Je m'appelle Mathéo Rivaux, j'ai trente-quatre ans, et pendant six mois j'ai été le patron qu'on déteste sans jamais lui avoir parlé. Enfin — presque patron. Gérant d'une petite entreprise de transport de matériaux à Clermont-Ferrand, trois camionnettes, un hangar loué pas loin du rond-point de Sarliève, et un besoin permanent de bras pour charger et décharger du ciment. Cinquante euros la journée, repas non compris. Douze, treize points de livraison par jour. Deux cents sacs, parfois deux cent cinquante, avec une prime de cinq à dix euros quand on dépassait.
J'avais mis une annonce sur Leboncoin et sur un groupe Facebook de petits boulots du Puy-de-Dôme. Le texte, je l'ai écrit moi-même, un dimanche soir, assis sur le canapé pendant que ma copine Inès regardait une série. Je me souviens que j'avais mis « mission simple, pas de qualification requise », et elle avait levé les yeux de son téléphone pour me dire : « Tu devrais préciser le poids des sacs, sinon les gens vont croire que c'est tranquille. » Je n'ai pas écouté. J'étais pressé, on avait un chantier à Royat qui attendait depuis trois jours et personne pour conduire la deuxième camionnette.
Ce que je ne disais pas dans l'annonce, et que je vais dire ici, c'est que les sacs de ciment, en France, ça pèse trente-cinq kilos. Pas vingt-cinq comme les petits sacs de loisir qu'on trouve en jardinerie. Et que décharger deux cents sacs, ça veut dire les porter du camion jusqu'au point de dépôt — parfois à l'autre bout d'un jardin, parfois au troisième étage sans ascenseur, une fois même jusqu'au fond d'un terrain vague près d'Aubière où le camion ne pouvait pas entrer et où il fallait tout porter à la main sur cent mètres de terre meuble.
Les gens qui répondaient à l'annonce arrivaient le premier matin avec cet air soulagé de qui vient enfin de trouver quelque chose après des semaines de recherche. Je me souviens d'un gars, Karim, vingt-six ans, qui m'avait dit en montant dans la camionnette : « Franchement, avec le chômage en ce moment, je commençais à désespérer. Cinquante euros par jour, c'est du jamais-vu pour un boulot sans CDD, sans paperasse. » Je n'ai rien répondu. J'ai juste démarré.
Le deuxième jour, Karim n'est pas venu. Le troisième jour, c'était un autre, un étudiant qui avait besoin d'argent de poche pour finir le mois. Il a tenu une journée et demie. Après le douzième point de livraison, dans une résidence de Chamalières où il fallait monter les sacs à dos à travers un escalier extérieur étroit, il s'est assis sur le trottoir et m'a dit qu'il n'en pouvait plus, que ses épaules le brûlaient, que ce n'était pas écrit nulle part que ce serait ça.
J'ai entendu cette phrase une dizaine de fois en six mois. Et à chaque fois, quelque chose en moi se défendait tout seul : je payais correctement, je ne trichais sur rien, l'argent tombait cash en fin de journée, je donnais même parfois une bouteille d'eau fraîche prise à la station Total du coin. Dans ma tête, j'étais un employeur honnête qui offrait une chance à des gens dans la galère.
Il y a une scène que je n'oublierai pas.
C'était un mardi de juillet, canicule, trente-huit degrés annoncés à la radio. J'avais embauché ce jour-là une femme, Aline, la quarantaine, qui avait besoin d'argent vite parce que sa fille commençait sa rentrée scolaire dans trois semaines et qu'il fallait acheter les fournitures, le cartable, les baskets de sport. Elle m'avait expliqué ça dans la camionnette, le matin, en bouclant sa ceinture, avec une sorte de calme déterminé que j'ai pris pour de la motivation.
Vers quatorze heures, au dixième arrêt, sur un chantier de Beaumont où il fallait décharger quarante sacs sous un soleil qui tapait directement sur le bitume sans un arbre pour faire de l'ombre, elle s'est arrêtée au milieu d'un sac à moitié porté. Elle l'a reposé par terre, doucement, comme pour ne pas le faire exploser, et elle s'est appuyée contre le flanc du camion. Sa respiration sifflait, trop rapide, son visage avait pris une teinte rouge brique, et elle m'a dit d'une voix presque calme : « Je crois que je vais tomber si je continue. » Pas un cri, pas un reproche. Juste cette phrase, posée comme un constat.
Je l'ai emmenée à l'ombre, je lui ai donné de l'eau, j'ai appelé le client pour décaler la livraison d'une heure. Elle allait bien, finalement — un coup de chaud, rien de grave. Mais assise sur le pare-chocs, buvant à petites gorgées, elle a sorti son téléphone, regardé l'heure, puis l'a reposé sur ses genoux sans rien dire. Elle a repris le gobelet d'eau et l'a fait tourner entre ses doigts en fixant le bitume, et au bout d'un moment elle s'est relevée pour retourner vers les sacs qui restaient.
Le soir même, Aline n'est pas remontée dans le camion pour le dernier point. Elle m'a appelé un taxi — je l'ai payé, c'était la moindre des choses — et avant de partir elle m'a dit, sans colère, juste fatiguée : « Vous devriez dire aux gens combien pèsent les sacs avant qu'ils acceptent. Comme ça, au moins, ils savent dans quoi ils mettent les pieds. »
J'ai repensé à la remarque d'Inès, ce dimanche soir sur le canapé. Elle avait raison depuis le début, et moi j'avais préféré l'annonce vague parce qu'une annonce honnête aurait fait fuir trop de candidats, et que j'avais besoin de bras, vite, pour ne pas perdre le chantier de Royat.
Ce mardi soir, je suis resté assis dans la camionnette vide sur le parking du hangar, les clés encore dans ma main, à regarder le hangar à travers le pare-brise sale de poussière de ciment. J'ai pensé à Karim qui parlait du chômage, à l'étudiant assis sur le trottoir à Chamalières, à Aline et sa fille qui avait besoin de baskets de sport. Je n'avais jamais porté un seul sac de ciment de toute cette période. Je conduisais, je négociais avec les clients, je comptais les billets le soir. Je ne portais rien.
Le lendemain matin, dans le bureau du hangar, le cahier des contrats encore ouvert sur ma table et mon téléphone posé à côté, j'ai rédigé un nouveau contrat de sous-traitance avec une entreprise de manutention professionnelle de Riom qui avait du matériel — diables, sangles, chariots — et des équipes formées, payées au tarif du secteur, autour de cent vingt euros la journée charges comprises, avec deux personnes minimum par camion au lieu d'une seule. J'ai signé ce contrat le mercredi matin, j'ai calculé que ça me coûterait environ mille huit cents euros de plus par mois sur ma marge, et j'ai retiré mon ancienne annonce du groupe Facebook le jour même, debout devant la machine à café du hangar, pendant que mon associé Yanis me regardait faire sans comprendre pourquoi je supprimais quelque chose qui, selon lui, « marchait très bien ».
Je lui ai répondu que ça marchait très bien parce que personne ne tenait plus de trois jours.
Aline, je l'ai rappelée dix jours plus tard pour lui dire que j'avais changé le fonctionnement de l'entreprise, et que si elle voulait, il y avait désormais une place chez le sous-traitant de Riom, correctement payée, avec du matériel. Elle a ri doucement au téléphone et m'a dit qu'elle avait trouvé un poste d'aide à domicile entre-temps, mieux payé et moins dangereux pour son dos.
« Les baskets de sport, finalement, je les ai eues avant la rentrée », a-t-elle ajouté avant de raccrocher.
