La robe bleu Klein

Geneviève a soixante-quatorze ans, et ce mardi-là, son fils Lucas a posé sa tasse de café sur la table de la véranda avec un petit bruit sec. Il a penché la tête, l’air soucieux.

— Maman, il faudrait peut-être arrêter les robes, non ? Tu n’as plus trente ans. Quelque chose de plus ample, plus confortable. Pour ta sécurité.

Il a dit ça en baissant la voix, comme si le lilas du jardin risquait de l’entendre et de le juger. Geneviève a senti le métal froid de sa chaise de bistrot à travers sa robe en coton imprimé de pivoines, celle qu’elle avait cousue l’été de ses soixante-dix ans pour s’offrir un peu de gaieté. Elle n’a rien répondu sur le moment. Elle a juste plongé le nez dans son bol de chicorée, l’a reposé, et a remarqué que la buée y dessinait une minuscule carte de rien du tout.

C’est plus tard, quand la petite Fiat de Lucas a disparu au bout de la rue des Acacias, que la phrase est revenue frapper. Pas comme une insulte. Comme un verrou qu’on tire doucement sur une pièce qu’on aime.

Elle est montée dans sa chambre. La penderie sentait la lavande et le papier sulfurisé qu’elle glisse entre les étagères. Elle a fait défiler les cintres : la robe en crêpe vert absinthe achetée aux Galeries Lafayette de Nice le jour de l’annonce de sa première grossesse (elle l’avait payée 340 francs, elle avait encore le ticket quelque part), la robe chemisier en soie lavée qu’elle portait aux fiançailles de sa fille aînée à Bandol, la petite robe noire à pois minuscules avec laquelle elle dansait au bal du 14 juillet place Masséna alors qu’elle connaissait à peine Henri. Chaque couture avait un prénom, un jour, un éclat de rire quelque part entre la promenade du Paillon et un coin de plage du Lavandou.

Ce soir-là, elle n’a pas dîné. Elle a simplement posé sur le lit trois robes, lissé les plis du plat de la paume, puis les a pliées en quatre et rangées dans une caisse en osier au fond du grenier. Comme on cache une lettre qu’on n’est pas sûr d’avoir le droit de relire. Le chat, un gros chartreux nommé Paillasson, est venu se coucher sur le couvercle, et Geneviève a éteint la lumière.

Les jours suivants, elle a mis des pantalons. En toile écrue, en jersey. Rien d’affreux, mais rien qui chante. Elle allait au marché cours Saleya en évitant le stand de la dame aux foulards peints à la main, celle qui l’appelait toujours « mon rayon de soleil en robe ». Elle achetait ses tomates (2 euros 50 la barquette), son basilic, et rentrait sans traîner.

C’est Manon qui a tout fait basculer. Sa petite-fille, vingt ans, étudiante en design de mode à la Villa Arson. Une tornade avec un carnet de croquis et un piercing au sourcil. Elle a débarqué un samedi matin avec une boîte de chouquettes (3 euros 40 de la boulangerie de la rue) et un « Mamie, t’as une tête d’enterrement. » Puis elle a vu la caisse en osier entre deux cartons, l’a ouverte, a sorti la robe en crêpe vert absinthe comme on déplie un drapeau.

— C’est quoi, ça ? Tu fais du vide-dressing ? T’as une pièce de collection là-dedans, je te signale.

Geneviève a attrapé un fil qui dépassait de sa blouse informe, l’a roulé entre le pouce et l’index. Les mots de Lucas lui sont remontés dans la gorge.

— Ton père dit que…

Le fil a cassé. Elle a haussé les épaules, un geste sec.

Manon a éclaté de rire, un vrai rire, pas méchant.

— Papa, il est gentil, mais question style, il porte des chaussures bateau depuis 1998. Tu vas pas lui confier ta garde-robe, quand même. Écoute, j’ai un défilé de fin d’année dans deux semaines. Le thème, c’est « l’âge n’est qu’un fil ». Il me faut un mannequin. Une vraie personne. Quelqu’un qui a vécu dans le tissu. Tu veux bien ?

Geneviève a reposé le fil cassé sur la table. Elle a passé la langue sur ses lèvres.

— Je ne sais pas, ma chérie. Ton père…

— Papa n’est pas invité en backstage. Allez, mamie. Une robe que j’ai créée pour toi. Tissu acheté chez SOTEXA, un coupon bleu Klein trouvé au fond d’une malle, 14 euros le mètre. Tu vas tout casser.

Le mot « bleu Klein » a fait tilt. C’est la couleur du ciel de juillet du temps d’Henri, quand il poussait sa petite Vespa le long du port de Villefranche, les ongles tachés d’encre de typographe. Elle a dit oui.

Les essayages ont eu lieu le mercredi à 15h30 dans le deux-pièces de Manon, un nid de coupons et de patrons suspendus au-dessus du vieux Nice. La robe était un fourreau fluide qui tombait juste au-dessus du genou, manches trois quarts transparentes, ce bleu profond qui captait la lumière et la renvoyait comme de l’eau. Geneviève se tenait face au miroir, pieds nus sur le carrelage froid, et elle ne voyait pas une femme de soixante-quatorze ans. Elle voyait quelqu’un qui a encore des choses à vivre.

Le soir du défilé, la salle du théâtre de la Cuisine était bondée (entrée à 5 euros, programme à 2). Geneviève attendait en coulisses, elle a vérifié trois fois que son rouge à lèvres ne débordait pas. Manon lui a tenu l’épaule une seconde, a vérifié un point de couture, et l’a poussée vers le rideau noir.

— Tu marches. Tu respires. Tu es toi.

Elle a traversé la lumière blanche. Le plancher résonnait un peu sous ses escarpins de satin chinés aux puces du Port. Elle a entendu le déclic des appareils photo, puis quelques applaudissements clairsemés qui ont gonflé, gonflé. Elle ne cherchait personne. Elle savait que Lucas était là, parce que Manon avait fini par l’inviter sans rien lui dire, juste un SMS avec l’heure (20h15) et l’adresse, et ces mots : « Viens voir ce que tu as failli éteindre. »

À la fin, quand elle est revenue saluer avec les autres modèles, elle a vu son fils au troisième rang. Il s’était levé sans s’en rendre compte, le programme à 2 euros roulé en tube serré dans son poing, les paupières rouges. Pas de colère. Pas de honte. Il a reniflé un bon coup, puis il a applaudi, fort.

Ils se sont retrouvés dehors, sur le trottoir de la rue du Docteur Barety, il était 22h17. Lucas a fait trois pas, s’est arrêté, a soufflé un coup.

— J’ai été idiot. Je voulais juste… la peur de te voir tomber, de te perdre dans un escalier. J’ai tout mis dans un conseil pratique. J’ai oublié le reste.

Geneviève a ajusté le col de sa robe bleu Klein. Une brise tiède remontait de la mer, chargée d’une odeur de galets et de crêpe au sucre qui venait du kiosque encore ouvert (il fermait à 22h30, elle avait regardé l’horaire). Le ticket de parking dépassait de sa poche, 2 euros 40, elle l’a poussé au fond en haussant l’épaule.

— La prochaine, je te l’offre, a dit Lucas.

Il a pris sa main, celle qui portait encore une fine alliance en or. Geneviève a eu un petit bruit de nez.

— Va pour un orange alors, y a assez de bleu ici.

Il a ri, un peu. En remontant vers le parking, elle a pensé que Paillasson devait dormir sur la caisse vide, et qu’elle avait une dalle de loup. Elle mettrait l’eau des pâtes à chauffer en rentrant.

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