La porte bleue de Villefranche-sur-Saône

Je ne sais pas ce que ça fait de dire « maman » et d'entendre une voix répondre. On m'a laissé devant les portes de la pouponnière de Villefranche-sur-Saône quand j'avais trois semaines, et j'ai grandi dans un foyer de l'Aide sociale à l'enfance où les éducateurs changeaient tous les deux ans et les visages aussi. Je m'appelle Julien. J'ai aujourd'hui quarante et un ans, et ce n'est pas mon histoire avec ma mère que je veux raconter. C'est celle avec une femme qui ne m'a jamais porté dans son ventre, mais qui m'a porté quand même.

Ce qui me manquait le plus, enfant, ce n'était pas les habits de seconde main ni les vélos que je n'avais pas. C'était le dimanche. Dans la cour du foyer, il y avait un marronnier, et le dimanche après-midi je m'asseyais dessous à regarder la rue, parce que c'est ce jour-là que les familles venaient chercher les autres gamins pour une sortie, un repas, n'importe quoi. Moi, personne ne venait. Je comptais les voitures qui ralentissaient devant le portail, et aucune ne s'arrêtait pour moi.

À force, je m'étais fabriqué une règle, toute simple : ne t'attache à personne, comme ça tu n'as rien à perdre quand ils partent. Ça m'a tenu jusqu'à mes vingt-sept ans. Et puis j'ai rencontré Camille.

Elle travaillait dans une pharmacie à Mâcon, elle était du genre à rire fort et à ne jamais se presser pour répondre. On s'est plu tout de suite, sans grands discours. Deux ans après, on s'est mariés à la mairie de Mâcon, un samedi de juin, et quelques semaines avant, elle m'a emmené chez ses parents pour la première fois, à Crêches-sur-Saône, un petit village à quinze minutes de chez elle.

Dans la voiture, je n'arrêtais pas de triturer la ceinture de sécurité.

— Et si elle m'aime pas ?

— Maman va t'adorer, a dit Camille en souriant. Fais juste gaffe à jamais dire que t'as pas faim, ça la vexe.

Quand on est arrivés, il y avait une femme sur le pas de la porte, un tablier à fleurs noué par-dessus sa robe, les mains encore pleines de farine. C'était Denise. Elle avait soixante-trois ans, la voix rauque de celles qui ont fumé pendant trente ans et arrêté d'un coup.

— Allez, entrez, le gratin va être froid !

Je me suis arrêté une seconde sur le seuil. Rien dans cette phrase n'avait quoi que ce soit d'extraordinaire. Pour elle, c'était juste une habitude de table. Pour moi, c'était la première fois qu'une femme me parlait comme si ma présence allait de soi, comme si j'étais attendu depuis le matin.

À table, elle n'arrêtait pas de remplir mon assiette.

— Reprends du gratin.

— Merci, c'est bon, j'en ai assez.

— Assez ? T'es un grand gaillard, tu manges comme un moineau !

Ce jour-là, pour la première fois depuis des années, j'ai ri à une table de famille sans surveiller l'heure, sans me demander quand est-ce que j'allais devoir repartir.

Après le mariage, les choses entre Denise et moi ont pris une tournure que je n'avais pas vue venir. Quand on arrivait pour un déjeuner, elle ne demandait jamais : « Et Camille, ça va ? » en premier. Elle me regardait, moi, d'abord.

— Et toi, Julien, ça va ? T'as bonne mine ?

Dès qu'elle cuisinait quelque chose qui lui plaisait, elle m'appelait.

— Julien, j'ai fait des tartes aux pommes. Venez vite avant que ton beau-père ait tout englouti.

Si j'étais malade, elle m'envoyait de la soupe par son mari. Si elle me trouvait fatigué, elle me grondait.

— Lâche un peu le boulot, l'argent te servira à rien si tu finis à l'hôpital.

Un jour, j'ai plaisanté :

— Belle-maman, vous me sermonnez plus que Camille elle-même.

— Normal, t'as eu personne pour te sermonner quand t'étais petit. Je rattrape le temps perdu.

On avait ri tous les deux. Mais derrière la blague, je savais qu'il y avait quelque chose qui m'avait manqué toute ma vie : qu'on s'inquiète pour moi.

Quand Camille a accouché de notre premier fils, j'ai traversé une période difficile. Je travaillais comme chauffeur-livreur pour une entreprise de transport près de Mâcon, je dormais quatre heures par nuit, et j'avais une peur permanente de rater quelque chose d'essentiel avec ce gamin.

Un soir, après que le petit s'était enfin endormi, Denise m'a trouvé assis seul sur les marches du jardin, une canette de bière vide à côté de moi.

— Qu'est-ce que t'as ?

— Rien.

— Me raconte pas d'histoires, je te connais.

J'ai soupiré.

— J'ai peur de me planter avec lui. J'ai jamais eu de père, jamais eu de mère. Comment je saurais faire ?

Elle s'est assise à côté de moi sur la marche froide, a pris ma main entre les siennes, rugueuses de vaisselle et de jardin.

— Écoute-moi bien. T'es déjà un bon père.

— Comment vous pouvez savoir ça ?

— Parce que t'as peur d'en être un mauvais. Un homme à qui ça serait égal, il aurait pas peur.

Puis elle a ajouté, en resserrant sa prise sur ma main :

— Ton fils a pas besoin d'un père parfait. Il a besoin de savoir que son père reste.

Ce mot-là, « reste », m'a frappé en plein ventre. C'était exactement la chose que je n'avais jamais eue. À partir de ce soir-là, j'ai regardé Denise autrement. Plus comme la mère de ma femme. Comme quelqu'un qui, sans l'avoir cherché, était en train de recoudre tranquillement une plaie vieille de trente ans.

Les années ont passé. Denise a commencé à vieillir. D'abord les genoux, puis la tension, puis elle n'a plus pu aller seule chez le médecin à Mâcon. C'est moi qui l'y conduisais.

— Laisse, je prendrai le car.

— Il est pas question que tu prennes le car. Je suis là à huit heures.

— Tu vas perdre ta journée de travail.

— T'en as perdu, des journées, pour nous. C'est mon tour.

Quand mon beau-père est mort d'un infarctus un matin de novembre, Denise s'est retrouvée seule dans la maison de Crêches-sur-Saône. C'est moi qui venais presque tous les week-ends. Je coupais le bois pour la cheminée, je réparais la clôture, je lui faisais les courses au Super U du bourg, je passais à la pharmacie chercher ses médicaments pour la tension.

Camille me disait parfois, mi-rieuse, mi-sérieuse :

— Je crois que tu es plus attaché à ma mère qu'à moi.

— Toi tu l'as eue toute ta vie. Moi je l'ai récupérée tard, faut que je rattrape.

Un hiver, Denise a eu une mauvaise bronchite et s'est retrouvée quatre jours à l'hôpital de Mâcon. J'y allais tous les soirs après le boulot, je m'asseyais sur la chaise en plastique à côté de son lit, avec l'odeur d'éther et le bruit du chariot de soins dans le couloir. Un soir, elle m'a regardé et ses yeux se sont remplis de larmes.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Rien, Julien…

— Alors pourquoi vous pleurez ?

— Je me disais que j'avais fait une fille, mais que le Bon Dieu m'avait donné un fils en plus.

Je n'ai pas répondu tout de suite. J'ai fixé la fenêtre, la cour de l'hôpital éclairée par un lampadaire orange, histoire qu'elle ne voie pas que mes yeux étaient mouillés aussi. Puis j'ai pris sa main, celle avec la perfusion scotchée au dos.

— Vous savez, j'ai jamais eu personne à qui dire « maman ».

Elle a serré ma main plus fort.

— Maintenant, tu l'as.

Deux mots. Mais pour un homme qui avait attendu toute une vie pour les entendre, ça voulait dire absolument tout.

Aujourd'hui, Denise a quatre-vingt-deux ans. Elle marche avec une canne, le genou droit presque bloqué. Parfois elle m'appelle juste pour des broutilles.

— Alors, vous venez quand ?

— Samedi.

— Sûr ?

— Sûr.

— Oublie pas !

— Comment je pourrais oublier ?

Et le samedi, quand la voiture s'engage dans l'allée de gravier de Crêches-sur-Saône, elle est déjà sur le pas de la porte, appuyée sur sa canne, le chat du voisin couché sur le paillasson comme toujours. Je descends le premier. Je la prends dans mes bras et je lui dis :

— Alors, maman, ça va ?

Et elle sourit, ce sourire un peu de travers depuis qu'elle a eu une petite attaque l'an dernier.

Pour les autres, elle est ma belle-mère. Pour moi, ce mot n'a plus voulu dire grand-chose depuis longtemps.

Je ne sais pas si ma mère biologique est encore vivante. Je ne sais pas où elle habite, si elle a d'autres enfants, si elle pense à moi parfois en passant devant une pouponnière. J'ai arrêté de chercher des réponses à ça il y a des années. La femme qui m'a mis au monde m'a donné la vie. Celle-ci m'a appris ce que ça faisait, d'avoir une mère.

Le mois dernier, Denise m'a demandé de venir un mardi, en dehors de nos samedis habituels. Elle m'attendait à table, une enveloppe posée devant elle, à côté de la théière ébréchée qu'elle refuse de jeter depuis vingt ans.

— Assieds-toi, Julien.

Dedans, il y avait les papiers de la maison de Crêches-sur-Saône, celle où elle vit depuis quarante et un ans. Elle l'avait fait réévaluer par le notaire de Mâcon : cent soixante-dix mille euros.

— Ma fille aura sa part dans l'héritage légal, de toute façon. Mais celle-ci, je veux la régler maintenant, de mon vivant, pour toi. Pas pour le gendre de Camille. Pour toi.

J'ai voulu refuser. Elle a posé sa main sur la mienne, cette même main rugueuse d'il y a quinze ans sur les marches du jardin.

— Tu m'as donné quinze ans de samedis. Je te donne une maison. C'est pas un cadeau, Julien. C'est une dette que je rembourse.

Le notaire a signé l'acte de donation-partage un jeudi de septembre. J'ai gardé la théière ébréchée sur l'étagère de notre cuisine à Mâcon, et chaque samedi, je prends toujours la route de Crêches-sur-Saône, pas pour une maison qui m'appartient déjà sur le papier, mais parce qu'à huit heures elle sera devant sa porte bleue, appuyée sur sa canne, à m'attendre.

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