Quand je suis rentrée de chez ma sœur, la porte de l'appartement ne s'est ouverte qu'à moitié. Des cartons bloquaient le couloir jusqu'à la cuisine. Sur l'un d'eux, au marqueur noir : « Vaisselle — fragile ». Il y avait aussi un tapis roulé contre le mur, et sur la table de la cuisine, un mot laissé par ma belle-mère : « Camille, j'ai des travaux chez moi. Mes affaires resteront un peu chez vous. Pas longtemps. »
J'ai posé le mot. Ça ne m'a même pas étonnée.
Je m'appelle Camille, j'ai trente-quatre ans, et je vends des pâtisseries maison à Chalon-sur-Saône. Mon compagnon, Julien, travaille dans une agence immobilière du centre-ville. On habite un T3 rue de Strasbourg, avec une cuisine dont je tire l'essentiel de mes revenus : macarons, entremets, gâteaux d'anniversaire commandés sur Instagram. Ce n'est pas la fortune, mais ça tourne. Chaque été, je passe une semaine chez ma sœur Élise à La Rochelle — l'air de l'Atlantique me fait plus de bien que n'importe quel médicament.
Pendant que j'y étais, ma belle-mère, Ghislaine, avait manifestement profité du terrain.
J'ai appelé Julien tout de suite.
— Julien, il y a des cartons de ta mère partout dans la cuisine. C'est quoi, ce cirque ?
— Des travaux, a-t-il lâché, comme si c'était une évidence.
— Et ça va durer combien de temps ?
— Elle dit pas longtemps. Mais tu sais comment sont les travaux…
Des travaux, ça ne finit jamais. Ça s'arrête, tout au plus.
— Et moi, je fais comment ? J'ai une commande pour samedi, je peux même plus circuler dans ma propre cuisine.
— Tiens bon un peu, a-t-il soufflé. On trouvera une solution.
J'ai raccroché. « Tiens bon. » Voilà toute la conversation.
Le lendemain matin, j'ai appelé Ghislaine directement.
— Ghislaine, il faudrait récupérer vos cartons avant samedi. J'ai un gâteau de mariage à préparer, il me faut toute la cuisine.
— Samedi ? Mais où je vais les mettre, moi ? Sur le trottoir ?
— À votre maison de campagne, à Buxy, par exemple. Ou chez une amie. N'importe où, mais avant samedi, s'il vous plaît.
— Je vais voir ce que je peux faire, a-t-elle répondu, mollement.
Samedi est arrivé. Les cartons n'avaient pas bougé d'un centimètre. Le tapis non plus. Pire : pendant que j'étais au marché des Halles, un buffet en chêne avait fait son apparition dans le salon. Suivi, quelques jours plus tard, d'un fauteuil crapaud recouvert de housses en plastique et de couvertures.
Quand avait-elle eu le temps de faire tout ça ?
Je me suis tournée vers Julien, qui a baissé les yeux comme un gamin pris en faute.
— Julien…
— Je sais, je sais ! a-t-il dit en levant les mains. Ça me gêne aussi. Mais c'est ma mère, je peux pas lui dire non comme ça.
— Écoute, ta mère a une maison à Buxy. On loue un camion, je paie la location moi-même, je veux juste pouvoir circuler chez moi.
— Je vais y réfléchir, a-t-il promis.
Il parlait exactement comme sa mère. Autant dire qu'il ne ferait rien. Julien attendait toujours que les choses se règlent d'elles-mêmes — avec, si possible, ma participation active.
Bon. Si la montagne ne venait pas à moi, j'irais moi-même chercher la pelle.
Ghislaine est revenue quelques jours plus tard, accompagnée d'un déménageur qui portait des baluchons et une planche à repasser.
— Encore un petit rien, a-t-elle annoncé. Pose ça contre le mur, Marco.
Le type a posé la planche et est reparti. Ghislaine a fait le tour de l'appartement, chambre après chambre, jusqu'à la cuisine. Elle a effleuré le bord d'un carton, redressé un vase dans le buffet d'un geste possessif, comme chez elle. Elle a inspecté la cuisine avec une aisance tranquille, presque royale.
— Ghislaine, j'ai dit. Je vous ai demandé de récupérer vos affaires. Vous ne l'avez pas fait. Et vous en avez apporté d'autres. Je n'ai plus où travailler, plus où respirer.
— Oh, tu vas pas remettre ça, a-t-elle balayé de la main. L'appartement est à Julien, non ? Je dépose des affaires chez mon fils. Alors toi, tu te tais.
L'appartement est à Julien. Elle me le rappelait à chaque occasion, comme on tape sur le museau d'un chat. Sous-entendu : ici, c'est chez lui, toi tu n'es rien. Elle, en revanche, avait tous les droits, puisqu'elle était sa mère — et que son fils ne lui refuserait jamais rien.
J'ai serré les dents et compté jusqu'à dix dans ma tête.
— Ghislaine, ce soir, avant vingt heures, vous récupérez tout. Absolument tout. S'il reste quoi que ce soit de vous ici après ça, je le distribue aux voisins.
— Tu es devenue folle ? a-t-elle sifflé, les yeux mi-clos.
— Vous m'avez bien entendue, ai-je répondu, sans élever la voix.
Elle a grommelé quelque chose d'inintelligible mais visiblement peu aimable, et elle est partie. Je savais qu'elle logeait provisoirement chez une amie pendant ses travaux, du côté de Givry.
Le soir, évidemment, personne n'était venu chercher quoi que ce soit. J'ai décidé d'agir. J'ai appelé tous les voisins de l'immeuble et je les ai invités chez moi.
— Venez maintenant, ai-je dit. Buffet, fauteuil, planche à repasser, linge, vaisselle. Tout est gratuit, premier arrivé, premier servi.
Ils sont venus. Madame Perrin, du rez-de-chaussée, a pris le linge et la vaisselle. Nadia, celle du dessous, a réclamé le buffet en chêne — trop lourd pour elle seule, elle a promis d'envoyer son mari le chercher avec leur camion dans l'heure. Son mari, justement, est reparti aussitôt avec un copain porter le fauteuil crapaud dans leur Renault Trafic, quitte à revenir plus tard pour le reste. J'ai sorti moi-même les cartons jusqu'au palier — j'en ai compté treize en tout, plus la planche à repasser posée dessus. L'appartement, débarrassé de tout ce fatras, respirait enfin ; il ne restait plus, contre le mur du salon, que le buffet en chêne, en attente d'être emporté.
Une seule chose me tourmentait : comment Ghislaine allait-elle réagir. Elle n'était pas du genre à me féliciter, ça, j'en étais certaine.
Julien est rentré du travail peu après. Il a vu les cartons sur le palier, l'appartement dégagé, et m'a regardée, incrédule.
— Tu peux m'expliquer ?
— La montagne ne venait pas, alors la montagne s'est évaporée toute seule, ai-je souri. Ne t'inquiète pas, Julien, je porterai le chapeau pour tout ça.
— Mais… maman… ça a coûté de l'argent, ce fauteuil !
— Il fallait y penser avant, ai-je dit en le fixant droit dans les yeux. Je t'ai demandé de tout emmener chez elle, à Buxy. Tu l'as fait ? Non.
— Mais…
— Je lui ai donné jusqu'au soir pour récupérer ses affaires. Elle ne l'a pas fait. Alors qu'est-ce que je devais faire, d'après toi ? Attendre encore ?
Julien n'a rien répondu. Les cartons sont restés sur le palier ; il n'a même pas cherché à les rentrer.
Le lendemain matin, un vacarme m'a réveillée. Quelqu'un cognait à la porte à coups de poing, puis à coups de pied — alors que la sonnette fonctionnait parfaitement. Puis Ghislaine — c'était elle — a fini par appuyer sur la sonnette et l'a maintenue enfoncée jusqu'à ce que j'ouvre. Julien avait dû la prévenir.
— Toi… a-t-elle sifflé en entrant en trombe. Où sont mes affaires ?!
— Chez les voisins, ai-je répondu, calmement. Et vous arrivez à point nommé, d'ailleurs : le buffet est encore là, contre le mur, si vous voulez le récupérer vous-même avant que le mari de Nadia ne revienne le chercher.
— Quoi ?! a-t-elle hurlé. Tu n'avais pas le droit ! C'étaient mes affaires !
— Je vous avais prévenue, ai-je dit. Vous avez cru que je plaisantais. Je ne plaisantais pas.
Elle s'est brusquement calmée. Elle m'a regardée de bas en haut — je la dépasse d'une bonne tête — et a lâché, glaciale :
— Tu vas tout me rembourser. Devant un tribunal. Jusqu'au dernier centime.
Sans attendre ma réponse, elle a tourné les talons, empoigné le buffet par un coin comme pour vérifier qu'il était bien réel, puis a disparu sur le palier sans même faire mine de le déplacer. Une heure plus tard, le mari de Nadia et son copain sont repassés avec le camion et l'ont chargé pour de bon.
Elle n'a finalement jamais porté plainte. Mais elle a exigé, par l'intermédiaire de Julien, un virement de mille cinq cents euros — soi-disant pour le fauteuil et « le préjudice moral ». Julien, penaud, a proposé de payer la moitié sur son compte personnel, celui qu'il gardait pour la voiture. J'ai accepté à une condition : que ce soit écrit, noir sur blanc, que cette somme réglait définitivement toute réclamation entre nous et Ghislaine, et que plus aucun carton, plus aucun meuble ne franchirait notre porte sans mon accord écrit.
Julien a rédigé le papier lui-même, un dimanche soir, à la table de la cuisine — celle-là même qui avait porté les cartons. Il l'a signé. Sa mère aussi, à contrecœur, chez le notaire de la rue du Châtelet, quinze jours plus tard. Au moment de signer, elle a demandé un stylo, a repoussé celui du notaire parce qu'il « n'écrivait pas bien », et a fini par sortir le sien, un vieux Bic mâché au bout — celui-là même, ai-je pensé, qu'elle gardait sans doute depuis toujours dans son sac, avec la certitude qu'elle finirait par avoir le dernier mot. Le virement est parti le lendemain, mille cinq cents euros exactement, avec en libellé : « Solde définitif ».
Depuis, je continue mes gâteaux. Ghislaine et moi ne nous parlons plus. Julien, lui, a changé la sonnette pour un modèle avec caméra — on voit qui appuie, avant d'ouvrir ou pas.
