Ma petite-fille m'a demandé de ne pas la ramener tout de suite à la maison, et c'est à cet instant que j'ai compris que quelque chose n'allait pas.
Je m'appelle Josiane Lefebvre, j'ai soixante-trois ans et j'habite à Saint-Denis, à douze minutes en voiture du lycée où étudie ma petite-fille Camille. Ma fille Nathalie est responsable d'une pharmacie avenue Jean-Jaurès, et le mardi et le jeudi son service se termine à sept heures du soir. C'est pour ça que, depuis un an, c'est moi qui vais chercher Camille.
Ça ne m'a jamais pesé. Au contraire : ces quinze minutes de trajet comptent parmi les meilleurs moments de ma semaine. Camille monte dans la voiture en racontant quelque chose avant même d'attacher sa ceinture — que la prof de physique-chimie a donné un devoir absurde, que son amie Lina a arrêté de lui parler à cause d'une vidéo sur TikTok, qu'elle a entendu une chanson d'Aya Nakamura qu'elle adore. Moi je conduis et j'écoute, et de temps en temps je glisse un avis qu'elle balaie aussitôt.
Ce jeudi-là fut différent dès la première seconde. Elle est montée dans la voiture, a jeté son sac entre ses jambes et m'a fait une bise rapide sans vraiment me regarder. Je lui ai demandé comment s'était passée sa journée et elle m'a répondu « bien » — ce mot que les adolescentes emploient quand elles veulent dire exactement le contraire. J'ai allumé l'autoradio, la station de variété française qu'elle déteste d'habitude parce qu'elle dit que c'est de la « musique de mamie ». Cette fois-là, elle ne s'est même pas plainte. Elle n'a pas branché son téléphone en Bluetooth. Elle est restée à regarder par la vitre, à observer défiler les laveries automatiques et les épiceries de l'avenue comme si c'était la chose la plus fascinante du monde.
J'ai pensé qu'elle était fatiguée, ou qu'elle avait raté un contrôle. Je me suis aussi souvenue qu'à cet âge-là, moi aussi je pouvais passer du rire au silence total en quelques minutes, sans que personne ne comprenne pourquoi.
Quand on est arrivées dans sa rue, rue des Lilas, j'ai ralenti pour me garer devant l'immeuble où elle habite avec Nathalie. C'est à ce moment-là que Camille a parlé :
— Mamie, s'il te plaît. Je n'ai pas envie de rentrer tout de suite.
Elle ne pleurait pas. C'est ça qui m'a le plus inquiétée. Je lui ai demandé où elle voulait aller, elle m'a dit que ça lui était égal, n'importe où sauf là. J'ai continué à rouler jusqu'à la Promenade des Guillemins, sur les quais, cet endroit d'où on voit toute la ligne des toits de Paris de l'autre côté de la Seine. Je me suis garée près de la rambarde, j'ai acheté deux bouteilles d'eau au distributeur du coin et on s'est assises sur un banc en métal, encore tiède du soleil de l'après-midi.
Plusieurs minutes se sont écoulées sans qu'elle dise rien. J'ai dû me retenir pour ne pas lui balancer vingt questions d'un coup. Finalement elle m'a raconté qu'elle se disputait avec sa mère depuis des semaines à propos de ses notes et de ce qu'elle voulait faire après le bac. Nathalie insistait pour que Camille se concentre sur les matières scientifiques afin d'intégrer une filière infirmière ou une école de commerce — quelque chose de « sûr », qui « permette de bien gagner sa vie ». Camille voulait faire des études de design graphique et préparait un portfolio en cachette dans sa chambre.
La dispute ne portait plus seulement sur l'école. Nathalie disait que sa fille gâchait des opportunités, et Camille avait l'impression que sa mère trouvait ridicule tout ce qui la passionnait. Ce matin-là, avant de partir pour le lycée, elles s'étaient violemment disputées. Nathalie, à bout, lui avait lancé : « Un jour tu comprendras que je fais ça pour que tu ne commettes pas les mêmes erreurs que moi. »
Camille avait porté cette phrase toute la journée comme un caillou dans la poche. « Et si je me trompe, mamie ? », m'a-t-elle demandé, la bouteille d'eau entre les mains, en tournant le bouchon sans l'ouvrir complètement. « C'est si grave que ça ? »
Je n'ai pas su quoi lui répondre sans me retourner contre ma propre fille. Nathalie est une bonne mère. Elle travaille dix heures par jour, paie seule le loyer d'un deux-pièces depuis son divorce d'avec le père de Camille, et elle veut que sa fille ait les choix qu'elle-même n'a jamais eus quand elle est arrivée de la Réunion à vingt ans, sans connaître personne à Paris.
Et c'est justement pour ça que j'ai compris exactement ce qui se passait.
J'ai raconté à Camille quelque chose que Nathalie ne connaît qu'à moitié. Quand ma fille avait dix-huit ans, elle voulait partir étudier la kinésithérapie à Lyon, loin de la maison. Je m'y étais opposée avec mille arguments pratiques — le coût du déménagement, qu'elle ne connaissait personne là-bas, qu'il valait mieux rester étudier près d'ici. La vérité, la vérité entière, c'est que je n'étais pas prête à la voir partir. Nathalie avait fini par faire un BTS de comptabilité à Saint-Denis, quelque chose qui ne lui avait jamais vraiment plu, et pendant des années elle me l'avait reproché en silence, et parfois pas si silencieusement que ça.
— Ta mère et moi, on se ressemble plus qu'elle ne voudrait l'admettre, ai-je dit à Camille.
Elle a ri, à peine, mais elle a ri. Ensuite elle m'a demandé de ne pas tout répéter immédiatement à sa mère. Je lui ai dit que je pouvais garder une conversation privée pour moi, mais que je ne deviendrais pas quelqu'un qui cache des problèmes entre elles deux. Je lui ai proposé autre chose : l'accompagner pour parler à Nathalie si elle en avait besoin, rester assise là même sans rien dire.
Ce soir-là, en la déposant à l'appartement, je suis montée quelques minutes sous prétexte de prendre un café. Je n'ai rien expliqué. J'ai juste dit à Nathalie, pendant qu'elle rangeait les restes de gratin dans le réfrigérateur, que Camille avait besoin qu'on l'écoute avant de lui répondre.
Deux jours plus tard, un samedi, Nathalie m'a appelée. Elles avaient discuté presque deux heures, assises à la table de la cuisine. Elles n'avaient pas réglé la question de ce que Camille allait étudier, mais pour la première fois elles s'étaient mises d'accord pour chercher ensemble des informations sur les écoles de design graphique, à Strasbourg et à l'École Estienne à Paris, ainsi que sur les filières scientifiques, sans se disputer.
Nathalie était blessée que Camille ait parlé avec moi avant de lui en parler à elle. Je lui ai rappelé toutes les fois où, à quinze et seize ans, elle venait chez moi parler avec sa grand-mère — ma mère, Marcelle — avant de m'en parler à moi. Il y a eu un long silence au bout du fil, puis elle a dit :
— C'est vrai. J'avais oublié.
Ce qui m'a le plus marquée dans tout ça, c'est d'avoir réalisé que, cet après-midi-là sur les quais, j'avais occupé la place que ma mère avait occupée tant de fois pour moi. Je n'ai pas réglé la vie de ma petite-fille. Je ne sais même pas quelle est la bonne décision pour elle. J'ai juste roulé un peu plus longtemps quand elle n'était pas encore prête à rentrer.
Parfois c'est la seule chose dont quelqu'un a besoin pour commencer à parler.
Trois semaines plus tard, Nathalie m'a invitée à dîner un dimanche. Sur la table, à côté du gigot et des pommes de terre sautées, Camille a étalé son portfolio de dessins devant sa mère : des croquis de vêtements, des logos, une affiche pour la fête de quartier de l'été dernier. Nathalie les a feuilletés un par un, lentement, et s'est arrêtée sur un modèle de tee-shirt avec la carte de l'île de la Réunion.
— C'est vraiment bien, Cami, lui a-t-elle dit en lui rendant les feuilles.
Ce n'était pas une reddition complète. Nathalie veut toujours que sa fille prenne l'option maths au prochain trimestre, « au cas où ». Mais à la fin du dîner, elle a sorti son téléphone, ouvert sa boîte mail et montré à Camille qu'elle avait demandé des informations sur une bourse pour le stage d'été en design aux Gobelins, à Paris. Camille est restée une seconde de trop les yeux rivés sur l'écran, puis a serré sa mère si fort qu'elle a failli renverser le verre de jus de fruits sur la table.
Je suis restée là, à manger un morceau de gigot, sans rien dire. Ce n'était pas nécessaire.
