Je fixais la carte grise sans vraiment la voir. Le nom de mon père dansait devant mes yeux, juste à côté du diagnostic plié en quatre dans ma poche. Trois jours. Le médecin avait été clair : trois jours avant que les lésions ne deviennent définitives. Passé ce délai, mon père ne marcherait plus.
Paul releva à peine la tête de son ordinateur, absorbé par un plan en 3D d’une véranda. Il faisait pivoter la maquette virtuelle avec sa souris, un sourire satisfait aux lèvres.
— Tu m’écoutes ou pas ? Ma voix avait dérapé dans les aigus.
— J’ai entendu, oui. Et je te répète ce que j’ai dit. Les artisans commencent lundi, j’ai déjà viré l’acompte. Maman ne peut pas passer un hiver de plus avec cette humidité dans la salle à manger. À son âge, c’est criminel.
— On parle de mon père qui risque de finir dans un fauteuil, Paul. Pas d’un mur qui pèle.
Il soupira, ferma l’écran et croisa les bras. Ce geste, je le connaissais par cœur. Le prof de fac qui va expliquer une évidence à l’étudiante attardée.
— Écoute, Anaïs. Ton père a toujours mal quelque part. Avant c’était l’épaule, maintenant c’est la hanche. Les rhumatologues en rajoutent toujours, tu sais bien. Ils prescrivent des traitements hors de prix parce qu’ils touchent des commissions. Alors que ma mère, elle, n’a jamais rien demandé. Elle s’est saignée pour m’élever seule. Sa maison part en lambeaux. La priorité, elle est là.
Je serrais la carte grise si fort que mes jointures blanchissaient.
— Quand on a acheté l’appartement à Lyon, c’est mon père qui nous a donné les trente mille d’apport. Sans rien demander. Sans reconnaissance de dette. Il a vidé son assurance-vie sans hésiter une seconde. Et toi, aujourd’hui, tu me dis que tes plans cuisine passent avant ses injections ?
— Ton père a aidé, c’est vrai. Et on lui en est reconnaissants. Mais aujourd’hui la situation est différente. J’ai ma propre famille à gérer.
— Ta famille ? m’étranglai-je. Et moi, je suis quoi ?
— Arrête de tout mélanger. Le sujet est clos. Les matériaux sont commandés. Pour les médicaments, demande à ta sœur, ou empruntez à vos cousins. Je ne peux pas financer les deux en même temps.
— Manon élève seule deux gamins de trois et cinq ans, Paul. Elle est aide-soignante de nuit. Tu veux qu’elle emprunte combien, exactement ? Trois mois de salaire ?
Il haussa les épaules et se tourna de nouveau vers son écran. Fin de la discussion.
Je restai plantée là, les pieds cloués au parquet, à le regarder faire pivoter sa véranda virtuelle. Cinq ans de vie commune. Cinq ans à m’adapter à ses horaires, à recevoir sa famille entière chaque deuxième dimanche du mois, à passer mes samedis chez sa mère à tailler des haies pendant qu’il réparait le portail. Cinq ans à me dire que le couple, c’était ça : des concessions. Sauf que ses concessions à lui, je les attendais encore.
Il était vingt-deux heures quand je suis sortie. L’air de novembre m’a giflée en pleine face. Le Rhône charriait des reflets jaunes sous les lampadaires. Je marchais sans savoir où, les poings enfoncés dans les poches de ma doudoune, tournant et retournant les mêmes phrases dans ma tête.
Manon m’a appelée alors que je passais le pont Wilson. J’ai vu son prénom s’afficher et j’ai failli ne pas répondre.
— Alors ? Sa voix tremblait d’espoir et d’angoisse mêlés. Il est d’accord pour débloquer l’argent ?
— Non.
Un blanc. Un long blanc où je n’entendais que le vent dans le micro.
— Papa ne se plaint pas, tu sais, a-t-elle fini par lâcher. Mais ce matin, il a mis vingt minutes pour descendre les trois marches du perron. Maman faisait semblant de chercher ses clés pour qu’il ne la voie pas pleurer.
Je me suis arrêtée de marcher. Une péniche glissait lentement sous le pont, éclairée comme un sapin de Noël. À l’intérieur, des gens riaient autour d’une table.
— Manon, écoute-moi. Je m’occupe de tout. Demain midi, je passe chez papa avec le traitement. Tu veux bien prévenir l’infirmière ?
— Mais comment… Anaïs, il te faut presque six mille euros ! En une nuit ?
— Fais-moi confiance. S’il te plaît.
J’ai raccroché avant qu’elle puisse protester. Mes doigts sont retournés dans ma poche, là où le papier de la carte grise crissait contre la doublure.
La DS 21. La voiture de nos dimanches. Paul l’avait dénichée trois ans plus tôt dans une grange près de Clermont-Ferrand. Une épave, quasiment. Une vieille dame vert olive, chromes rouillés, cuir craquelé par trente ans d’immobilisation. Il avait passé deux ans à la retaper, week-end après week-end. Pièces détachées chinées dans les casses, nuits à potasser des forums de collectionneurs, heures à refaire le joint de culasse avec un pote garagiste. Et puis ce jour de juin où le moteur avait toussé une fois, deux fois, avant de ronronner comme une bête vivante.
Paul en était fou. Les voisins du quartier Croix-Rousse connaissaient tous « la Déesse ». Les gamins se retournaient dans la rue. Il la briquait tous les dimanches matin, un chiffon microfibre à la main, amoureux comme un ado.
Elle était à mon nom. Un détail idiot, une histoire d’assurance moins chère parce que j’avais un bonus intact. Paul m’avait dit : « Signe, on s’en fiche, ce qui est à toi est à moi. »
Il était rentré à minuit passé. Moi, j’étais couchée, les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Il s’est glissé sous la couette sans un mot, m’a tourné le dos, et a sombré en trois minutes.
Je n’ai pas dormi.
Le lendemain matin, il a avalé son café debout dans la cuisine, l’œil rivé sur les messages de sa mère.
— Je pars. Les plaquistes arrivent à huit heures. Tu nous rejoins ?
— J’ai une course à faire d’abord. Je vous retrouve là-bas dans la matinée.
Il a haussé les sourcils, méfiant.
— Une course ? On n’a plus rien sur le compte à part le courant, tu le sais. Les économies sont déjà chez maman.
— Juste des papiers à régler. Ne t’inquiète pas.
Il a enfilé son blouson, m’a jeté un regard en biais, puis il est sorti.
Dès que la porte a claqué, j’ai actionné la bouilloire et j’ai appelé un spécialiste en voitures de collection. Le type, un certain Bruno, a décroché à la deuxième sonnerie. Je lui ai décrit le modèle. Son sifflement dans le combiné m’a confirmé ce que j’espérais.
— Madame, une DS 21 Pallas de 1969 en parfait état de marche, avec carnet d’entretien, ça part dans la journée. Vous avez une idée du prix que vous en voulez ?
— Je ne veux pas un prix. Je veux une transaction dans l’heure. Vous prenez quelle commission ?
Il a réfléchi trente secondes. On s’est mises d’accord sur un forfait. Il m’a promis un rendez-vous à dix heures dans un garage du sixième arrondissement.
J’ai sorti la voiture du box souterrain. La sellerie en cuir havane sentait bon la cire et le tabac froid. Le moteur a démarré au quart de tour. En roulant vers le rendez-vous, j’ai pensé à tous ces dimanches où je m’étais assise à la place passager, un panier de pique-nique sur les genoux, souriante, pendant que Paul conduisait. À tous ces compliments qu’on recevait. « Quelle merveille, monsieur, vous avez dû y passer un temps fou. » Paul rayonnait. Moi je me taisais.
Le garage sentait le caoutchouc et le dégraissant. Bruno, un type rondouillard avec une moustache gauloise et un œil de maquignon, a tourné autour de la voiture pendant quinze minutes. Il a inspecté les chromes, tâté les ailes, fait ronfler le moteur, soulevé le tapis de sol.
— Très propre. Très belle. Bon, en achat express, la décote est de quinze pour cent. Je peux vous faire un virement immédiat.
J’ai regardé la somme sur le papier qu’il me tendait. Six mille huit cents euros. Plus que le traitement complet. Il resterait assez pour les séances de kiné et même une cure thermale.
— Allez-y. On signe.
Mon téléphone vibrait. Paul. Paul. Paul. Trois appels manqués coup sur coup. Puis un SMS : « Où est la voiture ??? Gabriel m’envoie une photo du boulevard des Brotteaux, il dit qu’elle est garée devant un garage avec une pancarte À VENDRE ???? »
Je n’ai pas répondu. J’ai signé les papiers, récupéré le virement, et j’ai commandé un taxi.
À onze heures trente, j’entrais dans la pharmacie de la place Guichard. La préparatrice a écarquillé les yeux en voyant l’ordonnance.
— C’est pour le traitement complet ? Vous savez le prix que ça représente ?
— Je sais.
Elle a manipulé les boîtes avec des gestes presque cérémonieux. Des seringues préremplies, des ampoules à conserver au frais, un protocole en trois phases. J’ai tout mis dans un sac isotherme et j’ai repris un taxi direction la Croix-Rousse, là où habitaient mes parents.
Manon m’attendait sur le trottoir, les traits tirés, un nourrisson calé contre la hanche. En me voyant descendre du taxi avec le sac isotherme, elle a plaqué une main sur sa bouche. Ses yeux se sont remplis de larmes.
— T’as réussi… Comment t’as…
— Plus tard. Papa est où ?
On est entrées. Mon père était affalé dans un fauteuil, le visage gris, les traits creusés par des nuits sans sommeil. Une odeur d’arnica flottait dans la pièce. Il a essayé de se relever en nous voyant, puis a renoncé avec une grimace.
— Les filles, ne vous faites pas de souci. Une mauvaise passe. J’ai connu pire.
— Non, papa. Tu n’as pas connu pire.
J’ai posé le sac sur la table basse, j’ai sorti les boîtes une par une. Mon père les regardait, hagard. Manon sanglotait en silence, le visage enfoui dans les cheveux du bébé. Ma mère, apparue dans l’encadrement de la porte de la cuisine, s’est appuyée contre le chambranle comme si ses jambes ne la soutenaient plus.
— Anaïs… Ton mari a accepté ? Il vous restait assez ? chuchota ma mère.
— C’est réglé. Ne t’en fais pas.
J’ai composé le numéro de l’infirmière, je lui ai donné les consignes et la date de la première injection. Mon père me fixait, incrédule.
Puis mon téléphone a sonné pour la quinzième fois de la matinée.
Je suis sortie sur le balcon, j’ai fermé la porte-fenêtre derrière moi, et j’ai décroché.
— T’ES OÙ ? La voix de Paul hurlait si fort que le haut-parleur grésillait. LA VOITURE, ANAÏS ! OÙ EST LA VOITURE ?
— Elle est vendue, Paul.
Un silence sidéral.
— Vendue… répéta-t-il d’une voix blanche. Tu as vendu la DS ?
— Oui. Je l’ai vendue ce matin. En achat express. J’ai déjà les fonds sur mon compte.
— MAIS T’ES COMPLÈTEMENT FOLLE ? C’EST MA VOITURE, BORDEL ! J’AI PASSÉ TROIS ANS À LA RETAPER !
— Elle est à mon nom. Tu avais dit toi-même que ce qui était à moi était à toi. Eh bien aujourd’hui, c’est pareil dans l’autre sens. Ce qui est à toi est à moi. J’en ai disposé. Pour mon père.
— TU AS FAIT ÇA POUR M’EMMERDER ! hurla-t-il. POUR TE VENGER ! T’AS FAIT ÇA UNIQUEMENT PARCE QUE JE T’AI DIT NON HIER SOIR !
— Non, Paul. Tu te trompes.
Je parlais d’une voix très calme. Mes mains ne tremblaient pas. Mon cœur battait lentement, régulièrement, comme les jours de grand beau.
— Je ne l’ai pas fait contre toi. Je l’ai fait pour mon père. Tu me demandais de choisir entre tes projets et la santé de quelqu’un que j’aime. J’ai choisi. Comme toi, tu as choisi hier soir.
— Mais comment je vais faire, moi, sans voiture ? Et les travaux chez maman ? Les matériaux ? Les allers-retours ?
— Prends le bus. Et pour les travaux chez ta mère, tu te démerderas. Avec tes économies. Ah, pardon, j’oubliais. Il n’y a plus d’économies. Tu as tout donné aux artisans.
J’entendais sa respiration, courte, haletante, comme un animal pris au piège. Il devait faire les cent pas dans la cuisine de sa mère, au milieu des meubles recouverts de bâches en plastique, en attendant les plaquistes.
— Anaïs, t’as agi sur un coup de tête, reprit-il en baissant soudain d’un ton. C’est une dispute, c’est tout. On va trouver une solution. Je vais rappeler les artisans, annuler la véranda, voir ce qu’on peut récupérer…
— Non.
— Comment ça, non ?
— Non, Paul. Ce n’est pas une dispute.
Je me suis retournée. À travers la baie vitrée, je voyais mon père sourire faiblement pendant que Manon lui montrait les boîtes de médicaments. Ma mère caressait la tête du bébé.
— J’ai passé cinq ans à penser que notre couple fonctionnait parce que je cédais toujours, continuai-je. J’ai confondu l’amour et l’effacement. J’ai accepté tous tes choix, toutes tes priorités, tous tes arbitrages. Et quand, pour la première fois, j’ai eu besoin que tu mettes ma priorité à moi devant la tienne, tu m’as ri au nez. Tu as vidé notre compte commun sans même m’en parler.
— On peut en discuter… commença-t-il.
— La discussion, elle a eu lieu hier soir. Tu as dit que tu étais le chef de famille. Que tu décidais des grandes dépenses. Très bien. Moi aussi, j’ai décidé.
J’ai inspiré un grand coup. L’air était froid et pur. En bas, un tramway glissait en silence le long de la colline.
— Je passe demain matin à l’appartement prendre mes affaires. J’espère que tu seras chez ta mère. Je te laisse les meubles, le lave-vaisselle et tout le bazar. Je veux juste mes livres et mes vêtements. Pour la suite, tu recevras un courrier de mon avocate.
— Ton avocate ? s’étrangla-t-il. Tu… tu veux divorcer ?
— Je ne veux plus vivre avec quelqu’un qui ne me considère pas comme son égale. Appelle ça comme tu voudras.
— Anaïs… on peut encore… tu peux pas tout foutre en l’air à cause d’une engueulade…
— C’est fait.
J’ai coupé.
Le tramway a fait tinter sa cloche en abordant le virage. J’ai glissé le téléphone dans ma poche et je suis restée là, les mains posées sur la rambarde froide du balcon, à regarder la ville qui s’étalait en contrebas. Le gris des toits, le vert des volets, les fumées qui sortaient des cheminées.
Je pensai à la DS. Au bruit de ses portières qu’on refermait avec un claquement sourd et définitif. À l’odeur du cuir chaud en été. Aux fous rires qu’on avait parfois, Paul et moi, quand on calait sur la première côte et qu’il fallait jouer de l’embrayage comme des équilibristes.
C’était une belle voiture.
Manon frappa doucement à la vitre. Je me retournai. Elle articula silencieusement : « L’infirmière est là. »
J’acquiesçai et je rentrai.
Mon père était en train de retrousser sa manche.
