l’annonce d’un utilitaire à deux mille euros, et là, le téléphone a sonné. Numéro masqué.

J’ai décroché. C’était le service des urgences de l’hôpital — pour une patiente que j’avais suivie la semaine précédente. Ils me demandaient un détail sur son traitement. En raccrochant, j’ai réalisé que mon cœur battait à cent à l’heure, non pas à cause de l’appel, mais parce que j’avais pensé à une vieille Toyota et à mon cousin dedans. J’ai effacé l’annonce. J’ai éteint la lumière.

En septembre, j’ai chargé ma Clio. J’avais deux valises, un carton de bouquins de médecine, un yucca rachitique que Fabienne m’avait refilé, et un classeur avec tous les papiers de l’appartement — titres de propriété, factures, échéanciers — que j’ai posé sur la table de la cuisine, bien en évidence.

Sylvie était assise devant la télé, un plaid sur les genoux. Elle faisait semblant de regarder un téléfilm de l’après-midi. Elle n’a pas tourné la tête.

— La taxe foncière est payée jusqu’à la fin de l’année. J’ai laissé les identifiants de connexion pour le site des impôts sur un post-it. L’assurance habitation arrive à échéance en mars.

Elle a baissé le volume avec la télécommande.

— Tu sais ce que va dire le quartier ? Que tu m’as abandonnée. Que je t’ai tout donné et que tu as filé.

J’ai posé le jeu de clés sur le meuble près de l’entrée, à côté du petit bol en faïence où ma mère rangeait les siennes. Le cow-boy sans tête était toujours sous la table du salon, j’en étais sûre.

— Le quartier, je m’en fous. Prends soin de toi, tante Sylvie.

J’ai refermé la porte. Le même bruit de clenche qu’il y a vingt-six ans, quand je partais pour l’école avec mon cartable.

L’autoroute A89 était presque vide. En passant le col du Brugeron, un vent froid a secoué la voiture, et j’ai baissé la vitre. L’air sentait le foin coupé et l’orage lointain. J’ai mis la radio — une vieille chanson de Véronique Sanson que ma mère passait en boucle dans la cuisine.

Fabienne m’attendait sur le parking de la résidence avec un pot de confiture de sa mère et une bouteille de pétillant bon marché. Son appartement était minuscule, le papier peint à fleurs jaunes datait de Mitterrand, mais il y avait un balcon, deux chaises en fer forgé, et la vue sur la chaîne des Puys qui se découpait dans la lumière du soir.

— Tu veux appeler quelqu’un ? Tes proches ? m’a demandé Fabienne en débouchant la bouteille avec un bruit sec.

J’ai regardé le téléphone. L’écran affichait trois messages : un de Jérémy (« Bon vent. »), un de la cousine éloignée (« Pense à tes racines. »), et un de mon ancien cadre de santé de Lyon (« Ici, on pense à toi. Reviens quand tu veux. »).

J’ai répondu à ce dernier. Puis j’ai éteint le portable, je l’ai glissé dans un tiroir, et je suis sortie sur le balcon.

— Alors ? a lancé Fabienne derrière moi.

J’ai rempli mon verre. Le pétillant était tiède et trop sucré. Des nuages orange remontaient la vallée, et en bas, dans la rue, un gamin apprenait à faire du vélo, les petites roues crissant sur le bitume.

— Alors on fait quoi, maintenant ? j’ai dit.

— Maintenant, a répondu Fabienne en s’asseyant à côté de moi, tu te reposes. Et après, tu vis.

La nuit est tombée d’un coup, comme toujours en montagne. J’ai compté les lumières qui s’allumaient dans les immeubles d’en face, une par une, et quand je me suis arrêtée, je n’ai pas eu peur.

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