Je m'appelle Damien, j'ai trente-trois ans, et je vis seul dans un studio de vingt-huit mètres carrés à Lyon, quartier de la Guillotière, au-dessus d'un kebab dont l'extracteur d'air tourne jusqu'à deux heures du matin. Ma mère s'appelle Chantal, elle a soixante ans, elle tient une mercerie près des Halles de la Croix-Rousse. On était trois : moi, ma sœur aînée Bérénice, trente-six ans, mariée, deux enfants, installée à Lyon aussi, à dix minutes en tram de chez notre mère. Et Louane, la petite, vingt-sept ans, tout juste sortie d'un master, elle cherche encore sa voie.
Le terrain, c'était celui de mon grand-père, du côté de Vienne, dans l'Isère. Il l'avait acheté en 1979 avec l'indemnité de licenciement de l'usine Rhône-Poulenc. Une cabane en parpaings qu'il avait montée lui-même, un carré de vigne qu'il ne vendangeait jamais vraiment, juste pour le plaisir de voir les grappes noircir en septembre. Ma grand-mère y faisait ses confitures de mirabelles dans une bassine en cuivre cabossée. On y allait tous les étés, gamins, puis moi avec mes neveux plus tard, jusqu'à ce que le grand-père meure. Ma grand-mère a arrêté d'y mettre les pieds après ça — elle disait que la cabane sans lui, c'était juste des murs. Les ronces ont mangé la vigne en quelques années. Ma grand-mère est partie en janvier dernier, pendant son sommeil, sans bruit, comme si elle avait simplement décidé que c'était le moment.
Après l'enterrement, il a fallu régler la question du terrain. La tante Odile, sœur de ma mère, installée à Anvers depuis vingt ans, a renoncé à sa part tout de suite — elle a dit que ça ne lui servait à rien de posséder un bout de garrigue à sept cents kilomètres de chez elle. Ma mère s'est retrouvée seule à porter le dossier. Nous, les enfants, on n'avait jamais eu beaucoup d'attachement pour ce terrain : on se souvenait surtout des moustiques et du fait qu'il n'y avait jamais de réseau. « Vends-le, maman, et partage en trois parts égales », a dit Bérénice sans hésiter, et Louane et moi on a hoché la tête tout de suite.
Le terrain est parti pour cent dix mille euros — un prix correct pour la zone, sans eau courante, sans tout-à-l'égout, juste un chemin de terre pour y accéder. Ma mère a fait le virement le même jour pour nous trois, trente-six mille six cents euros chacun, avec le même libellé : « Terrain — ta part ». Elle était fière de son équité, je crois. Bérénice a refait sa salle de bain et changé ses fenêtres. Louane a placé son argent sur un livret, sérieuse comme toujours. Moi, j'ai remercié ma mère par SMS, un cœur, rien de plus. Et j'ai gardé le silence sur ce que j'avais fait avec cet argent.
Voilà ce que ma mère ne savait pas : j'avais trente et un mille euros de dettes accumulées depuis mon divorce, entre le crédit conso qu'on avait pris à deux pour la voiture et que je remboursais seul depuis, le découvert bancaire qui grossissait chaque mois, et la pension pour mon fils que je verse à mon ex-femme, installée à Villeurbanne, qui me laisse le voir un week-end sur deux, quand elle veut bien. J'ai soldé les dettes avec l'argent du terrain. Il m'en restait cinq mille six cents euros. Je les ai dépensés en deux mois sans m'en rendre compte — le loyer en retard, une réparation de moto, des courses payées en différé sur une appli que je n'aurais jamais dû installer.
Deux mois après le virement, je l'ai appelée. « Maman, je peux passer samedi ? J'aimerais te parler de quelque chose. » Elle a eu l'air contente au téléphone — je sais que je ne l'appelle pas souvent, et que je viens encore moins la voir depuis le divorce, comme si j'en voulais un peu à tout le monde de ce qui s'était passé.
Elle avait préparé une blanquette, une tarte aux pommes, sorti la nappe brodée que ma grand-mère avait faite elle-même, avec des bleuets aux coins. J'étais arrivé avant midi, j'avais maigri, elle me l'a fait remarquer tout de suite en posant les assiettes. J'ai mangé sans dire grand-chose. C'est au café que j'ai fini par parler.
« Maman, j'ai un problème sérieux. J'aurais besoin que tu me prêtes de l'argent. »
« Combien ? », elle a demandé, parce que franchement, qu'est-ce qu'elle pouvait dire d'autre.
J'ai posé ma tasse. Je lui ai demandé exactement la même somme que j'avais reçue deux mois plus tôt. Pas un euro de plus, pas un de moins.
« Damien, qu'est-ce qui s'est passé avec l'argent du terrain ? »
J'ai regardé le frigo, comme s'il pouvait m'aider à formuler une explication décente. « J'avais des dettes. J'ai payé avec cet argent. »
« Quelles dettes ? »
« Des trucs, des crédits. Après le divorce j'ai dû me débrouiller comme j'ai pu, tu sais comment ça s'est passé. »
Elle savait, en gros — le salaire pas terrible à l'entrepôt où je bosse, le studio à sept cent vingt euros charges comprises, la pension. Mais les détails, non, elle ne les connaissait pas. Je n'ai jamais aimé qu'elle me pose trop de questions.
« Je n'ai pas trente-six mille euros disponibles, mon grand. Même pas la moitié. »
« Et Bérénice, alors ? » Le ton avait changé, plus sec. « Elle a refait toute la salle de bain, toutes les fenêtres, avec cet argent. Ça coûte largement plus que trente-six mille euros, maman. Le reste, elle l'a sorti d'où ? »
« De ses économies. D'un crédit, je suppose. Je ne lui ai jamais demandé. »
« Ou peut-être qu'elle l'a sorti de toi. »
Un silence est tombé, du genre où on sent l'air s'épaissir dans la pièce.
« Damien, vous avez reçu exactement la même somme tous les trois, au centime près. »
« Oui, mais Bérénice habite à dix minutes de chez toi. Tu emmènes ses gosses à l'école, tu les gardes le mercredi, tu leur fais à manger. Tu sais ce que ça vaut, en vrai, en euros, si elle devait payer une nounou pour faire pareil ? »
Je n'avais pas tort, et elle le savait. Elle aidait Bérénice tous les jours depuis des années. Mais elle n'avait jamais compté ça comme de l'argent — juste ce que font les grands-mères, par amour, parce que les petits-enfants sont les petits-enfants.
« Ce n'est pas la même chose », elle a dit tout bas.
« Pour moi si, maman. »
Je suis parti sans finir ma part de tarte. Sur le pas de la porte, je me suis retourné et je lui ai lancé cette phrase que je n'ai pas regrettée sur le coup, mais que je repense sans arrêt depuis : « Tu dis toujours que tu partages tout de façon égale entre nous. Mais partager à parts égales, ce n'est pas la même chose que partager avec justice. »
Elle m'a appelé trois fois la semaine d'après. Je n'ai pas décroché. À la quatrième, ça tombait direct sur le répondeur. Elle m'a écrit : « Damien, parlons calmement, s'il te plaît. Je t'aime très fort. » J'ai répondu deux jours après, en quatre mots : « Je sais, maman. Ça ne change rien. »
Bérénice a fini par apprendre l'histoire — Louane a dû parler, ou moi, je ne sais plus. Elle est venue chez ma mère, furieuse. « Je ne t'ai jamais obligée à garder mes enfants, c'est toi qui t'es proposée. Et maintenant Damien utilise ça pour dire que tu me favorises ? » Ma mère n'a pas su lui répondre — parce qu'au fond, une part d'elle continuait d'entendre ma phrase et n'arrivait pas à s'en débarrasser tout à fait.
Un mois a passé. Je n'ai toujours pas rappelé. Bérénice pense que c'est mon problème à moi, qu'il faut juste me laisser du temps. Louane dit prudemment que j'exagère un peu, mais qu'elle comprend.
Ce que ni Bérénice ni ma mère ne savent, c'est que le crédit conso, c'est elle — mon ex — qui avait insisté pour qu'on le prenne à deux, pour la Clio, l'année d'avant la séparation. Qu'après son départ, c'est moi qui ai continué à payer seul, chaque mois, pendant que j'entendais parler du nouveau compagnon de mon ex, du type qui emmène mon fils au foot le dimanche pendant que je conduis deux heures pour un bol de soupe et deux heures pour rentrer dans un studio vide. Je n'ai jamais dit ça à ma mère. J'avais trop honte d'avoir dû demander.
Un mardi soir de fin septembre, ma mère m'a envoyé une adresse par texto, sans un mot d'explication : celle de son agence bancaire, boulevard de la Croix-Rousse. « Viens demain dix heures, j'ai réfléchi. » J'y suis allé sans savoir à quoi m'attendre.
Elle m'attendait déjà assise, une pochette cartonnée posée devant elle sur la petite table du bureau, à côté du conseiller. Elle l'a ouverte : il y avait le relevé de compte de la vente du terrain, l'acte notarié, et un document qu'elle avait fait préparer elle-même — une reconnaissance de dette de neuf mille euros, la somme qu'elle pouvait réellement dégager sans toucher à ses économies de retraite. Pas trente-six mille. Neuf mille.
« Je ne te donnerai pas la même somme que le terrain, Damien. Parce que tu as raison sur un point : ce n'était jamais la même chose. » Elle a posé le doigt sur une ligne du document. « Ceci, c'est un prêt, avec un échéancier sur deux ans, cent quatre-vingt-douze euros par mois, sans intérêt. Et à partir du premier du mois prochain, j'arrête de garder les enfants de Bérénice gratuitement. Je lui ai déjà dit. Si elle veut que je continue, on établit un forfait, comme n'importe quelle nounou le ferait. Cet argent-là, celui que je gagnerai avec ce forfait, ira sur un compte à ton nom, jusqu'à ce que la dette soit soldée. »
Je suis resté silencieux devant elle, incapable de dire quoi que ce soit pendant un long moment. Elle a refermé la pochette et me l'a tendue. « Signe si tu es d'accord. Sinon, on en reste là, et je continuerai simplement à t'aimer de loin, en attendant que tu reviennes manger de la blanquette. »
J'ai signé. Le conseiller a fait les photocopies. Dehors, sur le trottoir du boulevard, elle a resserré son écharpe contre le vent qui remontait de la Saône et m'a dit qu'elle appellerait Bérénice le soir même pour lui parler du forfait. Je l'ai crue. Trois semaines plus tard, le premier versement de cent quatre-vingt-douze euros est tombé sur le compte qu'elle avait ouvert. Bérénice ne m'a toujours pas rappelé pour en discuter. Ça viendra, ou pas. Mais chaque mois, quand je vois cette ligne sur mon relevé, je sais au moins que quelque chose a vraiment changé, et que ce n'est pas moi qui ai dû aller le chercher.
