Léa tenait son cadeau comme on tient un oiseau blessé. Un dessin de cravate en forme de cœur, avec des paillettes qui se décollaient déjà et un mot griffonné au feutre rouge : « Papa numéro 1 ». Les lettres penchaient tellement qu’on aurait dit qu’elles allaient tomber de la feuille.
— Tu crois qu’il va l’accrocher dans son bureau ? m’a-t-elle demandé pour la troisième fois depuis qu’on était montées dans la voiture.
— Bien sûr.
J’ai réajusté le col de sa robe jaune pendant que le taxi nous déposait devant l’hôtel. La façade de l’InterContinental Lyon luisait sous les projecteurs, et des couples en tenue de gala s’engouffraient déjà par la porte à tambour. J’avais choisi une robe en soie bleu nuit, celle que je portais le soir où Maxime m’a dit qu’il voulait changer le monde. Il levait des fonds pour sa start-up, Valois Tech, et ce soir-là tout semblait possible.
Sept ans plus tard, la start-up pesait quatre-vingts millions d’euros.
Et moi, j’étais devenue la femme qui attend.
Maxime n’avait pas passé un week-end complet à la maison depuis le mois de mai. Il y avait toujours une raison. Un investisseur à Marseille. Un salon à Berlin. Une crise à gérer à trois heures du matin. Quand Léa dessinait des bonhommes, elle en faisait toujours deux : elle et moi. Parfois j’ajoutais un petit bonhomme en bâton dans un coin de la feuille en écrivant « papa » en dessous pour qu’elle voie qu’il y avait quelqu’un, même loin.
— Il a promis qu’on irait au parc la semaine prochaine, m’a rappelé Léa en tirant sur ma manche. Le vrai parc, celui avec les pédalos en forme de cygne.
— Oui, ma puce.
Le hall de l’hôtel sentait le lys et le champagne tiède. Des invités se pressaient autour du vestiaire, et un panneau en lettres dorées indiquait : *Gala caritatif Valois Tech – Salon Célestins, 4e étage*. Derrière un comptoir en marbre, une jeune femme au chignon impeccable nous a adressé un sourire professionnel. Sa plaque indiquait *Camille Dorval, Relations publiques*.
— Vous faites partie des convives, madame ? a-t-elle demandé en consultant sa tablette.
— Je suis l’épouse de Maxime Valois.
Elle a cligné des yeux. Puis elle a baissé les yeux sur ma fille, et j’ai senti un frémissement étrange traverser son expression.
— Madame Valois… est déjà à l’intérieur, a-t-elle lâché lentement. Avec son fils.
Léa a levé la tête.
— Maman, elle a dit madame Valois. Mais c’est toi, madame Valois.
— Oui, ma chérie.
J’ai regardé Camille sans ciller.
— Vous devez confondre. M. Valois est mon mari. Notre fille est avec moi, comme vous pouvez le constater. Si une autre personne se fait passer pour son épouse, nous avons un problème. Et croyez-moi, ce n’est pas le genre de problème que vous avez envie de couvrir.
Camille est devenue très pâle. Elle a tripoté le bord de sa tablette, puis elle a murmuré quelque chose à son oreillette. Dans les trente secondes qui ont suivi, une responsable du protocole est apparue, l’air affolé, et nous a priées de la suivre vers un petit salon privé attenant au hall.
Je tenais la main de Léa. Elle serrait son dessin contre sa poitrine.
À l’intérieur du salon, j’ai pris mon téléphone. Mon frère Julien a décroché à la première sonnerie, comme s’il savait. Depuis que notre père nous avait laissé le groupe Delorme Immobilier, c’était toujours lui qui gérait les tempêtes.
— Julien, écoute-moi bien. Je veux que tu gèles toutes les lignes de crédit que le groupe a ouvertes pour Valois Tech. Toutes les garanties, tous les reports d’échéance, tous les ponts de trésorerie. Immédiatement.
Silence au bout du fil.
— Valois Tech a un découvert de trois cent quatre-vingt mille euros chez nous, a-t-il répondu d’une voix posée. Et trois millions de cautions sur leurs emprunts bancaires. Si je coupe, ils ne passent pas la fin du mois.
— Coupe.
— La banque privée a aussi trente-cinq pour cent du capital de l’entreprise par l’intermédiaire du fonds familial. Je peux convoquer un conseil d’administration extraordinaire demain matin et voter la révocation de Maxime Valois de la direction générale.
— Convoque.
— Élodie… tu es sûre ? Il est huit heures et quart. Léa est avec toi ?
— Elle est à côté de moi. Elle lui a dessiné une cravate.
Nouveau silence. Puis j’ai entendu le clavier de Julien qui s’activait à l’autre bout du fil.
— Je m’en occupe. Viens à la maison ce soir, la chambre bleue est prête.
J’ai raccroché. Léa balançait ses jambes au bord du canapé en velours. Elle avait posé le dessin sur ses genoux et elle caressait les bords de la feuille du bout du doigt, là où la colle avait fait une petite tache transparente.
— Maman… on ne voit pas papa, alors ?
Je me suis accroupie devant elle et j’ai remis une boucle derrière son oreille.
— On va attendre encore un peu.
Je n’allais pas quitter cet hôtel sans voir. Sans savoir. Pendant que Julien enclenchait une machine capable de démolir en quelques heures ce que Maxime avait mis sept ans à construire, j’avais besoin de regarder la vérité en face.
Je suis sortie du salon et j’ai marché jusqu’au pied de l’escalier qui menait au quatrième étage. On entendait la rumeur du gala, les rires, les tintements de verres. J’ai contourné le hall par la droite pour éviter les regards, et c’est là que je l’ai vu.
Maxime.
Debout au sommet des marches, une coupe de champagne à la main, en costume gris clair. Et à son bras, une femme brune, grande, en robe rouge, avec des boucles d’oreilles en diamant. Un petit garçon de quatre ou cinq ans lui tenait la main. Maxime se penchait vers lui en souriant. Un sourire que je connaissais par cœur, celui des dimanches matin au lit quand on n’avait encore aucun souci, quand Léa n’était qu’un prénom sur une liste qu’on se murmurait le soir.
L’enfant a levé les bras. Maxime l’a soulevé de terre et l’a fait tournoyer avant de le reposer en lui ébouriffant les cheveux.
J’ai reculé d’un pas.
Personne ne m’a vue. La femme en rouge a posé sa tête contre l’épaule de Maxime, et ils sont entrés dans le salon Célestins sous les applaudissements.
Je suis retournée au petit salon. J’ai repris Léa par la main.
— On rentre à la maison.
— Et le dessin ? Il faut le donner à papa !
— On le mettra au frigo, ma chérie. Pour l’instant.
Je n’ai pas pleuré dans le taxi. Je n’ai pas crié. Je me suis contentée de regarder les lumières de Lyon défiler derrière la vitre, et j’ai envoyé un message à Julien.
*Révocation demain. Pas de préavis. Je veux qu’il apprenne la nouvelle par l’huissier, debout dans son hall d’entrée, sous les yeux de cette femme et de son fils.*
La réponse est venue trente secondes plus tard :
*Déjà en route.*
À minuit et demi cette nuit-là, Julien m’a appelée pendant que Léa dormait dans la chambre bleue de la maison familiale. Les huissiers étaient partis. Les comptes bloqués. La convocation du conseil envoyée par mail à tous les administrateurs, avec copie au commissaire aux comptes. Quand Maxime s’est présenté au siège de Valois Tech le lendemain matin à sept heures, son badge ne fonctionnait plus.
Il m’a appelée quarante-sept fois. Il est venu sonner au portail de la propriété Delorme à midi, en plein cagnard, le col de sa chemise défait et les yeux rouges. Je suis sortie sur le perron, en jean et en t-shirt, les bras croisés.
— Élodie, qu’est-ce que tu fais ? Tu es devenue folle ? C’est mon entreprise !
— C’était. Ce matin, le conseil a voté à l’unanimité ta révocation.
— Mais c’est du délire ! Tout ça parce que tu m’as vu avec une cliente ?
— La cliente en rouge qui a passé la soirée avec ton fils à son bras, c’est ça ? L’enfant qui t’appelle papa ?
Il a ouvert la bouche. Rien n’est sorti.
— Tu m’as menti, Maxime. Pas une fois, pas six mois, mais des années. Pendant que Léa t’attendait avec un dessin où elle avait écrit « Papa numéro 1 » en travers de travers. Pendant que je répondais à ses questions en inventant des excuses.
Il a voulu parler du groupe. Des investisseurs. De la réputation.
— Tu ne peux pas détruire tout ça juste parce que tu es en colère.
— Je ne suis pas en colère, Maxime. La colère, c’est quand on a encore quelque chose à perdre. Moi, j’ai déjà perdu ce que je croyais avoir. Maintenant, je protège ce qui me reste.
Il est resté planté là, derrière le portail en fer forgé, pendant que je rentrais. Dans le vestibule, Léa buvait un chocolat chaud avec sa grand-mère. Elle avait mis son dessin contre le vase de fleurs de l’entrée.
Je l’ai pris et je l’ai scotché au mur du bureau de mon père, juste à côté du plan du nouveau centre commercial qu’on allait construire sans l’argent de personne.
Le soir même, une amie avocate m’a envoyé un message. La femme en rouge s’appelait Marina. Elle avait trente-quatre ans et elle vivait dans un appartement de cent vingt mètres carrés dans le sixième arrondissement, payé par Valois Tech via une SCI écran. L’enfant, Lucas, était né deux ans après Léa. Le même père. La même attitude. Les mêmes promesses oubliées.
Le dimanche suivant, Léa m’a demandé si on pouvait quand même aller au parc aux pédalos en forme de cygne.
On y est allées toutes les deux. Elle a pédalé comme une folle sur le lac, en riant aux éclats, pendant que je la regardais depuis le ponton. Le soleil lui faisait des reflets dans les cheveux, et j’ai pensé à ce mot sur le dessin. *Numéro 1*. Ce n’était pas à lui qu’elle devait le prouver.
C’était à elle.
